Chapitre 4
L’or roulait sur les tables. C’était une maison de jeu mais non un tripot autorisé par la loi, un tripot du Palais-Royal, où vous avez vu venir des ministres, des princes, des banquiers, avec leur cravate aussi bien mise qu’à l’ordinaire, avec une impassibilité de regard qui indiquait qu’ils étaient experts dans cet infâme commerce.
Mais une maison de jeu avec toute sa prostitution hideuse, un de ces taudis où parfois le lendemain on trouve quelque cadavre mutilé entre des verres brisés et des haillons tout rouges de sang.
La salle était basse et ses murs enfumés ; des hommes salement vêtus entouraient des tables autour desquelles d’autres visages se tassaient avec avidité, et leurs yeux flamboyaient à travers leurs épais sourcils, leurs dents se serraient, leurs mains se crispaient de rage. Et malgré les rides sombres de leur front vous auriez lu peut-être bien des crimes qui s’amoncelaient avec leurs angoisses.
Quelques femmes à moitié nues se promenaient paisiblement autour d’eux. Et plus loin dans un coin deux hommes armés debout devant une jeune fille couchée sur le pavé et liée avec des cordes tiraient à la courte paille.
— Vous frémissez peut-être, aimable lectrice, à la peinture de cette moitié de la société, la maison de jeu, l’autre c’est l’hôpital et la guillotine.
Ah voyez-vous jeune enfant, c’est que faussée par une éducation vicieuse, vous n’êtes pas descendue jusque dans la misère, vous n’avez pas vu son délire, vous n’avez pas entendu ses hurlements de rage, vous n’avez pas sondé ses plaies, vous n’avez pas compris ses douleurs amères, son désespoir et ses crimes.
Ah pauvre jeune fille c’est qu’il est des lieux dont vous ignorez l’existence, c’est qu’on vous a caché un mot qui est toute notre société : prostitution.
Puis quand le silence de l’attente avait fait place au bruit aigre du râteau, alors c’étaient les jurons les plus terribles, des serments hideux, des vengeances qui s’accomplissaient à l’instant de leur création, et la lueur de la lampe venait briller sur la lame de quelque poignard qui s’enfonçait dans la poitrine d’un homme.
Et alors le maître séparait les combattants en jetant une femme au milieu d’eux.
La porte violemment ébranlée remua tout à coup. On ouvrit.
Un homme entra.
Il avait un costume de Baladin. Sa taille était grande, une profusion de cheveux noirs et en désordre, lui couvraient les yeux, et empêchaient d’en voir l’expression. Mais elle devait être terrible dans ce moment-là. Sa main droite se tenait fortement serrée,… tenez, dit-il en jetant son argent sur une table,… tenez… et il s’arrêta pour pousser un rire convulsif… voilà dix francs.
Oh plaignez-le, ce joueur, ce baladin, cet homme de mauvaise vie, cet homme qui n’aime pas (ses) enfants. Qui bat sa femme. Oh plaignez-le parce que c’est un infâme, un baladin, un homme de mauvaise vie, un homme qui bat sa femme, et qui n’aime pas ses enfants.
C’est que la misère a voulu qu’il soit baladin, la faim lui a tellement aiguisé les dents qu’elle l’a poussé dans une maison de jeu. Son éducation l’a fait un homme de mauvaise vie, sa femme est laide, rouge, édentée. Oh une femme rouge, et ses enfants lui déplaisent parce qu’ils lui disent J’ai faim : et ce cri-là lui fait mal car il n’a rien à leur donner.
Plaignez-le. Tout à l’heure, sa femme est rentrée,… elle avait cassé son violon,… elle n’apportait pas de pain.
Il était 6 heures d’après-midi, il faisait froid et tous avaient faim.
Vouliez-vous qu’il laissât mourir ses enfants, ses pauvres enfants, qui les mains jointes comme devant l’autel rampaient à ses genoux, en lui disant avec un sourire et des larmes – du pain – .
À genoux les mains jointes devant un Saltimbanque – vous voyez bien que la misère fait faire des bassesses.
Et puis dans son désespoir, il avait battu sa femme, il avait maudit ses enfants, il avait appelé Satan… il avait chargé son pistolet… par un sentiment machinal il l’avait laissé tomber puis, la tête lui brûlait, tout tournait autour de lui, et il avait vendu son arme… il se trouvait alors dans une maison de jeu,… et c’est avec une sollicitude bien douloureuse qu’il regardait ses deux pièces rouler sur le tapis, ses deux pièces qui allaient décider de sa vie, de celle de ses enfants, de celle de sa femme.
Maintenant s’il perd, il se mettra brigand, assassin peut-être. – On le conduira sur l’échafaud, les mères en passant le montreront à leurs enfants comme un monstre, comme un être hideux dont un seul de ses regards peut faire mal et sa tête roulera sur les planches humides,… et la foule en passant, donnera encore des malédictions à son tronçon… Eh, voilà un bien grand coupable – C’est un homme qui avait faim.
Sa femme, si elle n’en meurt pas de douleur, elle mourra de misère ou bien encore elle se mettra ignoble fille de joie.
Et la foule lui crachera au visage en riant. C’est la femme d’un assassin, c’est une fille publique – et elle est laide –
Quant à ses enfants, la charité des hôpitaux les ramass(er)a peut-être ; on les élèv(er)a dans une crainte religieuse des autres hommes, on les séquestrera de la société. On leur donnera un habit s’ils ont froid, un morceau de pain s’ils ont faim. – Mais leurs larmes – Ah elles resteront longtemps à couler sur leur visage, elles creuseront leurs joues…
Les enfants des riches, en passant leur jetteront parfois, quelque or bien brillant, avec un rire d’ironie.
Et puis devenus hommes ils machineront des crimes en haine de cette société qui les a maudits parce qu’ils sont les fils du maudit.
†
Voilà tout ce qui tournait, sautait, tourbillonnait, dansait dans Pedrillo.
Toutes ces idées-là se réalisaient dans son imagination ; il ne les inventait pas mais il les voyait, il les sentait.
Mais il ne comprenait pas par exemple pourquoi sa famille était malheureuse. Non il ne le comprenait pas, et se raidissant contre le ciel, s’il l’avait pu il aurait détruit la création, il aurait anéanti Dieu.
Sa respiration était forcée… il soupirait par moments… il croyait peut-être devenir fou. Il a vingt francs… il les prend avec joie, les serre, les embrasse,… il les rejette avec un geste d’orgueil…
La salle résonne de cris… pour qui cet or passe à travers les dents du râteau qui déborde de la table ?.. C’est à Pedrillo riche de dix mille francs.
… Il rit, il pleure, il saute, il les rejette encore une fois l’insensé, il est heureux maintenant. Dix mille francs. C’est un homme vertueux… il peut s’acheter un habit, donner une robe à sa femme, à ses enfants des jouets, dix mille francs – Il peut, avec son or dans ses poches jeter à la misère son contingent d’opprobre, c’est un homme honnête – dix mille francs – Ah Ah – Ses traits se décomposent, son rire s’apaise, son regard est moins vif, sa tête moins haute. – Ah – ah, il n’a plus que 400 francs… il pose sa main à sa poitrine… il a encore 50 francs… il jette un léger cri de douleur… il n’a plus que 5 francs… maintenant… rien.
La mauvaise fortune ne paraissait point l’avoir accablé – et comme son voisin lui en demanda la Cause : tenez, dit-il avec le même rire et le même accent qu’il avait eus en jetant ses dix francs – tenez et il découvrit sa poitrine, elle était toute sanglante, et ses mains avaient de la chair humaine au bout des ongles.
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