Chapitre 5
La journée du lendemain se passa.
On n’espérait pas avoir grande nouvelle des chasseurs pendant les premières vingt-quatre heures.
Le jour du surlendemain se leva, la nuit vint.
Le soir, les vieillards étaient fatigués d’avoir regardé sur le chemin.
Ils n’avaient rien vu.
Il n’y avait peut-être pas un foyer dans tout Khuntsack autour duquel on ne parlât de l’entreprise des deux abrecks ; mais, de tous les cœurs, certainement le cœur le plus triste et le plus inquiet était celui de Sultanetta.
Si un cri se faisait entendre dans la cour, si un bruit retentissait sur l’escalier, son sang commençait à battre follement dans ses artères, la respiration lui manquait ; elle courait à la fenêtre, elle s’enquérait à la porte, et, trompée pour la vingtième fois, la tête inclinée, les yeux vagues, elle reprenait son travail, qui, pour la première fois, lui semblait horriblement triste. Toutes ses questions, sans que sa bouche prononçât le nom d’Ammalat, avaient rapport à Ammalat. Elle demandait à son père et à ses frères quelles blessures faisait le tigre ; à quelle distance on l’avait vu ; combien de temps il fallait pour aller, du lieu où on l’avait vu, au village ; et, après chaque question, elle secouait tristement la tête et se disait à elle-même : « Ils sont perdus ! »
Le troisième jour prouva que ce n’était pas vainement que l’on s’était inquiété.
Vers les deux heures de l’après-midi, un jeune homme pâle, les habits déchirés, couvert de sang caillé, affaibli par la fatigue et la faim, atteignit les premières maisons de l’aoul.
C’était Nephtali. On l’entoura avec curiosité, on l’interrogea avidement.
Voici ce qu’il raconta :
— Le jour même où nous quittâmes Khuntsack, nous reconnûmes les traces de l’animal ; mais il était tard, la nuit tombait ; nous pouvions perdre la piste, nous égarer, nous livrer à lui sans défense. Nous remîmes l’attaque au lendemain.
» Nous avions, à cent pas de nous, une caverne que je connaissais ; nous y entrâmes. Une pierre en boucha l’entrée, et nous nous endormîmes tranquillement sur nos bourkas.
» Le lendemain, au point du jour, nous nous éveillâmes ; un rugissement, que nous avions entendu dans la montagne, nous avait dit qu’il était temps de nous lever.
» Nous examinâmes les amorces de nos fusils ; nous passâmes la baguette dans les canons, nous nous assurâmes que nos kandjars jouaient bien dans leur fourreau, et nous nous mîmes en chemin.
» Au fur et à mesure que nous entrions dans la forêt, le chemin se rétrécissait et les traces devenaient plus visibles.
» Des flaques de sang, des os brisés, des lambeaux de chair, nous disaient clairement : C’est ici le passage du tigre.
» Sur la route, nous trouvâmes intactes les deux mains d’un homme : c’étaient sans doute celle du nouker du khan Ackmeth.
» On sait que les animaux féroces, qui dévorent le corps tout entier, n’osent pas toucher aux mains, qui sont le signe de la royauté de l’homme sur la nature.
» Nous n’avancions que pas à pas et avec précaution ; il était évident que nous approchions du repaire du tigre.
» Tout à coup, nous arrivâmes à une clairière blanche d’ossements. Au milieu, le tigre était couché et, repu, comme un jeune chat qui joue avec une boule de bois, il jouait, lui, avec une tête.
» Une ambition me prit, et je m’en accuse : c’était de tuer le tigre seul, sans m’inquiéter de savoir où était mon compagnon ; j’ajustai le tigre et je le tirai.
» Où le touchai-je ? Je n’en sais rien. Mais, au milieu de la fumée, avant qu’elle fût dissipée, je vis passer un éclair fauve, et en même temps il me sembla que le Chat-Elbrouz 1 s’abattait sur ma tête.
