‹ Textes de jeunesse Tome IChapitre 8 sur 71 · Chapitre 7

Chapitre 7

Vous ne savez peut-être pas ce que sont les quatre masques qui s’avancent crochés tous ensemble dans la rue du théâtre.
Il y a un pierrot avec une tête de boeuf, c’est un homme petit, large, de bonne humeur et qui promet de s’en donner une bosse,c’est son expression.

À sa gauche est un domino noir qui marche la tête baissée,… ce domino a l’air d’une femme.

Puis c’est un Diavolo assez bien fait qui parle tout bas à une jolie Suissesse au cotillon court, et qui porte fièrement une tête sans masque.

Singulière chose qu’un bal masqué.

Ne croyez pas que je vous parle de ceux de l’Opéra qui naissent au mois de janvier, et meurent le mardi-gras, des bals de l’Opéra, où l’on s’ennuie, où je n’ai jamais été parce que là encore, vous voyez sur le masque la lunette d’or du banquier, sous la patte du singe le gant parfumé d’un dandy. Non. Mais c’était un bal du peuple, où il va seul, les manches retroussées, où pour 20 sous il rit toute une nuit dans sa bonne grosse joie.

Un bal où l’on s’intrigue plus qu’aux autres, où il est de mauvais goût de se fâcher, et que les directeurs bravant les préjugés des saisons livrent au public si le dimanche est beau, et si le pain n’est pas cher.

C’est à ces bals-là qu’il y a des danses impudiques et qui vous feraient rougir pauvre fille.

Et si vous (y) alliez le lendemain vous ne seriez plus vierge peut-être.

Et l’on s’y amuse pourtant, l’on est heureux – les hommes sans pudeur – les femmes souillées – sans honneur.

On est heureux sans vertus.

Singulier n’est-ce pas ? Vous ne vous êtes pas douté qu’on pût être heureux sans vertus.

— C’est vrai pourtant. En ce cas, à quoi servent-elles ?

Vous avez reconnu ces masques… ce sont nos saltimbanques.

Jadis ils n’avaient pas de pain, et aujourd’hui ils courent au théâtre.

C’est qu’ils ont de l’argent, oui de l’Argent. D’où leur vient-il ? d’Isabellada. Ne croyez point que ce soit aux animaux d’Isambart, et à ses grimaces, aux tours de force de Marguerite qu’ils doivent leur fortune.

Du tout ! C’est à cette belle enfant qui saute maintenant une valse hongroise, au milieu du bal, éperdue, enivrée, accablée d’applaudissements, de fleurs et du brouhaha d’une salle entière qui trépigne de joie.

Un seul masque reste pensif sur sa banquette. Il est triste, et les applaudissements de la salle le font pleurer. La grâce d’Isabellada lui est à charge.

C’est qu’aussi là comme autre part, il est venu apporter sous son masque et sa jalousie amère, et sa haine furieuse et ses peines, et ses plaies saignantes et ses blessures profondes.

C’est le domino noir.

Quant à Isambart il dansait, lourdement, criait fort, intriguait le premier venu et puis il allait s’asseoir à la table de jeu, avec d’autres pierrots, trichait, riait aux éclats, faisait du vacarme, attroupait tout le monde autour de lui, et puis il recommençait. Marguerite depuis quelque temps l’avait perdu de vue, lorsqu’elle se sentit frappée sur l’épaule.

Elle se retourna.

C’était un pierrot avec une tête de boeuf.

Elle reconnut notre homme.

Mais lorsque celui-ci vint à lui dire – Je te connais bien, beau masque – ce n’était plus sa voix – non bien sûr ce n’était pas lui – Qu’en savait-elle après tout, car il y en avait tant d’autres du même costume et cette mode de porter des têtes d’animaux était alors fort en usage.

Quant à la voix elle était déguisée sous le masque.

— Je te connais bien, dit le pierrot, veux-tu que je te dise ton nom ?

— Oui.

— Marguerite La Rouge Laide.

Cette voix grêle et chevrotante, cette figure stupide de boeuf ouvrant ses larges narines, avec son rire imbécile fit peur à Marguerite. Elle se tapit dans son coin en tremblant.

— Tiens regarde, continua-t-il, cette jeune fille sauter là-bas, – la reconnais-tu ?

Et il montrait Isabellada, et sa large figure riait toujours, et sa voix continuait :

— Elle est plus jolie que toi, vois-tu comme son sein palpite, avec grâce, comme ses mains sont blanches, comme son costume lui dessine bien sa taille ?

Marguerite trépignait d’impatience, elle se mordait les lèvres, et commença à pleurer, et l’on vit ses larmes couler sur son masque noir et y laisser une trace blanche.

Et la tête de boeuf riait toujours ouvrant ses larges narines et ses lèvres s’écartaient avec une stupidité qui avait quelque chose de féroce, il continua avec plus de vitesse :

— Ce soir après le bal quand les lumières seront éteintes, lorsque tu retourneras dans ta tente joindre tes enfants, tu entendras non loin de toi le bruit des baisers d’amour.

— Oh grâce, grâce.

Et le masque riait de plus belle. Il se mit même à agiter ses longues manches autour de la tête de Marguerite et à lui en caresser les joues.

— Et cette femme que tout le monde admire maintenant sera à un seul homme. À ton mari.

— Ah pitié Isambart, pitié.

— Tenez, dit-il en riant et en s’adressant au public, en voilà une qui se fâche parce que je lui dis que son mari en caresse une autre, il se retourna vers Marguerite, l’amena dans l’embrasure d’une fenêtre. Alors elle ne pouvait plus lui échapper, il pouvait lui cracher toutes ces injures à la face, il pouvait lui raconter jusqu’au bout toutes les peines qu’elle avait eues, lui dire combien elle était laide, lui montrer toute la différence qu’il y avait entre elle et la danseuse, lui peindre jusqu’au dernier détail l’amour de Pedrillo, il pouvait lui représenter avec chaleur leurs entrelacements dans le lit nuptial, leurs mots à moitié dits, leurs soupirs entrecoupés.

C’est ce qu’il fit.

— Tu seras éveillée demain par les éclats de rire d’un enfant, ce sera le leur.

— Ô Isambart que t’ai-je fait ?

— Rien mais tu me déplais, tantôt quand je te voyais faire tes tours, que j’aurais eu de plaisir à jeter de la boue sur ta robe bleue, à tirer tes cheveux, à meurtrir tes seins. Je sais bien, tu ne m’as jamais rien fait – tu es peut-être meilleure qu’une autre. Mais enfin tu me déplais, je te souhaite du mal. C’est un caprice. D’abord pourquoi pleurer toujours, avoir un air si sombre, une démarche si déplaisante, une tournure qui me fait bisquer enfin ?

Et puis toujours geindre et se lamenter, – eh bien morbleu, pourquoi ne t’en vas-tu pas d’avec nous, car nous te nourrissons et ce n’est jamais pour toi que nous recevons de l’argent. Tes enfants dis-tu ? et bien le bureau les ramassera bien. Moi à ta place, je ferais la vieau moins…

· · ·

Ah non t’es trop laide.

Oh mais quand je vois tes yeux de chat à travers ton masque… qué figure qui me déplaît… il quitta son air en colère et partit en riant aux éclats.

†

Isabellada, épuisée, demanda à Pedrillo à s’en aller, et en quittant le bal, elle s’appuya sur son bras langoureusement, laissa voir sa gorge décolletée, et son dos couvert d’une sueur odoriférante.

On l’applaudit encore.

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