Chapitre 6
— Veux-tu te taire, fils de louve ? disait une vieille femme à son petit-fils, réveillé et pleurant avant le jour. Tais-toi, ou je t’envoie coucher dans la rue.
La vieille Tatare avait été la nourrice d’Ammalat. Sa maison était bâtie près du palais du beg. C’était un cadeau de son nourrisson.
Nous l’avons entrevue au premier chapitre de cette histoire, regardant avec amour les prouesses d’Ammalat-Beg.
Cette maison où nous conduisons nos lecteurs, à un seul étage et surmontée d’une terrasse, comme toutes les maisons tatares, consistait en deux chambres proprement arrangées. Le plancher était couvert de tapis. Dans les niches des lits de plume avec leurs couvertures, symboles de l’aisance chez les Tatars. Sur les planches pendues contre la muraille étaient placées les tasses de fer-blanc, brillantes comme l’argent, pour le pilau. La figure de la vieille femme exprimait cette mauvaise humeur continue qui est le fruit amer d’une vie solitaire et triste, et, comme une digne représentante de ses compatriotes qu’elle était, elle ne cessait de marmotter et de gronder, à haute voix et du matin jusqu’au soir, son petit-fils.
— Tais-toi, s’écria-t-elle enfin, Kesse, ou je te donne aux cinq cent mille diables ! Entends-tu le bruit qu’ils font sur le toit et comme ils frappent aux carreaux pour te prendre ?
La nuit était sombre, l’eau tombait à verse. La pluie fouettait la terrasse et les carreaux, et le vent, s’engouffrant dans la cheminée, semblait le sanglot lamentable qui accompagnait les larmes de la nature.
Le petit garçon se calma, et, en ouvrant ses grands yeux aux paupières noires, il écouta avec crainte les divers bruits de la tempête.
Mais à toutes ces rumeurs vint se mêler un bruit plus effrayant : malgré l’heure avancée de la nuit – il était trois heures du matin à peu près –, on frappait à la porte.
Alors ce fut au tour de la vieille à s’effrayer.
Son ami intime, un vieux chien noir, releva la tête et hurla d’une voix plaintive.
Les coups redoublèrent, et, avec un accent remarquable de colère, une voix inconnue cria :
— Atch-Kaninii ! Akhirine ! Akhirisi ! Mais enfin ouvriras-tu la porte ?
— Allah Bismillah ! prononça la vieille, tantôt levant les yeux au ciel, tantôt poussant du pied son chien, tantôt essayant de calmer le petit garçon, qui s’était remis à pleurer. Qui est là ? qui peut frapper à cette heure ? quel homme de bien viendra, pendant une pareille nuit, heurter à la porte d’une pauvre femme ? Es-tu le diable ? Alors, va chez la voisine Kachutkina. Il est temps de lui montrer le chemin de l’enfer. Mais, si tu n’es pas le diable en personne, va-t-en ! Mon fils n’est pas à la maison, si c’est à lui que tu as affaire par hasard. Il est près d’Ammalat-Beg. Quant à moi, le beg m’a donné mon congé ; ce n’est donc pas de sa part que tu peux venir. Je ne lui dois ni canards, ni poules, ni œufs ; il m’a relevée de toute redevance. Dame ! tu comprends bien que je ne l’ai pas nourri pour rien.
— M’ouvriras-tu, balai du diable ? cria la voix impatiente, ou sinon je brise ta porte sans en laisser une planche pour te faire un cercueil.
— Soyez le bienvenu, soyez le bienvenu, dit la vieille en courant à la porte, et en l’ouvrant d’une main tremblante.
La porte tourna sur ses gonds, et un homme petit de taille, mais d’une figure sombre et belle à la fois, apparut sur le seuil.