» Je ne vis plus rien, je n’entendis plus rien, si ce n’est un cri et un coup de feu.
» J’étais évanoui.
» Combien de temps restai-je sans connaissance ? Je n’en sais rien. Quand je rouvris les yeux, il me sembla, à la fraîcheur de l’air et à la position du soleil, que le soleil était levé depuis une heure ou deux.
» Tout était tranquille autour de moi.
» Je tenais mon fusil à la main.
» Le fusil d’Ammalat, brisé en deux morceaux, était à dix pas de l’endroit où j’étais tombé.
» Les pierres étaient couverte de sang ; mais de quel sang ? Était-ce le sang du tigre ou celui d’Ammalat ?
» Tout autour de moi, les buissons étaient arrachés avec leurs racines.
» Il était visible que là avait eu lieu une lutte terrible, acharnée, mortelle.
» Et cependant, je ne retrouvai ni le cadavre de l’homme, ni celui de l’animal.
» J’appelai Ammalat de toutes mes forces ; mais personne ne répondit.
» Je voulus suivre la trace du tigre, retrouver Ammalat vivant ou mourir sur son corps ; mais j’étais si faible, qu’au bout de cent pas j’étais forcé de m’asseoir.
» Tout à coup, j’eus un espoir : c’est qu’il avait tué le tigre, et que, me croyant mort, il était revenu à Khuntsack.
» Je rassemblai toutes mes forces, je repris le chemin de l’aoul. Vous ne l’avez pas vu ?
» Frères, j’arrive comme un serpent écrasé, vous avez ma tête entre vos mains. J’ai abandonné mon kounack dans le danger : faites de moi ce que bon vous semblera.
» Quel que soit le jugement porté par vous, je ne me plaindrai pas. Si vous pensez que j’ai mérité la mort, je mourrai avec résignation.
» Si vous me laissez la vie, je vivrai en vous bénissant.
» Allah est témoin que j’ai fait tout ce qu’un homme pouvait faire… »
Un murmure s’éleva parmi les auditeurs.
Les uns excusaient Nephtali, les autres l’accusaient, tous le plaignaient.
L’avis le plus répandu était que Nephtali avait fui, abandonnant Ammalat ; qu’il avait inventé toute l’histoire qu’il venait de raconter ; que, par conséquent, il avait trahi son kounack.
Il n’avait que de légères blessures ; le choc du tigre avait-il suffi pour produire un si long et si profond évanouissement ?
Puis d’autres soupçons commençaient à se faire jour.
Nephtali avait été presque élevé chez le khan Ackmeth, qui était, comme on le sait, kounack de son père.
Il avait cessé de venir au village de Khuntsack, disait-on, parce qu’il était amoureux de la belle Sultanetta, et qu’il n’était pas de naissance, quoique tous les montagnards soient égaux, à épouser la fille du khan.
On parlait, dans l’aoul, d’une union probable entre Ammalat et Sultanetta.
Par jalousie, Nephtali n’aurait-il pas laissé mourir Ammalat-Beg, ou même ne l’aurait-il pas tué ?
Quand une mauvaise pensée entre dans la tête de l’homme, c’est comme lorsqu’une mauvaise semence tombe sur la terre ; elle pousse plus vite et plus vigoureusement que l’autre, prend toute la place, l’étouffe et finit par demeurer seule.
Mais un cri domina tous les cris, une décision l’emporta sur toutes les autres.
— Emmenons-le chez Ackmeth-Khan ; Ackmeth-Khan décidera.
Et, avec un grand bruit, toute la foule se dirigea vers le château.
Sultanetta entendit les clameurs, elle courut à la fenêtre, elle vit la foule : au milieu de la foule, elle chercha vainement Ammalat-Beg.
Mais elle reconnut Nephtali, – Nephtali seul !
Elle aussi, pauvre enfant, qui n’avait jamais pensé mal de son prochain, une mauvaise pensée lui traversa l’esprit.
