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Chapitre 7

Au lever du soleil, le brouillard se dissipa et découvrit un magnifique mais terrible tableau.
Une immense bande de cavaliers revenait vers la montagne, traînant derrière soi des prisonniers, les uns attachés aux étriers, les autres à la selle, les autres aux queues des chevaux.

Tous avaient les mains liées.

Les pleurs et les gémissements du désespoir se mêlaient aux cris de triomphe.

Alourdis par le butin, retardés par la marche des troupeaux de bœufs, les ravisseurs s’avançaient lentement vers le Terek. Les princes, les nobles et les meilleurs cavaliers galopaient gaiement à la tête et sur les flancs du cortège.

Mais au loin et de tous côtés commencèrent à apparaître les Cosaques de la ligne, s’abritant derrière les arbres, se cachant derrière les buissons.

Les Tchetchènes s’écartèrent en tirailleurs, et le combat commença.

De tous côtés brillaient et pétillaient les coups de fusil.

L’avant-garde se hâta, chassant les troupeaux devant elle, et les poussant à la nage dans le fleuve.

Mais, sur les derrières, on vit alors s’élever des flots de poussière.

C’était l’orage.

Six cents montagnards, ayant à leur tête Djemboulat et Ammalat-Beg, arrêtèrent leurs chevaux et firent face pour donner le temps aux leurs de traverser la rivière.

Sans ordre et avec de grands cris, ils s’élancèrent à la rencontre des Cosaques ; mais pas un fusil ne fut déplacé de derrière le dos ; pas un sabre ne brilla aux mains des cavaliers.

Les Tchetchènes ont l’habitude de ne se servir de leurs armes qu’au dernier moment.

À vingt pas seulement des Cosaques, ils mirent le fusil à l’épaule et firent feu, puis ils rejetèrent leur fusil derrière le dos et tirèrent les schaskas.

Mais, tout en leur répondant par une vive fusillade, les Cosaques tournèrent bride et s’enfuirent.

Entraînés par l’ardeur du combat, les montagnards se mirent à leur poursuite. Les fuyards les entraînèrent vers un bois.

Dans ce bois étaient embusqués les chasseurs du 43e régiment.

Ils se formèrent en carré, abaissèrent leurs baïonnettes, et firent feu sur les Tchetchènes.

En vain ceux-ci sautèrent à bas de leurs chevaux, et voulurent pénétrer dans la forêt pour tomber sur les derrières et les flancs des Russes.

L’artillerie se mit de la partie et fit entendre sa grosse voix.

Kotzarev, la terreur des Tchetchènes, l’homme dont la bravoure était la plus populaire parmi eux, commandait les troupes russes.

Dès lors, il n’y avait plus à douter du succès.

Trois salves successives d’artillerie dissipèrent les montagnards, qui reprirent leur course vers le fleuve.

Mais, sur le bord du Terek, enfilant le fleuve dans toute sa largeur, était masquée une autre batterie de canons.

Elle commença son feu.

La mitraille portait dans les masses.

À chaque coup, plusieurs chevaux, frappés à mort, tournoyaient dans le fleuve, entraînant et noyant leurs cavaliers.

Alors ce fut affreux de voir les prisonniers, liés à ces chevaux, ne pouvant fuir, exposés comme leurs ravisseurs au feu des Russes.

Amis, ennemis, le vieux Terek, rouge de sang, recevait tout dans ses froides ondes, roulant les corps des hommes et des animaux, et, morts et vivants, entraînant le tout vers la mer.

Restés les derniers, protégeant la retraite, luttant comme des lions contre les chasseurs, Djemboulat et Ammalat-Beg, avec une centaine de cavaliers, protègent le passage, chargent sur les fantassins russes qui s’avancent trop près, fondent sur les Cosaques de la ligne, reviennent à leurs compagnons, les encouragent de la voix et du geste, et, enfin, les derniers se jettent dans le Terek et le traversent à leur tour.

Arrivés à la rive opposée, ils sautent à bas de leurs chevaux, et, le fusil à la main, s’apprêtent à disputer le passage aux Russes, qui, pressés sur le bord, faisaient mine de franchir le fleuve à leur tour.

Mais, pendant ce temps, à deux verstes au-dessous de l’endroit où se livrait le combat, un corps considérable de Cosaques avait passé le Terek et s’était étendu entre le fleuve et la montagne.

Leurs cris seuls, qui retentirent joyeux et triomphants derrière les Tchetchènes, révélèrent leur présence.

La perte des montagnards était inévitable.

Ammalat-Beg jeta un regard autour de lui et jugea la situation.

— Eh bien, Djemboulat, dit-il, tout est fini, et notre sort est décidé. Fais ce que tu voudras de ton côté ; quant à moi, les Russes ne m’auront pas vivant : mieux vaut mourir d’une balle que d’une corde !

— Et moi, dit Djemboulat, penses-tu que mes mains soient faites aux chaînes ? Qu’Allah me garde ! Les Russes peuvent prendre mon corps ; mon âme, jamais !

Alors, remontant à cheval et se dressant sur ses étriers :

— Frères, cria-t-il, le bonheur nous fuit ; mais l’acier nous reste. Vendons cher notre vie aux giaours. Le vainqueur n’est pas celui qui a le champ de bataille, c’est celui qui a la gloire, et la gloire est à celui qui préfère la mort à la captivité.

— Mourons, mourons ! crièrent en chœur tous les montagnards.