Il était en costume tcherkesse. L’eau ruisselait sur son bachlik et sur sa bourka blanche. Il la jeta sans façon sur le lit de la femme, se mit à détacher le bachlik qui lui couvrait le visage. Fatma, pendant ce temps, allumait la chandelle et se tenait devant le nouveau venu, tremblant de tous ses membres. Le chien s’était fourré dans un coin en cachant sa queue entre ses jambes, et le petit garçon s’était sauvé dans la cheminée, qui ne s’allumant jamais, était plutôt un ornement qu’un meuble d’utilité.
— Eh bien, Fatma, dit le nouveau venu lorsqu’il en fut arrivé à détacher son bachlik, tu es devenue fière, à ce qu’il paraît ; tu ne reconnais plus les vieux amis ?
Fatma regarda l’étranger avec curiosité, et une expression de bien-être se répandit sur son visage.
Elle avait reconnu Ackmeth-Khan, qui, pendant cette nuit d’orage, venait de Kafir-Koumick à Bouinaky.
— Que le diable aveugle mes mauvais yeux, qui n’ont pas reconnu leur ancien maître ! dit la vieille en croisant, en signe de soumission et de respect, ses mains sur sa poitrine. Pour dire vrai, khan, ils se sont éteints dans les larmes que j’ai versées pour mon pays, pour la pauvre Avarie. Pardonne, khan, à la malheureuse Fatma ; elle est vieille, et la vieillesse ne voit plus grand-chose dans la nuit, si ce n’est le tombeau que la mort creuse pour elle.
— Allons, allons, tu n’es pas encore la vieille que tu te dis, Fatma. Je me rappelle, enfant, t’avoir vue jeune fille à Khuntsack.
— Le pays étranger vieillit l’étrangère, répondit Fatma ; khan, dans nos montagnes, je serais encore peut-être un fruit bon à cueillir ; mais, ici, je suis une malheureuse pelote de neige qui a roulé de la montagne dans la boue des chemins. Placez-vous ici, khan ; mettez-vous sur ce coussin, vous serez mieux. Mais comment dois-je régaler le cher hôte ? Khan a-t-il besoin de quelque chose ?
— Khan désire que tu le régales de ta bonne volonté, voilà tout.
— Je suis en ton pouvoir, khan, tu le sais bien. Commande donc, ordonne donc ; c’est à ta servante d’obéir.
— Écoute, Fatma, je n’ai à perdre ni temps ni paroles. En deux mots, voici pourquoi je suis venu ici. Rends-moi service avec la langue, alors je réjouirai tes dents. Je te donne dix moutons, si tu fais ce que je te dis, et je t’habille de soie de la tête aux pieds, les souliers compris.
— Dix moutons et une robe de soie ! Oh ! mon bon aga ! oh ! mon cher khan ! Je n’ai jamais vu un pareil hôte entrer dans ma maison depuis que j’ai été prise par ces Tatars maudits et que l’on m’a mariée ici contre ma volonté. Pour une robe de soie et dix moutons, tu peux faire tout ce que tu voudras, même me couper une oreille.
— Il ne faut pas te couper les oreilles, femme ; non, mieux vaut t’en servir. Voici l’affaire : Ammalat viendra chez toi, aujourd’hui, avec le colonel. Tu connais le colonel ?
— Allah ! je le crois bien, notre ennemi mortel.
— C’est cela même ! Le chamkal Tarkovsky en sera. Le colonel est l’ami d’Ammalat. Il est en train de lui faire boire du vin et manger du cochon.
— À celui qui a sucé mon lait ? s’écria la vieille montagnarde avec horreur.
— Oui. Si nous n’y veillons pas, avant trois jours, Ammalat sera chrétien.
— Que Mahomet le garde ! dit la vieille en crachant et en levant les mains au ciel.
— Pour sauver Ammalat de la damnation éternelle, vois-tu, femme, il faut le brouiller avec son Verkovsky.
— Ai-je quelque chose à faire là-dedans, khan ? Aussi vrai que je suis ta servante et celle d’Allah, je le ferai.
— Oui, écoute bien.
— Je ne perds pas une parole, khan.
Les yeux de la vieille brillaient de fanatisme.
