Chapitre 7
Le colonel Verkovsky à sa fiancée
Août 1822.
Du camp, près du village Kafir-Koumietz.
Oui, Ammalat aime, chère Marie. Mais comment aime-t-il, l’insensé ? Jamais, dans ma plus folle jeunesse, mon amour pour toi – cet amour qui était ma vie, cependant ! – ne s’éleva à une pareille extrémité. Je brûlais, moi, comme un papier enflammé par les rayons du soleil ; il brûle, lui, comme un vaisseau enflammé par la foudre et perdu sur l’Océan.
Marie, te rappelles-tu qu’autrefois nous lisions, temps heureux ! l’Othello de Shakespeare ! Eh bien, le seul Othello peut te donner une idée de cette flamme tropicale qui brûle les veines de notre Tatar. Il est vrai que le Tatar est, dans Ammalat, greffé sur le Persan.
Maintenant que la glace est rompue, il aime à parler longtemps et souvent de sa Sultanetta. Et moi, j’aime à le voir s’enflammer en parlant d’elle. Tantôt il ressemble à une cataracte tombant du haut d’un rocher, tantôt à une de ces sources de naphte de Bakou. Comme elles, il brûle d’une flamme inextinguible. Alors ses joues s’allument, ses yeux lancent des étincelles. Il est magnifique dans ces moments-là. Touché alors, entraîné, je lui ouvre mes bras et le reçois sur ma poitrine, tout brisé de son exaltation. Puis bientôt il a honte de lui-même. Il n’ose plus me regarder, il me livre la main, rentre chez lui, et passe, à la suite de ces cris, des journées entières silencieux et muet.
Depuis son retour de Khuntsack, il est encore plus sombre qu’auparavant, et surtout ces derniers jours.
Il m’a supplié de le laisser encore une fois aller à Khuntsack pour revoir encore une fois sa belle. Mais je lui ai refusé sa demande. C’est à moi de garder son honneur. Avec cette violence de passion, un jour ou l’autre, il manquerait à son serment, et je perdrais l’idéal que je me suis fait de ce beau jeune homme, de ce noble cœur.
J’ai écrit tout cela à Yermoloff. Il m’a dit de l’emmener avec moi à Georgievsk, où il sera lui-même. Là, par Ammalat, il nouera, avec Ackmeth-Khan, des négociations qui pourront être de la plus grande utilité pour la Russie, et qui peuvent faire le bonheur d’Ammalat en amenant son union avec Sultanetta. Je serai bien heureux, chère Marie, le jour où j’aurai fait ce jeune homme heureux ! Et lui, qui ne sait pas éprouver à moitié, quelle reconnaissance il me vouera ! Alors, chère Marie, je le mettrai à genoux devant toi et je lui dirai : « Adore-la : si je n’avais pas aimé Marie, tu ne serais pas l’époux de Sultanetta. »
Hier, j’ai reçu une lettre du lieutenant gouverneur. Comme il est bon ! il a été au-devant de mes désirs. Tout est arrangé, mon amour, je te rejoins aux eaux. Je mène seulement mon régiment à Derbend, et je pars. Je ne saurai pas ce que c’est que la fatigue pendant le jour, et le sommeil pendant la nuit, jusqu’au jour où je me reposerai dans tes bras. Quel aigle me prêtera ses ailes pour mon voyage ? quel géant me prêtera des forces pour porter mon bonheur ? En vérité, mon cœur est si léger, que, pour qu’il ne s’envole pas, je serre ma poitrine à deux mains. Si je pouvais m’endormir jusqu’au moment où je te reverrai, et ne vivre jusque-là que dans des rêves où tu serais présente ! Et avec tout cela, chère bien-aimée, je me suis réveillé aujourd’hui triste comme la mort. Je ne sais quel sombre pressentiment j’ai dans le cœur. Je suis sorti de ma tente, je suis entré dans celle d’Ammalat. Il dormait encore ; son visage était pâle et contracté. Il y a dans ce cœur-là quelque haine qui lutte avec l’amour. Il m’en veut de mon refus ; mais comme je me vengerai, le jour où j’aurai fait son bonheur, et où je lui dirai : « La vie ! qu’était-ce que cela ? Sultanetta, à la bonne heure ! »
Aujourd’hui, je dirai pour longtemps adieu à mes montagnes du Daghestan. Qui sait ? peut-être pour toujours. C’est curieux, mon cher amour, si je me prends à regarder les montagnes, la mer, le ciel, quel triste et en même temps quel doux sentiment oppresse et élargit tout à la fois mon cœur.
Ô ma chère âme ! que je suis heureux de pouvoir te dire maintenant et avec certitude : Au revoir !
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