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Chapitre 10

Il fait chaud, le soleil darde ses rayons sur la route pleine de poussière, et les pommiers qui la bordent ont leurs feuilles toutes brûlées – C’est par ces vigoureuses chaleurs du mois de juin qu’il est doux de se laisser ballotter par le mouvement de la calèche, de s’abandonner à quelque rêve plein de poésie tandis que les rideaux bleus des vasistas sont fermés et laissent passer cependant quelque petit nuage de poussière chassé par le vent et qui vient couvrir vos habits.

Cela est vrai. Mais tout le monde ne voyage pas en calèche, et nos baladins dormaient alors dans leurs carrioles. Marguerite et Pedrillo marchent à pied, et causent tous deux. Le silence n’était alors interrompu que par le son de leurs voix qui se faisait seul entendre au milieu de la campagne, par le pas des chevaux sur la poussière, et par le bourdonnement d’une abeille qui bourdonnait autour de la cage du lion et l’empêchait de se livrer à ses rêves ; car il en avait peut-être aussi, lui ; il pensait, à son soleil d’Afrique, à sa tanière qu’il avait laissée bien loin là-bas dans d’autres pays, il pensait à son vaste désert, à la lionne qui couchait avec lui sous l’ombre du palmier, et il mordait le bout de ses griffes avec mélancolie.

Laissons-le penser à son bonheur d’autrefois, laissons-le rêver à ses joies brutales, et revenons aux peines de Marguerite.

— Tu l’aimes donc bien, dit-elle tout à coup.

— Eh bien oui Marguerite, pourquoi toujours le demander ?

— Que lui trouves-tu de bien ?

— Tout – mais tu m’ennuies, que veux-tu ?

— La mort.

— Ah tu es folle.

— Peut-être, – tu es méchant, je ne te demande pas l’amour, je ne te demande pas la pitié, mais je te demande, la cause de cet amour puis la mort après.

— Quant à la cause je n’en sais rien, dit Pedrillo d’un ton courroucé. Quant à la mort, je t’en prie, Marguerite, tu sais que l’homme a des accès de colère.

— Et la femme des accès de jalousie, répondit Marguerite en riant ironiquement, oui de jalousie. C’est-à-dire de haine. Je te demandais la cause de ton amour pour Isabellada, eh bien moi je vais te dire la cause de ma haine pour elle et pour toi.

— Marguerite prends garde.

— Non – la voilà, la cause, elle est belle, je hais les belles parce que je suis laide. Tu l’aimes, et je la hais, je hais ceux qu’on aime, tu es heureux, toi, je hais les heureux, vous êtes riches et je hais les riches, parce qu’on ne m’aime pas, parce que je suis malheureuse, et misérable.

Pourquoi hein Pedrillo, pourquoi m’as-(tu) rejetée toujours comme quelque chose dont on a honte ? Ah oui, parce que tu craignais la risée publique, eh bien je te hais parce que j’aime ce que la société méprise, j’aime les baladins, moi, j’aime les filles de joie, et celles du dernier rang, et je déteste ton Isabellada. Oh si je pouvais je l’écraserais sous mon pied, avec quelle joie je piétinerais sur son corps, sur ses seins, sur sa tête, sur sa figure, je la mangerais, je la dévorerais avec plaisir.

Pedrillo fit un geste de colère.

— Marguerite prends garde, le lion est là dans sa cage. De grâce finis, pas un mot.

— Il fallait que tu fusses un homme sans pudeur et sans âme pour me mépriser ainsi, pour bafouer, pour salir, pour traîner dans la boue cette pauvre Marguerite qui t’aimait tant, qui s’était jetée dans tes bras, pleine de poésie et d’amour, et que tu as repoussée du pied comme un chien galeux qui veut lécher son maître.

— Ô Marguerite, Marguerite, tu vas me faire faire quelque chose d’odieux, d’horrible.

— Encore cette femme, elle avait des enfants et leur père les traitait sans pitié, pas de pain quelquefois – Et s’ils ne sont pas morts, c’est que Dieu a veillé sur eux. Le sanglier, la bête féroce, dévore quelquefois ses enfants, mais il ne les fait pas périr dans les agonies de la faim – Eh bien oui va jette-moi si tu veux à ce lion, je ne te demanderai ni secours ni pardon. Non car si tu m’as abreuvée d’amertume, je t’empoisonnerai d’injures, d’insultes et de reproches. Écoute, écoute j’en ai encore à dire, écoute que je dise encore une fois que je hais Isabellada. Oui je la déteste, je voudrais l’avoir entre mes mains, l’écraser, la déchirer de mes ongles et plonger ma tête dans son sang, et m’y désaltérer en la replongeant encore.

†

Le lion rugit dans sa cage, il fait sonner sa queue, il remue sa crinière, et la gueule ouverte il attend une femme que Pedrillo a dans ses bras.

Celui-ci ouvre la porte et la précipite.

Déjà le fier animal l’avait saisie lorsqu’Isambart survenu à ses rugissements arracha Marguerite. Elle avait la poitrine déchirée et ses mains portaient l’empreinte de ses griffes.

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