Chapitre 6
Vous avez vu cent fois Isambart. C’est un homme petit, trapu, au teint frais et rosé, au nez rouge, aux yeux gris. C’est lui qui dans toutes les troupes d’acrobates, vous a fait rire si vous êtes enfant, et pitié si vous êtes plus grand.
C’est lui qui avec ses bas rouges, sa culotte courte, ses souliers à larges boucles d’argent, son chapeau à l’hidalgo, gris, ras, et orné d’une plume de coq, c’est lui dis-je qui reçoit toujours la craie au milieu du visage, en en frappant la corde, c’est lui qui tombe par terre, reçoit les claques,… c’est lui qui allumant les quinquets se laisse dégringoler du haut de l’échelle. Puis il prend un air graveet singeant le régisseur il s’avance le chapeau sous le bras annoncer le programme.
Marguerite vous la connaissez aussi, c’est elle qui reçoit les trois sous que chaque spectateur doit donner en sortant, elle a les sabots aux pieds, des bas blancs bien tirés sur le mollet, et un mouchoir d’indienne sur la tête en forme de béret.
Vous avez vu Pedrillo. C’est cet homme grand, mince, marqué de petite vérole, qui saute sur la corde d’un pas léger, et qui bondit et qui saute sans balancier.
Depuis deux ans nos deux troupes vivaient en bonne intelligence, et la famille de Pedrillo ne s’était pas repentie de son association. Tous vivaient heureux, tranquilles, sans souci, mangeant le soir ce qu’ils avaient gagné tout le jour… Marguerite seule était malheureuse.
Et pourtant,… son mari ne la battait plus… ses enfants avaient du pain.
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Ah c’est que Isabellada était jeune, jolie, elle avait vingt ans ; ses dents étaient blanches, ses yeux beaux, ses cheveux noirs, sa taille fine, son pied mignon. Et Marguerite était laide, elle avait 40 ans, les yeux gris, les cheveux rouges, la taille grosse, le pied large. L’une était la femme et l’autre l’amante. L’une était celle qui donnait toujours des reproches,… et l’autre de si ardents baisers. – Isabellada était devenue mère, et elle avait un enfant aussi beau qu’elle. C’était le second amour de Pedrillo.
Isambart avait regardé tout cela d’un oeil de philosophe, et s’était contenté de faire là-dessus une mauvaise pointe en disant que l’on n’aurait plus besoin d’aller chercher de l’eau pour faire la soupe puisqu’on avait deux mers sous la tente. Il le répétait à tout venant et disait ensuite : n’est-ce pas que je suis farceur ?, et il en avait pour une demi-heure à rire.
Ce qui humiliait davantage Marguerite c’était cette comparaison perpétuelle de tous les jours, de tous les instants, qu’elle avait à soutenir avec Isabellada.
Ce mépris qui s’attachait à sa personne, à tout ce qu’elle faisait, mais ce qui lui faisait le plus de mal c’était lorsqu’elle entendait le soir les baisers des deux amants heureux, lorsqu’elle les voyait s’entrelacer de leurs bras sans crainte, sans pudeur. Mais avec amour. Et puis l’enfant de Pedrillo, elle (le) haïssait d’une jalousie sombre et amère.
Un jour, c’était dans l’été ; toute la troupe à l’exception des enfants dansait dans le carrefour d’une rue assez déserte.
Marguerite et Isabellada dansaient aussi. Pauvre Marguerite.
Pedrillo un bonnet chinois sur la tête, des timbales aux genoux, une flûte de Pan à la bouche, frappant de la grosse caisse, composait tout l’orchestre. Isabellada en robe blanche, une écharpe rose autour du cou, sautait, dansait, tourbillonnait sur le vieux tapis de Perse.
Son regard était vif et lançait des éclairs ; sa taille était fine, svelte et se pliait et s’abaissait et se dressait comme le cou d’un cygne.
Oh non ce n’était point une robe, c’était un léger jupon blanc avec des fleurs brodées au bas, un léger jupon tombant au milieu des cuisses sur des bas roses qui les serraient avec volupté.
C’était sa valse, sa danse, tourbillonnante comme des pensées d’amour qui bondissent dans le coeur d’un poète.
