Chapitre 5
Il était nuit, mais une nuit sombre, sans astre, une de ces nuits qui font peur, qui vous font voir des fantômes, et des spectres dansant sur le mur blanc des cimetières, de ces nuits dont le vent fait frémir d’horreur et dresser les cheveux sur la tête, de ces nuits où l’on entend au loin le cri plaintif de quelque chien rôdant autour d’un hôpital.
Pedrillo était sorti de la maison de jeu.
L’air frais de la nuit vint rafraîchir son front et lui rendre le sentiment réel de sa position. Mais peu à peu l’imagination prit le dessus. Il rêvait en marchant, tous les objets qu’il voyait prenaient une forme gigantesque. Les arbres que le vent faisait frémir avec plus de furie que la nuit précédente lui apparaissaient comme des géants hideux, toutes les maisons étaient pour lui des tripots, entendait-il le bruit d’un orchestre en passant près d’un bal c’était la musique de l’enfer ; une femme passait-elle en tournoyant près d’un rideau rouge, c’était une courtisane. Le bruit des verres sur le plateau c’était une orgie. Bientôt la neige tomba, et regardant ses habits il se voyait entouré d’un linceul.
C’était ainsi assiégé qu’il parcourait les rues en courant. Quelquefois il s’arrêtait et s’asseyait sur une borne, il regardait quelque rayon de la lune, et les nuages qui roulaient sur les étoiles.
Ils prenaient tous les formes les plus bizarres et les plus grotesques. C’étaient des monstres, grimaçants… puis des tas d’or… une femme avec ses enfants… un lion rugissant dans sa cage… une morgue et un cadavre sur la dalle humide… et il entendait le sifflement des monstres, le bruit de l’or résonnant sur les tables. Il voyait les larmes de cette femme et de ses enfants, il entendait le rugissement du lion… il sentait l’odeur cadavéreuse de ce corps déjà verdâtre. Il le regarda longtemps puis le nuage prit une autre forme… il eut peur, se mit à courir n’osant regarder derrière lui ; et quand il arriva à sa tente… il était haletant hors d’haleine et ses traits étaient bouleversés.
Marguerite était sur sa porte à l’attendre.
Elle n’osa rien lui demander, car elle comprit assez, elle dont le malheur avait plus d’une fois coupé son âme, elle comprit la sueur qui coulait de son visage. Elle vit pourquoi ses yeux étaient rouges de colère. Elle devina les choses qu’il pensait, à travers la pâleur de son front, et elle savait ce que voulaient dire ses claquements de dents.
Ils restèrent tous deux ainsi sans rien dire, sans se communiquer ni leur peine ni leur désespoir. – Mais leurs yeux pourtant avaient parlé et s’étaient dit des pensées tristes et déchirantes.
Le lendemain quand les enfants s’éveillèrent Pedrillo leur ordonna de faire leurs paquets, lui-même défit sa tente, la plia dans la voiture. Et à neuf heures du matin, tirée par la rossaille, la carriole roulait lentement sur le pavé. La pluie n’avait point cessé depuis la veille, elle venait battre sur les parois de bois de la voiture. Son bruit régulier avec celui du vent et le mouvement des soupentes endormirent peu à peu les baladins entassés sur leurs toiles et leurs costumes (de) parades.
Déjà tous, les yeux fermés, se laissaient balancer par les secousses, lorsque Ernesto qui conduisait le cheval rencontra deux voitures qui portaient une ménagerie. En passant à côté de celle de nos gens le montreur d’animaux reconnut à travers les vitres couvertes de vapeur la tête de Pedrillo. Or Pedrillo c’était une vieille connaissance.
Il réveilla la troupe en faisant claquer son fouet, et le premier mot qu’il adressa à son compagnon fut un juron accompagné des quelques Fet autant de Bpuis après cet exorde il commença sa phrase en disant : Il fait joliment du bouillon aujourd’hui. Le père Éternel se vide la vessie.
Pedrillo leva sa figure bleuie et regarda cet homme avec surprise.
— Tiens c’est toi, dit-il étonné en ouvrant la lucarne.
— Parbleu est-ce que tu ne me reconnais pas ? Tu es donc bien fier. Pourtant tu n’as pas l’air trop bien fortuné. Et je crois que tu n’es pas foutupour avoir une ménagerie comme la mienne. Ce disant il montra du doigt ses cages et une jeune fille assise à ses côtés.
Au premier village qu’ils rencontrèrent ils firent entrer leurs voitures sous le hangar d’une ferme ; et là les baladins descendirent et s’embrassèrent.
Pedrillo n’eut point de mal à embrasser Isabella. Mais quant à Isambart ce fut bien différent.
— Comment l’appelles-tu ? demanda-t-il à son ami.
— Marguerite.
— C’est une fraîche marguerite. Et il toucha délicatement du bout de ses lèvres le front rougeâtre.
— Ah ça, continua-t-il, nous voilà réunis. Veux-tu voyager ensemble – Nous associer ?
— Mais… hum… hum comme tu voudras.
Il ne fallait pas laisser échapper une aussi belle condition – Pedrillo le comprit bien, il lui frappa vigoureusement dans la main en disant :
— Soit – tu es un brave –
Isambart fit la grimace mais il n’y avait plus moyen de reculer, et puis la famille de Pedrillo, pensait-il, fera des tours de corde tandis que moi je montrerai mes animaux, tout le monde y gagnera – Après ça qu’il prenne Isabellada s’il veut je n’y tiens guère.
Ils attendirent que la pluie fût passée, remontèrent dans les carrioles pour se diriger vers la ville la plus voisine où ils devaient donner des représentations.Quand Isambart disait ce mot, il ôtait son chapeau et ajoutait : À l’aimable société qui s’y trouvera.
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