Chapitre 8
Le poison du mensonge brûlait dans le cœur d’Ammalat et circulait dans ses veines.
Sa nourrice Fatma avait consciencieusement gagné ses dix moutons, sa robe de soie et ses deux pièces d’or.
Elle lui avait raconté en détail tout ce que lui avait soufflé Ackmeth-Khan, pendant cette même soirée où Ammalat était arrivé à Bouinaky avec le colonel et où le colonel avait eu une entrevue avec le chamkal.
Il avait voulu douter d’abord ; mais comment soupçonner dans Fatma, dans sa bonne nourrice, dans celle qui l’aimait comme son fils, une complice d’Ackmeth-Khan ?
La flèche empoisonnée avait pénétré au plus profond du cœur. Dans son premier mouvement de colère, il voulait tuer le colonel et le chamkal.
Son respect pour l’hospitalité l’en empêcha.
Il remit sa vengeance à plus tard, mais comme on remet son poignard au fourreau, pour l’en tirer brillant et mortel.
La journée se passa ainsi ; le régiment s’arrêta pour prendre deux heures de repos.
Pendant ces deux heures de repos, voici ce qu’Ammalat écrivait à Ackmeth-Khan, espérant soulager son cœur en le répandant sur le papier :
« Minuit !
» Ackmeth-Khan ! Ackmeth-Khan ! pourquoi as-tu fait briller cet éclair à mes yeux ? Sais-tu que la flamme en a pénétré dans ma poitrine ? Oh ! l’amitié oubliée ! la trahison d’un frère ! l’assassinat d’un frère ! quelles terribles extrémités, et entre elles seulement un pas… ou un abîme !
» Je ne puis pas dormir, je ne saurais penser à autre chose. Je suis enchaîné à cette pensée, comme un criminel au mur de son cachot. Une mer de sang coule et se répand autour de moi, et, au-dessus des vagues sombres, au lieu d’étoiles brillent des flammes.
» Mon âme ressemble maintenant à un rocher où viennent, le jour, les oiseaux sauvages pour y déchirer leur proie, la nuit, les esprits de l’enfer pour y méditer le meurtre. Ô Verkovsky ! que t’avais-je fait ? Pourquoi effacer du ciel d’un montagnard la plus belle étoile, la liberté ? pourquoi ? Parce que je t’ai trop aimé peut-être. Je te sacrifiais mon amour. Tu m’eusses dit simplement : “Ammalat, j’ai besoin de ta vie”, je te l’eusse donnée aussi simplement que tu la demandais. Comme le fils d’Abraham, je me fusse couché sous le couteau et je serais mort en te pardonnant.
» Mais vendre ma liberté ! me prendre Sultanetta ! Oh ! non ! traître.
» Et il vit encore !
» De temps en temps, comme une colombe traversant la fumée d’un incendie, je vois ton beau visage, ma Sultanetta. Pourquoi donc, comme autrefois, cette vue ne me réjouit-elle pas ? On veut te séparer de moi, ma bien-aimée, te donner à un autre, me marier avec la tombe. Mais il n’en sera pas ainsi, je rentrerai chez toi par un chemin de sang. J’accomplirai l’acte affreux qui m’est imposé pour t’obtenir, et je t’obtiendrai. Outre tes amis et tes amies, Sultanetta, invite à nos noces les vautours et les corbeaux. Oh ! je saurai faire un festin pour tous les convives. Je donnerai un riche kalim 1 ; au lieu d’un coussin de velours, je mettrai sous la tête de ma promise le cœur que je respectai, que j’aimai presque autant que le sien.
» Fille innocente, tu seras la cause d’un horrible crime ! Bonne créature, pour toi deux amis s’égorgeront dans les étreintes d’une infernale colère. Pour toi ! pour toi ! mais est-ce bien pour toi seule ?
» J’ai entendu dire vingt fois à Verkovsky que c’était lâche, de se défaire de son ennemi d’un coup de fusil et d’un coup de poignard.
» Ils sont étranges, ces Européens ! Selon eux, lorsqu’un ennemi vous a écrasé la tête avec son pied, vous a broyé le cœur entre ses mains, on va lui dire : “Tu m’as déshonoré ; tu as effeuillé l’arbre de ma vie ; tu as fané les roses de mon cœur, nous allons nous battre ! Si je suis plus adroit que toi, je te tuerai ; si tu es plus adroit que moi, tu me tueras.”
» Et l’on va présenter sa poitrine à la balle ou au fer d’un traître.
» Oh ! ce n’est point ainsi chez nous, Verkovsky ; mais ce n’était pas assez pour toi d’enchaîner mes mains, tu voulais encore enchaîner ma conscience !
» Inutile ! paroles perdues !
» J’ai chargé mon fusil ; mon fusil me vient de mon père ; mon père l’avait reçu de mon grand-père. On m’a raconté plusieurs fois des coups célèbres qu’il avait portés. Pas un seul jusqu’aujourd’hui, c’est vrai, n’a été tiré dans la nuit, ni en embuscade. Toujours il a soufflé le feu et craché la mort dans le combat, aux yeux de tous, au premier rang ; mais il combattait des guerriers loyaux, de nobles ennemis ; il n’avait point à venger l’offense, la trahison. Mais cette fois ! Oh ! ne tremble pas, ma main ! Une charge de poudre, une balle de plomb, un éclair, un peu de bruit répété par l’écho, et tout sera fini.
