Chapitre 3
Le lendemain Marguerite se leva de bonne heure, elle n’avait pas dormi de la nuit ; ses mains étaient trempées d’une sueur moite et malade. Une humidité fiévreuse avait rougi ses pieds, sa tête était chaude et brûlante.
Elle prit le violon de Pedrillo, un vieux tapis de Perse, et sortit avec Ernesto et Garofa.
N’avez-vous jamais rencontré par un temps de neige ou d’hiver quelque figure de mendiant accroupi aux portiques d’une église ? Le soir au détour d’une rue sombre et étroite ne vous êtes-vous point senti arrêté par votre manteau ? Vous vous détourniez… et c’était quelque mendiant en haillons, quelque pauvre femme qui vous disait en pleurant ces mots amers : J’ai faim, et puis elle sanglotait quand votre ombre s’échappant s’arrêtait à la porte d’un spectacle entre les équipages et les livrées d’or.
Vous vous êtes peut-être rappelé ensuite au milieu d’un entracte ces figures tristes et décolorées vues à la lueur du réverbère, et si votre âme est bonne et généreuse, vous êtes sorti pour les revoir et les secourir. Mais il n’était plus temps… la femme peut-être était entrée au lupanar. Acheter un morceau de pain. Une vie de prostitution, et le mendiant se débattait entre les arches du Pont-Neuf tandis que l’orchestre grondait et que les mains applaudissaient d’enthousiasme.
Pour moi rien ne m’attriste tant que la misère cachée sous les haillons de la richesse, que le galon d’un laquais autour des cheveux nus de la pauvreté, qu’un chant qui couvre des sanglots, qu’une larme sous une goutte de miel.
Aussi je plains d’un amour bien sincère les baladins et les filles de joie.
Mais si vous aviez rencontré Marguerite avec ses deux enfants, Marguerite jouant du violon et ses enfants sautant sur le tapis, si vous aviez vu l’indifférence de cette foule curieuse et barbare qui s’avançait avec son regard stupide et ironique, votre coeur eût saigné devant cet excès d’égoïsme parvenu à son plus beau degré de logique.
C’est vrai, la société a bien autre chose à faire que de regarder une baladine et ses marmots, l’état s’occupe fort peu si elle (a) du pain, d’abord il n’a point d’argent à lui donner, ne faut-il pas qu’il paye ses 86 bourreaux ?
En effet, je l’avoue par une rude matinée de novembre personne n’est disposé à s’arrêter sur la place pour regarder des tours de force ? Qui se fût arrêté avec intérêt devant Marguerite ?
Ses cheveux étaient rouges et retenus par un peigne de corne blanche. Sa taille était large et mal faite. Quant à sa robe on ne la voyait pas, car un morceau de toile percé de couleur brune l’entourait jusqu’aux genoux, puis l’oeil descendant jusqu’à terre trouvait un mollet gros et mal fait entouré d’un bas rose, puis des pieds informes serrés dans des brodequins d’un cuir épais et cassé. Elle n’avait sur la tête qu’un bonnet de gaze, avec des rubans roses et quelques fleurs fanées qui tombaient sur ses joues pâles et sur sa mâchoire sans dents.
Il y avait déjà près d’une heure qu’Ernesto et Garofa s’épuisaient pour attirer les yeux de la foule, Marguerite avait plus d’une fois appelé de sa voix rauque et couverte de larmes, à la générosité des gens qui passaient devant eux, lorsqu’un brillant carrosse attelé de deux chevaux blancs passa auprès des danseurs en leur jetant de la boue sur leurs vêtements. Le manteau et les bas roses de Marguerite en furent couverts, elle baissa les yeux sur son violon et répandit quelques larmes qui coulèrent le long du bois et vinrent se perdre dans l’intérieur de l’instrument. Ses larmes redoublèrent et elle se cacha la tête sous son manteau. Alors elle fut en proie à une sorte de rêverie bizarre et déchirante. Elle se figurait entourée de carrosses qui lui jetaient de la boue, elle se voyait sifflée, méprisée, honnie, elle voyait ses enfants mourir de faim autour d’elle, son mari devenu fou, alors tous ses souvenirs repassèrent dans son esprit, elle voyait son lit, où (elle) était couchée à l’hôpital, elle se ressouvint de la soeur qui la soignait, des coups que Pedrillo lui avait donnés la veille, de l’accueil qu’on lui avait fait lorsqu’elle parut… et tous ses souvenirs passaient dans son esprit comme des ombres paraissant, disparaissant, et s’effaçant tour à tour. Elle ne dormait pas, mais elle rêvait, et ses yeux baissés sur sa poitrine répandaient des larmes qui étaient chaudes en tombant sur ses mains.