— Tu as à te jeter à ses pieds, à pleurer comme si tu suivais les funérailles de ton propre fils. Tu n’auras pas besoin d’emprunter des larmes chez tes voisins, tu aimes assez Ammalat pour pleurer la perte de son âme. Tu lui diras que tu as entendu une conversation du colonel avec le chamkal ; que celui-ci se plaignait qu’Ammalat lui eût renvoyé sa fille ; qu’il a dit qu’il le détestait à cause de sa principauté de Tarkovsky, sur laquelle Ammalat se croit des droits. Tu lui diras que le chamkal suppliait le colonel de le laisser libre de disposer de la vie d’Ammalat.
— Et j’ajouterai que le colonel a consenti ?
— Non, vieille, dit vivement khan Ackmeth, il ne te croirait pas. Tu lui diras, au contraire, que le colonel a été indigné de la proposition et a répondu… Écoute bien, comprends bien.
— J’écoute et je comprends, sois tranquille.
— Et que le colonel a répondu : « Tout ce que je peux faire pour toi, chamkal, mais à la condition que tu serviras fidèlement les Russes, c’est de l’envoyer en Sibérie. »
— En Sibérie !
— Voyons, répète ce que j’ai dit.
La vieille femme avait bonne mémoire, et répéta la chose mot pour mot. Mais, pour plus grande sécurité, le khan la lui fit répéter une seconde fois.
— Maintenant, continua khan Ackmeth, brode là-dessus tout ce que tu voudras. Tu es célèbre pour tes contes. Ne mange donc pas de boue, parle clairement, et ajoute que la preuve de ce que tu avances, c’est que le colonel veut prendre Ammalat avec lui à Georgievsk, pour le séparer de sa famille et de ses noukers, et, de là, l’envoyer au diable, tout enchaîné.
Ackmeth-Khan ajouta à cette fable principale toutes sortes de détails que Fatma classa dans sa mémoire, en faisant renouveler au khan sa promesse de dix moutons et surtout de la robe de soie.
Le khan jura, et, comme acompte, lui donna une pièce d’or, cette chose si rare chez les montagnards, qu’ils en font des ornements de toilette.
— Allah ! s’écria la vieille en serrant la pièce d’or dans sa main. Que le sel se change pour moi en cendre, que je meure de faim, que…
— Allons, interrompit Ackmeth, assez ; ne nourris pas le diable avec tes serments, et dis des paroles qui servent à quelque chose. Ammalat a toute confiance en toi, je le sais. N’oublie pas que c’est de son bonheur qu’il s’agit ; qu’en le tirant des mains des Russes, tu le tires des mains du démon. Une fois convaincu qu’on veut l’envoyer en Sibérie, il quitte ses nouveaux amis et épouse ma fille. Alors vous venez tous chez moi à Khuntsack, dans ton ancien pays, et tu finis, en chantant. Mais prends-y garde, si tu nous trahis, ou si tu gâtes l’affaire avec ton bavardage, je te jure, à mon tour, moi qui ne fais pas de serments, que je nourris le diable du schislik que j’aurai fait avec ta vieille peau.
— Tu peux être tranquille, khan ; je suis une honnête femme, sur la chair de laquelle le diable n’a aucun droit. Je garderai le secret aussi sûrement que s’il était dans la tombe de mon défunt, et je mettrai ma chemise sur Ammalat 1.
— Alors, assez ; et, pour qu’il ne soit plus question de cela qu’au moment opportun, je crois que je dois mettre sur tes lèvres un cachet d’or.
Et le khan tira une seconde pièce d’or, qu’il donna à Fatma.
— Sur ma tête et sur mes yeux, je suis à toi ! s’écria la vieille en saisissant et en baisant la main du khan.
Puis elle se jeta à genoux pour baiser ses pieds.
Ackmeth-Khan s’éloigna avec mépris.
— Esclavage, esclavage, murmura-t-il, sois maudit, toi qui peux, pour deux pièces d’or, faire ramper l’homme comme le serpent !
Et il sortit.
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