Elle courut au perron, au moment où, de son côté, son père y arrivait et où Nephtali, conduit par le peuple, entrait dans la cour.
Il s’inclina devant le khan.
— Parle, lui dit Ackmeth.
Nephtali reproduisit le même récit, sans y changer une parole.
Sultanetta avait écouté, roide, froide, immobile, muette comme une statue.
— Lâche ! se contenta de lui dire Ackmeth-Khan. Par bonheur, tu n’es pas un Avare, mais un Tchetchène.
— Par les os de mon père dont tu m’as annoncé la mort, khan Ackmeth, j’ai dit la vérité, répliqua Nephtali ; maintenant, ordonne de moi ce que tu voudras.
— Tu as fait serment, dit khan Ackmeth, de revenir avec ton compagnon ou avec la peau du tigre. Tu t’es dévoué toi-même à la mort, si tu ne tenais pas ton serment. Tu ne l’as pas tenu, tu dois mourir.
— Quand cela ? demanda Nephtali.
— Je te donne trois jours, pendant lesquels des recherches seront faites. Si, pendant ces trois jours, on ne trouve point Ammalat ou quelque preuve de ton innocence, tu mourras. – Vous entendez tous, dit Ackmeth-Khan à la foule, je lui accorde trois jours. Que pendant ces trois jours nul ne le raille, nul ne l’insulte, nul ne touche à un seul de ses cheveux ; seulement, s’il essaie de fuir, que l’on tire sur lui comme sur un chien. – Fils de Mohammed-Ali, j’ai prononcé sur toi comme eût prononcé ton père.
Puis, à ses noukers :
— Emmenez-le, ajouta-t-il, vous m’en répondez sur votre tête.
Alors, enfonçant son papak sur ses yeux :
— Viens, dit-il à Sultanetta, entrons. Si nous ne retrouvons pas Ammalat vivant, il sera vengé, du moins.
On conduisit Nephtali à la prison de la forteresse.
Le même jour, trente montagnards partirent armés comme pour un combat : ils allaient à la recherche d’Ammalat-Beg.
C’était un point d’honneur pour Ackmeth-Khan, s’il ne trouvait pas Ammalat vivant, de recueillir au moins ses os et de leur donner la sépulture.
Souvent les Avares se jettent au milieu de la plus ardente mêlée pour reprendre des mains des Russes leur ami ou leur chef tué, et tombent alors sur son cadavre, préférant mourir avec lui plutôt que de l’abandonner.
Sultanetta avait quitté le bras de son père et était rentrée dans sa chambre. En apparence, elle paraissait tranquille, elle ne se plaignait pas, elle ne pleurait pas.
Seulement, sa mère lui parlait et elle ne répondait point. Les étincelles de la chibouque de son père brûlaient sa robe, elle n’y faisait pas attention. Le vent de la montagne soufflait, et elle s’y exposait tête nue.
Les sentiments les plus opposés luttaient dans son cœur et le brisaient. Mais ce cœur était loin des regards : pas un muscle de son visage ne trahissait les souffrances de son cœur.
La fierté de la fille du khan luttait avec l’amour de Sultanetta, et il eût été impossible de dire qui, de la fierté ou de l’amour, succomberait.
Elle passa ainsi le reste de la journée.
La nuit, demeurée seule, elle put pleurer tout à son aise.
Elle ouvrit la fenêtre, s’y accouda, et resta les yeux fixés sur la montagne.
Il lui semblait qu’à chaque instant elle devait entendre quelque bruit qui lui annonçât le retour d’Ammalat, son nom prononcé dans la nuit par sa voix bien-aimée, quelque chose comme un chant de joie ou un cri de douleur.
Elle n’entendit rien que le vagissement plaintif des chacals, ces esclaves du tigre et du lion, que les sultans de la montagne et du désert chargent de leur détourner leur proie, et le bruit lointain et incessant de la cascade qui se précipite du sommet du Gaudour-d’Ach.