Depuis quelque temps elle ne jouait plus, ses enfants continuaient de danser, et l’on s’était arrêté en les voyant ainsi exécuter leurs exercices tandis que la femme tenait son violon sans en tirer une seule note.
Bientôt elle se réveilla en sursaut – Cette figure ébahie, avec ses deux grands yeux gris s’ouvrant tout à coup sembla grotesque et fit rire. Son accoutrement bizarre, ses bas roses avec son manteau troué et qui était presque pareil au tapis étendu sur le pavé, ses fleurs fanées et ses cheveux rouges étaient ridicules, une seule parole se fit entendre, – Qu’elle est laide, – et l’on s’en alla en riant.
Il faisait froid, bien froid même, Marguerite ne sentait plus ses doigts et n’avait pas la puissance de les remuer, elle laissa tomber le violon… il se brisa et les morceaux rebondirent sur le tapis en rendant un son criard et faussé.
Elle le regarda encore sautiller quelque temps, les bras croisés et la poitrine haletante. Qu’allait dire Pedrillo lorsqu’il verrait revenir Marguerite sans argent, sans argent.
Oh cette pensée-là torturait Marguerite, elle lui serrait le coeur, et le lui déchirait sans pitié. Mille projets ridicules d’éviter la colère de son mari lui venaient à l’esprit comme un cauchemar et puis s’évanouissaient poussés par d’autres plus bizarres encore.
Tantôt, elle voulait fuir avec ses enfants, où ? elle l’ignorait ! mais fuir, au moins, fuir le regard pénétrant et atroce de Pedrillo, fuir son rire lugubre, fuir ces mots : Qu’allons-nous devenir Marguerite ?
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Une autre fois, elle pensait à Dieu,… puis elle invoquait Satan, et souhaitait mourir,… et elle tenait à la vie pour ses enfants. Que seraient-ils devenus sans elle ?
Enfin roulant le vieux tapis et enveloppant les éclats du violon, elle partit de cette place, où elle avait reçu tant d’affronts, versé tant de larmes.
Une idée riante lui vint à l’esprit, elle sourit légèrement,… c’est qu’elle pensait qu’en vendant son manteau ou le tapis, elle pourrait apporter de l’argent à Pedrillo, et faire raccommoder son violon.
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Mais Pedrillo à son tour lui demanderait qu’est-ce qu’elle avait fait de son manteau.
Cette triste objection qu’elle se fit à elle-même, la rendit encore plus malheureuse, et elle accusa le ciel de lui avoir donné une minute l’espérance qui battue par la réalité fouette l’âme et la martyrise.
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Il était environ alors deux ou trois heures d’après-midi, le soleil était beau et venait réchauffer comme il arrive de temps en temps dans les dimanches d’hiver toute une ville qui se promène sur les boulevards. C’était l’heure des vêpres, beaucoup de monde s’agitait dans les rues, et quelques boutiques étaient ouvertes.
Marguerite s’arrêta devant celle d’un pâtissier à l’entour de laquelle quelques gâteaux sortant du four répandaient une vapeur tiède et odoriférante et qui venait chatouiller le nez des passants.
Lorsqu’elle s’arrêta aux vitres, elle vit dans l’intérieur une mère de famille avec deux enfants qui étaient à peu près de l’âge d’Ernesto et de Garofa.
Tous les deux c’étaient de gentils garçons à la chevelure blonde, au teint frais et rosé. Leurs habits étaient propres et bien faits et leur linge dépassant à travers leur cravate de satin était blanc comme le sucre qui couvrait leurs gâteaux.
Cette vue fit mal à Marguerite.
À côté de la dame en chapeau et en manteau vert avec une ceinture en corde d’or se tenait une femme de chambre qui portait dans ses bras un petit épagneul noir. Quand les enfants en eurent assez ils donnèrent leurs restes à l’animal qu’ils engageaient à prendre à force de caresses. Marguerite trépignait de colère elle qui avait faim, elle à qui ses enfants avaient demandé déjà plus d’une fois dans la journée du pain, un seul morceau de pain, son front était brûlant, et elle s’appuyait contre le carreau pour le refroidir.
Quand la dame eut payé les friandises elle sortit avec ses enfants, et sa robe de soie en passant effleura avec bruit les mains de Marguerite.
Par un singulier sentiment dont elle aurait eu peine à se rendre compte elle-même, elle resta encore longtemps le visage collé contre les vitres ; mais le pâtissier ennuyé la renvoya avec une injure.
Qu’avait-elle à dire ?
En traversant une rue sombre et tortueuse, elle vit étendue sur un lit une femme qui chantait des chansons obscènes. Alors elle repensa à Pedrillo, à ce qu’elle allait devenir… et puis elle regarda cette femme longtemps, elle écouta les chants…
— Oh non non – Qui voudrait de moi ?
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