Et sa gorge si blanche, blanche comme du marbre le plus blanc, sa gorge, si pure, si fraîche, si suave… Et sa tête… et ses yeux… et son sourire…
Oh la gorge d’une femme quand elle est jeune et jolie, quand on la sent comme une rose à travers la mousseline sautillante au mouvement de sa danse, oh la gorge d’une femme, n’est-ce pas que c’est là… dans vos rêves d’amour… dans vos nuits d’insomnies… dans ces nuits que l’on passe à pleurer et à maudire sa mère. N’est-ce pas que c’est sur sa gorge que vous a(vez) posé votre tête toute chaude et toute bouillante, c’est sur sa gorge que vous avez tressailli d’amour, que toutes les fibres de votre âme ont vibré comme la lyre touchée par le doigt d’une jeune fille et se sont raidies de volupté comme les muscles d’un athlète.
N’est-ce pas entre ses deux seins que vous avez dévoré de si ardents baisers.
N’est-ce pas dans son regard si doux que vous avez bu la vie, n’est-ce pas dans ses sourires que vous avez vécu.
N’est-ce pas que son pied mignon, sa jambe si bien faite étaient là sur votre lit à s’entrelacer dans les vôtres ?
Et puis sa figure, sur cette gorge, sur cette taille de femme, sur tout cet ensemble de gracieux, de céleste, de divin, il y avait dans son regard, dans le mouvement de sa prunelle, dans le bruit que sa robe faisait en tournant dans l’air, dans la manière dont son pied pivotait sur le tapis troué, quelque chose d’inexprimable et d’inouï, de rêveur et de pur.
Elle n’avait pas l’air d’une femme, ainsi sautant, tourbillonnant, dansant… Oh non ce n’était pas une femme c’était une pensée d’amour.
À la voir ainsi au milieu de cette musique aigre et bizarre, entre Isambart et Marguerite,… c’était un diamant sur un tas de boue.
Isambart faisait encore l’insipide paillasse, il avait un justaucorps, des bas bleus et blancs, et une perruque moitié rouge, moitié noire. – Sous ce costume grotesque il disait mille choses plaisantes, ennuyeuses.
Et Marguerite que faisait-elle ?
Elle souffrait, elle pleurait en silence. Oui mais (pour) vous ce n’est rien, souffrir, pleurer.
Je comprends.
Eh bien… chaque spectateur qui venait regarder avec extase la sylphide jetait les yeux sur l’autre femme qui était là à quelques pas.
Que faisait-elle ?
Des tours de force.
Oui à côté de cette jeune fille si belle, si fraîche, se trouvait là comme contrepoids une femme rouge aux joues épaisses, aux pieds mal faits, à la tenue déhanchée. Elle s’avançait aussi au son de la même musique. Et ses pieds touchaient le même tapis que ceux d’Isabellada… Oui cette femme qui sautait si légèrement, qui vous inondait des éclairs de sa brillante prunelle, qui faisait tressaillir votre corps d’un long frisson d’amour quand sa robe en passant effleurait vos cuisses,… c’était une baladine comme Marguerite. Elle était au même degré que cette masse de chair qui se contournait avec force, qui marchait la tête renversée au même niveau que les pieds, ne laissant apercevoir sous sa longue robe bleue qu’un ventre à la place d’une tête et que des seins qui tombaient avec dégoût et pesanteur.
Puis lorsqu’elle se relevait son visage était couleur de pourpre, ses yeux tout violets et pleins de sang, et ses veines gonflées.
Et sur tout cet ensemble grotesque, il y avait pourtant répandu un certain air de courtisane, de flatterie, sa bouche sans dents voulait sourire elle faisait une grimace, son regard ennuie et pèse, mais elle déplaît souverainement lorsqu’elle dit d’une voix aigre et d’un ton de pie-grièche :
« Et regardez bien messieurs comme ceci est difficile. »
Et la musique continuait, Isabella dansait, sautait, tourbillonnait comme des pensées d’amour dans le coeur d’un poète.
De temps en temps quelque chose se faisait entendre dans un plat qui était sur le tapis.
— Y a gras,dit Isambart en défaisant sa perruque.
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