Ce bruit lui rappela une promenade qu’elle avait faite souvent avec Ammalat-Beg.
C’était aux ruines d’un couvent chrétien – les Avares sont mahométans depuis moins de deux siècles – c’était aux ruines d’un couvent chrétien, situé à deux verstes à l’occident de Khuntsack. La main du temps avait respecté l’église, et les hommes, chose rare, n’avaient pas été plus destructeurs que le temps. Elle était restée entière au milieu des débris des autres bâtiments ; seulement, le lierre était entré par les fenêtres brisées et avait étendu à l’intérieur son manteau d’un vert sombre ; seulement, les arbres avaient poussé dans les intervalles des pierres, qu’ils allaient disjoignant de plus en plus ; seulement, une mousse, fine comme le plus fin tapis, s’était déroulée sur les dalles, et sa fraîcheur, entretenue par une source qui s’était fait jour à travers la muraille et qui coulait limpide comme du cristal liquide dans toute la longueur de la chapelle, en faisait, pour les jours brûlants de l’été, une délicieuse retraite.
Bien souvent Sultanetta était venue avec Ammalat, accompagnée de Sakina, sa suivante, s’asseoir sous la fraîche coupole et rêver au murmure du petit ruisseau où, parfois, se désaltérait quelque chèvre des montagnes, qui, effrayée, s’enfuyait en bondissant à la vue des deux jeunes gens.
— Demain, dit-elle, j’irai sans toi à la chapelle où, si souvent, j’ai été avec toi, mon cher Ammalat-Beg.
Et, fatiguée du cri des chacals qui lui semblait de mauvais augure, la jeune fille referma la fenêtre et alla se jeter sur son lit.
Le matin, elle appela Sakina, et lui dit :
— Allons nous promener sur les bords de l’Ourens.
Tout le long du chemin, Sultanetta pensait, avec une douce tristesse, à cet endroit charmant, si doux, si frais, si tranquille.
En y arrivant, il lui sembla que ce serait une profanation que de ne pas y entrer seule avec ses souvenirs.
Elle envoya Sakina cueillir des mûres sauvages, en lui disant de venir la retrouver près du ruisseau, puis elle dépassa le seuil moussu de la chapelle.
Le crépuscule de l’église, le chant des hirondelles, qui, au printemps, y avaient fait leurs nids, le murmure du ruisseau, tout fit fondre en larmes la pierre qui pesait sur son cœur. Elle se coucha sur la rive de la source et, comme à travers un nuage, elle regarda tomber ses pleurs dans l’eau.
Tout à coup, elle entendit le bruit d’un pas trop ferme pour être celui de Sakina. Elle releva la tête, et jeta un cri de terreur.
Devant elle était un homme couvert de boue et de sang. Une peau de tigre, dont la tête encadrait son visage, tombait des épaules jusqu’à terre.
Le premier cri de Sultanetta avait été un cri de terreur ; le second fut un cri de joie.
À travers la poussière, la boue, le sang dont il était souillé, sous cette peau de tigre, elle avait reconnu Ammalat-Beg.
Alors, oubliant tout au monde, elle se dressa sur ses pieds, et, rapide, bondissante, pleine de joie et d’amour, elle se jeta dans ses bras.
Ammalat, à son tour, poussa un cri : sa bouche, comme une abeille, s’appuya sur les lèvres de rose de la jeune fille. Ils s’étaient compris sans se parler.
Cette fois, et hors de lui-même, le jeune homme s’écria :
— Mais tu m’aimes donc, Sultanetta ?
Confuse de sa hardiesse, toute rougissante du baiser de son amant, la jeune fille recula ses lèvres des lèvres d’Ammalat-Beg et le repoussa doucement.
Alors, avec terreur, et prêt à la laisser échapper de ses bras :
— Est-ce que tu ne m’aimes pas ? demanda Ammalat-Beg.