— Et que nos bons chevaux meurent avec nous, et après leur mort, nous servent de rempart, dit Djemboulat.

Et, sautant à bas de son cheval, il tira son poignard, et, le premier, le lui enfonça dans la gorge.

Chaque montagnard en fit autant en jetant aux Russes un cri de défi.

Un vaste cercle de chevaux morts entoura les Tchetchènes.

Alors chacun se coucha derrière son cheval, le fusil prêt à faire feu.

Les Cosaques, voyant quelle terrible défense s’apprêtaient à faire les montagnards, s’arrêtèrent, hésitant s’ils devaient attaquer des hommes au désespoir.

Alors, au milieu du silence, s’éleva une voix : c’était celle d’un Tchetchène, chantant son chant de mort.

La voix était ferme, vibrante, pleine d’éclat ; de sorte que les Russes purent entendre ce chant, depuis le premier jusqu’au dernier mot.

Gloire à nous ! honte aux ennemis !

Plutôt être morts que soumis.

Le chœur répéta :

Gloire à nous ! honte aux ennemis !

Plutôt être morts que soumis.

Puis la voix isolée reprit :

Pleurez, belles, dans la montagne

Et gardez notre souvenir.

Car, en pensant à sa compagne,

Chaque montagnard va mourir.

Cette fois, le sommeil du brave

N’est pas celui qui vient, suave,

Au son des instruments joyeux.

Non, c’est le lourd sommeil de pierre,

Qui pèse sur notre paupière,

Quand la tempête gronde aux cieux !

Mais, non, ne pleurez pas, les belles,

Car vos sœurs, les vertes houris,

Vont, les yeux brillants d’étincelles,

Descendre sur leurs blanches ailes,

Pour nous conduire en paradis.

Ne regarde plus sur la route,

Éteins le feu, couche-toi, dors,

Ma mère ; en vain ton cœur écoute,

Ma mère, on n’attend pas les morts.

Aux voisines de la vallée,

Ne va pas, à tort consolée,

Dire : « Mon fils viendra demain. »

Ton fils est mort sur la colline,

Son cœur brisé dans la poitrine,

Son sabre brisé dans la main.

Chœur

Gloire à nous ! honte aux ennemis !

Plutôt être morts que soumis.

La voix

Ne verse pas de larmes vaines,

Ô ma mère ! je meurs vengé.

Ton lait, en coulant dans mes veines,

En sang de lion s’est changé.

Jamais ton fils, dans la mêlée,

N’a de la crainte échevelée

Écouté le lâche conseil.

Il tombe, les mains sans entraves ;

Et c’est sur la terre des braves,

Qu’il dort de son dernier sommeil

Pure elle est, mais bientôt tarie,

L’eau qui vient des monts au printemps ;

Brillante elle est pour la prairie,

L’aurore à la robe fleurie ;

Mais elle dure peu d’instants.

Frères, faisons notre prière,

Car nous passons à notre tour,

Taris comme l’eau printanière,

Éteints comme l’aube du jour.

Mais nous aurons, dans notre rage,

Passé du moins comme l’orage,

Qui rougit le ciel en passant ;

Et qui, sur les fleurs ou le sable,

Laisse une trace ineffaçable

De feu, de fumée et de sang.

Chœur

Gloire à nous ! honte aux ennemis !

Plutôt être morts que soumis.

Frappés de la grandeur du tableau qu’ils avaient devant les yeux, les Cosaques et les chasseurs écoutèrent avec respect ce chant de mort de douze cents braves.

Enfin, le signal fut donné : un terrible hourra retentit dans les rangs des Russes.

Les Tchetchènes répondirent par un silence de mort.

Mais, au moment où les Russes n’étaient plus qu’à vingt pas d’eux, ils se levèrent : chacun ajusta son homme, et au mot Feu !prononcé par Djemboulat et Ammalat-Beg, une ceinture de flammes enveloppa les assiégés.

Puis, brisant son fusil, chacun poussa son cri de guerre en tirant de la main droite la schaska, de la gauche le kandjar.

Trois fois les Russes abordèrent la sanglante fortification, trois fois ils furent repoussés.

Une quatrième fois, ils se réunirent pour un suprême effort ; pendant dix minutes encore, on vit comme un immense serpent se tordant en cercle, sabres et kandjars simulant les écailles et jetant des éclairs.

Enfin, le gigantesque reptile fut rompu en deux ou trois tronçons. La mêlée devint terrible. La lutte s’établit corps à corps. Une pluie de sang jaillit au milieu des imprécations et des hurlements de mort.

Les abrecks, pour ne pas se diviser dans le combat, s’étaient liés les uns aux autres avec leurs ceintures. Nul ne demandant merci, aucun ne fit quartier.

Tout tomba sous les baïonnettes russes.

Un petit groupe était resté debout et résistait encore.

Au milieu de ce groupe, comme deux Titans, luttaient Djemboulat et Ammalat-Beg.

Un instant, les Russes reculèrent devant cette défense désespérée et firent un vide.

— En avant ! cria Djemboulat en se faisant assaillant pour la dernière fois. En avant, Ammalat-Beg ! La mort, c’est la liberté.

Mais Ammalat-Beg ne pouvait plus entendre le suprême appel du chef tchetchène. Un coup de crosse sur la tête l’avait étendu évanoui sur la terre, couverte de morts, trempée de sang.

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