» Une charge de poudre ! Comme c’est peu de chose ! Cependant la voilà dans le creux de ma main et à peine le couvre-t-elle, et cela suffit pour pousser hors de son corps l’âme d’un homme. Soit maudit celui qui t’a inventée, grise poussière qui mets la vie du héros dans la main d’un lâche ; qui tues de loin l’ennemi qui est désarmé, qui l’assassine par son seul regard !
» Ainsi un seul coup déliera tous mes liens d’autrefois et m’ouvrira mon chemin vers de nouveaux sommets. Dans la fraîcheur de la montagne, sur la poitrine de Sultanetta, mon cœur flétri reprendra ses forces. Comme l’hirondelle, je ferai mon nid dans un pays étranger et je rejetterai toutes mes douleurs passées, comme on jette un vieux vêtement déchiré par les ronces et par les épines.
» Mais ma conscience !
» Une fois, il m’est arrivé de reconnaître dans les rangs de mes ennemis un homme dont j’avais juré la mort. Je pouvais lui envoyer une balle, sans qu’il sût d’où la balle lui venait ; j’eus honte. Je retournai mon cheval et ne tirai point sur lui. Et je percerais le cœur sur lequel je me suis reposé comme sur le cœur d’un frère ! Il me trompait ; mais étais-je si malheureux de croire à son amitié, si fausse qu’elle fût ?
» Oh ! si mes larmes pouvaient étouffer ma colère, ma soif de vengeance ; si elles pouvaient m’acheter, m’obtenir Sultanetta !
» Pourquoi donc l’aurore tarde-t-elle tant ? Qu’elle vienne ! Je regarderai le soleil sans rougir, et, sans pâlir, je soutiendrai le regard de Verkovsky. Mon cœur est sans pitié. La trahison appelle la trahison. Je suis résolu. Voici le jour… c’est le dernier.
» Non. C’était simplement un éclair. »
†††
Et, pour se donner un courage qu’il sentait lui manquer, Ammalat-Beg saisit une bouteille de vin que Sophyr-Ali avait fait apporter pour lui, et la vida d’un trait.
Puis il se rejeta sur son oreiller ; mais ce fut inutilement ; il ne put dormir. Une vipère lui rongeait le cœur.
Alors il alla à Sophyr-Ali, qui dormait, et le secoua rudement.
— Lève-toi ! s’écria-t-il ; il fait jour.
Sophyr-Ali ouvrit les yeux et regarda Ammalat-Beg en bâillant.
— Jour ! sur tes joues ; mais c’est la flamme du vin qu’elles reflètent, et non les rayons de l’aurore.
— Lève-toi ! te dis-je. Les morts eux-mêmes doivent se lever de leurs tombeaux pour venir au-devant de celui que je vais leur envoyer.
— Que dis-tu ? Est-ce que je suis un mort ? Tu deviens fou, par Allah ! Ammalat-Beg. Que les morts se lèvent si cela les amuse, que les quarante imams reviennent au jour si cela leur convient ; moi, je suis un vivant qui n’ai pas assez dormi. Bonsoir !
— Tu aimes à boire, Sophyr-Ali. J’ai soif ce matin, bois avec moi.
— Ah ! c’est autre chose et voilà la raison qui te revient. Verse un plein verre, verse une corne tout entière. Allah ! je suis toujours prêt à boire et à aimer.
— Et à te venger d’un ennemi, n’est-ce pas ? À la santé du diable, qui change les amis en ennemis mortels ! – Où j’irai tu me suivras, n’est-ce pas, Sophyr-Ali ?
— Ammalat, ce n’est pas seulement le vin du même verre que j’ai bu avec toi, c’est le lait de la même mamelle. Je serai à toi, fisses-tu ton nid à la plus haute cime du rocher de Khuntsack. Pourtant, un conseil…
— Pas de conseils, Sophyr-Ali ; pas de reproches surtout. Ce n’est pas l’heure.
— Tu as raison. Conseils et reproches se noieraient dans le vin, comme des mouches. Ce n’est l’heure ni des reproches ni des conseils, c’est l’heure de dormir.
— Dormir, dis-tu ? Il n’y a plus de sommeil pour moi. As-tu examiné la pierre de mon fusil ? est-elle bonne ? en as-tu renouvelé l’amorce, et n’est-elle pas humide ?
— Qu’as-tu, Ammalat ? Il y a quelque mystère, quelque crime peut-être dans ton cœur. Ton œil est fiévreux, ton visage livide ; tes paroles sentent le sang.
— Mes actions seront plus terribles encore, Sophyr-Ali. Sultanetta est belle, ma Sultanetta ! Est-ce une chanson de noce qui retentit à mon oreille ? Non. Ce sont les vagissements des esprits, ce sont les cris des chacals. Hurlez, loups ! pleurez, démons ! Vous êtes las d’attendre. Soyez tranquilles, vous n’attendrez plus longtemps. Encore du vin, Sophyr-Ali ! encore du vin !… et puis du sang !
Ammalat avala d’un trait une seconde bouteille, tomba ivre-mort sur son lit, balbutia quelques mots inintelligibles. Sophyr-Ali le déshabilla, le coucha et veilla à son chevet tout le reste de la nuit, cherchant en vain à s’expliquer le sens de ses paroles.
Enfin, au point du jour, il se recoucha lui-même, en se disant :
— Il était ivre.
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