— Qu’Allah me garde ! dit l’innocente jeune fille en baissant la paupière, mais non les yeux. Aimer ! quel mot terrible as-tu dit là ?
— C’est le mot le plus doux de la création, Sultanetta ! Le soleil, c’est l’amour ! le printemps, c’est l’amour ! les fleurs, c’est l’amour !
— Ammalat, dit la jeune fille, il y a un an qu’une femme poussant des cris affreux, sortant sans voile et toute sanglante de sa maison, vint rouler à mes pieds au milieu de la poussière de la rue. Un homme la suivait, un poignard à la main. Je me sauvai au château ; mais il me sembla que cette femme m’y poursuivait. Longtemps je fus réveillée, la nuit, en croyant entendre ses cris, et alors, dans les ténèbres, je la revoyais ensanglantée et se débattant sur la terre. Quand j’ai demandé pourquoi on avait tué cette malheureuse, et quel crime elle avait commis pour que son meurtrier ne fût pas puni, on me répondit : « Elle aimait un jeune homme… »
— Oh ! ce n’est pas parce qu’elle aimait, qu’on l’a tuée, chère enfant.
— Pourquoi donc, alors ?
— C’est parce qu’elle avait trahi celui qu’elle aimait.
— Trahi ! que veux dire ce mot ? Je ne le comprends pas, Ammalat.
— Dieu veuille que tu ne le comprennes jamais !
Puis, réunissant toutes les tendresses de son cœur pour les faire passer dans l’intonation de sa voix :
— Tu m’aimes, n’est-ce pas, Sultanetta ? continua-t-il.
— Je le crois, dit la jeune fille.
— Eh bien, crois-tu que tu puisses jamais éprouver pour un autre le même sentiment que tu éprouves pour moi ?
— Jamais ! s’écria vivement Sultanetta.
— C’est qu’alors, vois-tu, ce serait me trahir…
Sultanetta regarda Ammalat-Beg avec ces yeux des femmes de l’Orient, auxquels les poètes ont trouvé que l’œil seul de la gazelle pouvait être comparé.
— Oh ! dit-elle, si tu savais, Ammalat, ce que j’ai souffert depuis quatre jours que je ne te vois pas ! Je ne savais pas ce que c’est que l’absence. Quand mon père ou mes frères me quittent, je pleure en leur disant adieu. Moi, je t’ai dit adieu sans pleurer, c’est vrai ; mais j’ai bien pleuré depuis, va ! Écoute, Ammalat, continua la jeune fille ; il y a une chose dont je me suis aperçue et que je veux te dire : c’est que, sans toi, je ne pourrais pas vivre.
— Et moi, dit le jeune homme, non seulement je ne pourrais pas vivre sans toi, mais encore je suis prêt à mourir pour toi, ma bien-aimée, à te sacrifier non seulement ma vie, mais mon âme.
Un bruit de pas se fit entendre : c’était Sakina qui revenait avec des mûres sauvages plein les mains.
Elle jeta un cri d’effroi en apercevant le jeune homme ; puis, l’ayant reconnu :
— Oh ! prince, s’écria-t-elle, vous n’êtes donc pas mort ?
Ces mots rappelèrent à Sultanetta qu’elle n’était pas seule à être inquiète d’Ammalat, que son père attendait des nouvelles avec impatience et qu’il y avait un pauvre prisonnier dont la vie dépendait du retour d’Ammalat.
En revenant, le jeune beg raconta à Sultanetta ce qui s’était passé entre lui et le tigre.
Sur toute la première partie de l’événement, Nephtali avait dit l’exacte vérité.
Voici ce qui était arrivé ensuite :
Au moment même où Nephtali avait été renversé par le tigre, Ammalat-Beg avait lâché un coup de fusil.
Le coup de fusil d’Ammalat-Beg avait brisé la mâchoire inférieure de l’animal.
