Chapitre 9
Le matin, avant de se mettre en marche, le capitaine de service vint avec le rapport chez le colonel.
Après lui avoir annoncé que tout était en bon état au régiment, il regarda autour de lui, et, s’approchant de Verkovsky avec inquiétude :
— Colonel, lui demanda-t-il, puis-je vous parler ?
— Sans doute, répondit Verkovsky distrait.
— Mais de choses sérieuses, colonel.
— De choses sérieuses ?
— Oui.
— Parlez, capitaine.
— Nous sommes bien seuls ?
À son tour, Verkovsky regarda autour de lui.
— Nous sommes bien seuls, dit-il.
— Colonel, ce que j’ai à vous dire est grave, très grave.
— J’écoute.
— Hier, à Bouinaky, un soldat de notre régiment a entendu la conversation d’Ammalat avec sa nourrice. C’est un Tatar de Kazan qui comprend parfaitement le tatar du Caucase. Eh bien, il a entendu la nourrice d’Ammalat, la vieille Fatma, disant à votre prisonnier que vous et le chamkal vouliez l’envoyer en Sibérie. Ammalat était furieux. Il disait qu’il avait déjà été prévenu de cette intention par Ackmeth-Khan, mais qu’avant cela il vous aurait tué de sa propre main.
» Pensant qu’il avait mal entendu, ou que, s’il avait bien entendu, vous couriez danger de mort, le Tatar se mit à espionner toutes les actions d’Ammalat-Beg, depuis hier.
» Le soir, Ammalat a parlé avec un homme inconnu, et, en le congédiant, il lui a dit :
» – Annonce au khan que, demain, quand paraîtra le soleil, tout sera fini ; qu’il se prépare lui-même, je le verrai bientôt.
— Est-ce tout, capitaine ? demanda Verkovsky.
— Croyez-vous que ce n’était pas assez pour inquiéter des gens qui vous aiment, colonel ? Écoutez ceci : j’ai passé ma vie au milieu des Tatars ; fou est celui qui se confiera au meilleur d’entre eux. Le frère n’est pas sûr de sa tête, du moment où il la pose sur l’épaule de son frère.
— La jalousie est la cause de la mauvaise humeur d’Ammalat-Beg, capitaine. Caïn la laissa en héritage à tout le genre humain, et surtout aux voisins de l’Ararat. Nous n’avons rien à débattre, Ammalat et moi. Je ne lui ai jamais fait que du bien, et je ne veux pas lui faire de mal. Soyez donc tranquille, capitaine. Je crois à la bonne foi de votre soldat, mais point à sa connaissance de la langue tatare. Je ne suis pas un homme si considérable, que les begs et les khans songent à me faire assassiner, capitaine. Je connais très bien Ammalat : il est violent, mais il a un bon cœur.
— Ne vous abusez pas, colonel, Ammalat est un Asiatique. Ne lui demandez donc ni les vertus ni les vices d’un Européen. Ici, ce n’est point comme chez nous ; ici, le mot cache la pensée, le visage masque l’âme. Un Tatar vous paraît honnête homme à la surface ; creusez-le, et vous trouverez dans son cœur la bassesse, la colère et la férocité.
— L’expérience vous a donné le droit de penser ainsi, capitaine ; mais, moi, je n’ai aucun motif de soupçonner Ammalat en aucune chose. Que gagnerait-il à me tuer ? Je suis tout son espoir. Je devais être mort au point du jour ; le soleil est assez haut sur l’horizon, et, comme vous voyez, je suis vivant encore. Je ne vous en remercie pas moins, capitaine ; mais ne soupçonnez pas Ammalat. Maintenant, la marche !
Le capitaine partit. Les tambours firent leur roulement, et le régiment se mit en marche, en effet.
La matinée était claire et fraîche. Le régiment semblait un long serpent aux écailles d’acier, tantôt se déroulant au fond de la vallée, tantôt rampant sur la montagne.
Ammalat marchait en avant, pâle et triste. Il espérait que le bruit du tambour l’empêcherait d’entendre la voix de son cœur.
Le colonel l’appela et lui dit amicalement :
— Il faut que je te gronde, Ammalat. Tu suis trop à la lettre les leçons de Hafiz : le vin est un bon compagnon, mais un mauvais maître. Tu as passé une nuit atroce, Ammalat.
— Oui, une terrible nuit, colonel ; Allah veuille permettre que jamais je n’en passe une semblable ! J’ai rêvé beaucoup, et d’horribles rêves.
— Ammalat, Ammalat, il ne faut pas faire ce que défend notre religion. Ta conscience non plus n’est pas en repos.
— Heureux celui chez qui la conscience n’a d’autre ennemi que le vin !
— De quelle conscience veux-tu parler, cher ami ? Chaque peuple, chaque siècle a sa conscience : ce que l’on regardait hier comme un crime sera adoré demain comme une grande action.
— Je présume cependant, répondit Ammalat, que la dissimulation, la vengeance et l’assassinat n’ont jamais été regardés comme des vertus.
— Je ne dis pas cela, quoique nous vivions en un siècle où le succès, presque toujours, porte avec lui son absolution. Les gens les plus consciencieux de cette époque n’hésitent pas à dire et même à pratiquer le proverbe : « Qui veut la fin veut les moyens. »
Ammalat lança au colonel un regard de côté.
— Traître, murmura-t-il, tu parles bien comme un traître.
Puis, plus bas, sourdement dans sa poitrine, dans son cœur, il ajouta :
— Voici l’heure.
Le colonel, sans soupçons, marchait près du jeune homme. À huit verstes de Karakent, on aperçut tout à coup la mer Caspienne.