Le tigre abandonna à l’instant même Nephtali et s’élança sur Ammalat, qui l’attendait le pistolet à la main, et qui, tout en se jetant de côté, lâcha le coup à bout portant.
La balle du pistolet avait pénétré dans l’œil, et, de l’œil, dans le cerveau.
Vaincu par la douleur, l’animal commença de bondir et de se rouler à terre. Il semblait aveugle et fou.
Ammalat jeta son pistolet, prit son fusil par le canon, s’approcha du tigre, et lui en asséna un coup terrible sur la tête.
Le fusil vola en morceaux.
L’animal sembla s’avouer vaincu et commença de fuir. Une de ses pattes de devant avait été cassée par la balle de Nephtali, il avait la mâchoire pendante et un œil hors de l’orbite.
Mais, si mutilé qu’il fût, sa course était plus rapide que celle d’Ammalat-Beg.
Ammalat-Beg se mit à le suivre tout en rechargeant son pistolet. De temps en temps, il trouvait des places où l’animal s’était arrêté et s’était débattu. À ces places, la terre, profondément trempée de sang, était déchirée, les herbes étaient arrachées, les buissons en lambeaux.
De temps en temps aussi, il revoyait l’animal se traînant avec peine, rampant plutôt qu’il ne marchait. Alors, il hâtait le pas lui-même ; mais, au moment où il se sentait poursuivi, le tigre faisait un effort et gagnait sur le chasseur.
Cette poursuite dura toute la journée sans repos ni trêve.
La nuit vint ; Ammalat-Beg fut obligé de s’arrêter pendant la nuit, il eût perdu les traces de l’animal.
Il avait jeté derrière lui sa bourka, son papak, sa tchouska, tout ce qui pouvait le gêner dans sa course : il n’avait plus, pour vêtement, que sa beckmette et son pantalon ; pour armes, que son kandjar et son pistolet.
Le matin, il se réveilla glacé et mourant de faim.
Dès que le jour le permit, il se remit sur les traces du tigre.
Il ne tarda pas à le revoir.
Mais, cette fois, désespérant d’échapper par la fuite, le tigre, non seulement l’attendit, mais encore vint au-devant de lui en rampant.
L’animal féroce ne pouvait plus se tenir debout, il ne pouvait plus s’élancer : avec son sang il avait perdu ses forces.
Ammalat-Beg lui épargna la moitié du chemin.
À dix pas de lui, il s’arrêta.
Un des yeux du tigre était crevé, l’autre brillait comme un charbon ardent. Ammalat-Beg, qui, avec un pistolet, ne manquait pas un rouble en l’air, lui mit, comme avec la main, la balle de son pistolet dans l’autre œil.
L’animal fit un bond, retomba sur le dos, allongea ses trois pattes terribles dans une suprême agonie – la quatrième était cassée –, se roidit, poussa un rugissement et expira.
Ammalat-Beg se précipita sur lui ; c’était l’homme, qui, affamé cette fois, semblait vouloir dévorer le tigre.
Il lui ouvrit l’artère du cou avec son poignard, et suça le sang qui en sortait.
Puis il ouvrit la poitrine, et mangea un morceau de son cœur tout chaud. – Les Arabes de l’Algérie, lorsqu’ils tuent un lion, font manger son cœur tout sanglant à leurs fils, pour les rendre plus braves ; les Grecs aussi mangent les cœurs des aigles. – Puis, avec son kandjar, il dépouilla l’animal et jeta sa peau sur ses épaules.
Alors seulement, il regarda autour de lui : la matinée était pluvieuse, un épais brouillard commençait à se répandre sur la montagne ; on ne voyait pas à dix pas devant soi.
Il s’accroupit sur un rocher et attendit.
La journée s’écoula, la nuit vint ; il entendait le bruit du vol des aigles qui regagnaient leurs aires au milieu des nuages.
Avec son pistolet, de la poudre et des feuilles sèches, il fit du feu.
Un morceau de cœur du tigre, grillé sur du charbon, fut son souper.
Puis, mettant le poil de l’animal en dedans, il se roula dans sa peau et s’endormit.
Il fut réveillé par les premiers rayons du soleil ; il savait que Khuntsack était à l’orient, il marcha vers l’orient.
Arrivé hors du bois, il aperçut Khuntsack blanchissant sur ses rochers.
Il avait soif : le tigre n’avait plus de sang où il pût se désaltérer. Ammalat-Beg se rappela cette source pure qui coulait dans la chapelle.
Il descendit par le chemin le plus rapide, au milieu des rochers et des précipices, se retenant aux touffes d’herbe, aux racines des arbres, aux saillies des pierres.
Enfin il arriva à la vallée.
Il courut aussitôt vers la chapelle, rapide comme un daim altéré.
Mais, en entrant, il vit une femme, entendit un cri, reconnut Sultanetta.
Il oublia tout, faim, soif, fatigue ; tout, excepté son amour.
— Reconnaissance et gloire à Dieu !
Comme Ammalat-Beg prononçait ces derniers mots de son récit, il arrivait, avec la jeune fille et sa suivante, aux premières maisons de Khuntsack.
Un cri poussé par ceux qui les aperçurent courut par tout l’aoul, rapide comme une traînée de poudre.
Tous les habitants de Khuntsack se précipitèrent hors des maisons, faisant cortège aux deux jeunes gens.
Les cris « Ammalat-Beg ! Ammalat-Beg ! » firent tressaillir Ackmeth-Khan au fond de son harem.
Il arriva au haut du perron de son château au moment où les deux jeunes gens en montaient les premières marches.
En dépit des efforts qu’il faisait pour rester grave et calme, comme doit être tout bon musulman en face de la douleur ou de la joie, il tendit ses bras à Ammalat-Beg.
Comme si elle eût eu quelque chose à se faire pardonner, Sultanetta s’élança en même temps que son amant sur la poitrine de son père, qui les enveloppa tous deux dans une même étreinte, les accueillit tous les deux du même baiser.
— Mon père, dit Sultanetta, nous avons été injustes envers Nephtali ; tout s’est passé comme il l’avait dit.
Le khan donna l’ordre de mettre le captif en liberté.
Puis il fit tuer un bœuf et dix moutons, afin que le retour d’Ammalat fût une fête dans tout l’aoul.
Seulement, lorsque Ammalat eut raconté à Ackmeth-Khan ce qu’il avait déjà raconté à Sultanetta, il fit entrer Nephtali.
— Nephtali, lui dit-il, toute justice t’est rendue. Si tu veux entrer chez moi, tu seras le chef de mes noukers.
— Merci, khan Ackmeth, répondit le jeune homme ; je suis un Tchetchène et non un Avare. J’étais venu pour tuer le tigre qui avait mangé tes moutons ; le tigre est mort, je n’ai plus rien à faire ici. Adieu, khan Ackmeth.
Il s’approcha d’Ammalat-Beg et lui tendit sa main.
— Adieu, kounack, dit-il ; à la vie, à la mort !
Puis, en passant devant Sultanetta :
— Brille éternellement, étoile du matin ! dit-il en s’inclinant.
Et il sortit de la même démarche qu’un roi sortant de la salle du trône.
Ackmeth-Khan attendit que la porte fût refermée.
— Et maintenant, Ammalat-Beg, dit-il, sois doublement le bienvenu. Après la chasse du tigre, celle du lion. Demain, nous marchons contre les Russes.
— Allah ! dit Sultanetta avec tristesse, encore des expéditions ! encore des morts ! Quand donc le sang cessera-t-il de couler dans la montagne ?
— Lorsque les rivières des montagnes descendront en lait dans les vallées, lorsque la canne à sucre poussera au sommet de l’Elbrouz, dit en souriant Ackmeth-Khan.
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