Verkovsky devint pensif.
— C’est étrange, Ammalat, dit-il, je ne puis voir ta triste mer, ton pays sauvage, peuplé de maladies et d’hommes pires que les maladies, sans que mon cœur se serre, sans que mon esprit devienne mélancolique. Je déteste la guerre avec les ennemis invisibles ; je déteste le service avec des camarades qui ne sont presque jamais nos amis. Je sers avec amour mon pays, avec fidélité l’empereur ; pour remplir mes devoirs militaires, je me suis refusé toutes les jouissances de la vie ; mon esprit s’est pétrifié dans l’inaction, mon cœur s’est enterré dans la solitude. Je me suis séparé de tout, même de la bien-aimée de mon cœur. Qu’ai-je obtenu en récompense ? Un grade secondaire. Quand viendra le moment où je me jetterai dans les bras de ma fiancée ? quand viendra le moment où, las du service, je me reposerai dans ma maison des bords du Dniéper ? J’ai enfin mon congé dans ma poche. Dans cinq jours, je serai à Georgievsk ; mais c’est étrange, j’ai beau me rapprocher d’elle, il me semble toujours que s’étend entre nous le désert de la Libye, une mer de glace, une éternité sombre et infinie comme celle du tombeau. Oh ! mon cœur, mon pauvre cœur !
Verkovsky se tut ; il pleurait.
Son cheval, sentant que la bride lui était abandonnée, doubla le pas, et Ammalat et lui devancèrent le régiment.
Lui-même se livrait à son meurtrier.
Mais, à la vue de ses larmes, au bruit étouffé de ses sanglots, la pitié se glissa dans le cœur d’Ammalat comme un rayon de soleil pénètre dans une sombre caverne.
Il voyait la douleur de celui qui avait été si longtemps son ami, et il se disait :
« Non, il est impossible qu’un homme soit dissimulé à ce point. »
Mais, comme s’il était honteux de ce moment de faiblesse, Verkovsky releva la tête, et, faisant un effort pour sourire, il dit :
— Apprête-toi, Ammalat, tu viens avec moi.
À ces fatales paroles, tout ce qui pouvait rester de bons sentiments dans le cœur d’Ammalat fut foudroyé.
La pensée du marché fait entre le colonel et le chamkal se présenta à son esprit, le chemin d’un exil éternel se déroula devant lui.
— Avec vous ? dit-il les lèvres frémissantes de colère, avec vous en Russie ? Si vous y allez, pourquoi pas ?
Et il partit d’un éclat de rire si étrange, qu’il semblait un grincement de dents, et, fouettant son cheval, il bondit en avant.
Il lui fallait le temps de préparer son fusil.
Alors il retourna son cheval, revint sur le colonel et le dépassa ; puis il commença à tourner en cercle autour de lui, comme fait l’aigle autour de sa proie. À chaque tour, il devenait plus pâle, plus furieux, plus rugissant. Il lui semblait que l’haleine d’un démon sifflait à ses oreilles, et lui disait :
— Tue ! tue ! tue !
Pendant ce temps, le colonel, qui n’avait aucun soupçon, regardait en souriant les évolutions d’Ammalat, croyant que, selon l’habitude des Asiatiques, il voulait lui faire admirer son adresse en faisant de la fantasia.
Il lui vit mettre son fusil à l’épaule, et, croyant qu’il continuait le jeu :
— Dans ma fouraska ! dans ma fouraska ! dit le colonel en levant sa casquette de dessus son front : je vais te la jeter en l’air.
— Non, dit Ammalat-Beg, dans ton cœur.
Et, à dix pas du colonel, il fit feu sur lui.
Le colonel ne poussa aucun cri, pas un soupir, il tomba.
La balle lui avait traversé le cœur, comme l’avait annoncé Ammalat.
Le cheval d’Ammalat, emporté dans sa course, s’arrêta devant le cadavre en pliant sur ses pieds de derrière.
Ammalat sauta à terre, s’appuya sur son fusil fumant, comme s’il voulait se prouver à lui-même qu’il était insensible à ce regard éteint, froid devant ce sang qui coulait de la plaie.
Que se passait-il en ce moment dans le cœur de l’assassin ? Dieu seul le sait.
Sophyr-Ali arriva et se jeta à genoux devant le cadavre.
Il se pencha sur les lèvres, les lèvres ne respiraient plus.
— Il est mort ! s’écria Sophyr-Ali épouvanté, en regardant Ammalat.
— L’est-il tout à fait ? dit celui-ci, comme s’il s’éveillait d’un sommeil profond. En ce cas, tant mieux ; car sa mort, c’est mon bonheur.
— Le bonheur à toi, s’écria Sophyr-Ali ; à toi, l’assassin de ton bienfaiteur ? Le jour où tu trouveras le bonheur maintenant, c’est que, ce jour-là, le monde entier reniera Dieu et adorera le démon.
— Sophyr-Ali, dit rudement Ammalat, souviens-toi que tu es mon serviteur et non pas mon juge.
Et, sautant sur son cheval :
— Suis-moi ! lui dit-il.
— Que le remords seul te suive comme un spectre, Ammalat, mais pas moi. Fais ce que tu voudras, deviens ce que tu pourras ; de ce jour, nous ne sommes plus rien l’un pour l’autre, et je te renie pour mon frère. Adieu, Caïn !
À cette réponse de Sophyr-Ali, Ammalat poussa un rugissement, et, faisant signe à ses noukers de le suivre, il s’élança dans la montagne, rapide comme la flèche.
Dix minutes après, la tête de la colonne russe s’arrêtait devant son colonel mort.
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