‹ Textes de jeunesse Tome IChapitre 9 sur 71 · Chapitre 8

Chapitre 8

Pedrillo en effet laissa seule Marguerite, et alla du côté de la ménagerie. Isambart les laissa tranquilles, se coucha vite, et ne se réveilla que le lendemain à une heure d’après-midi.
Le domino noir ôta son masque qui l’étouffait, et resta le coude appuyé sur la table, regardant brûler la chandelle et enfoncée dans ses souvenirs du bal.

Les paroles d’Isambart lui revenaient à l’esprit, elle entendait son rire éclatant perçant à travers son masque.

C’était le souvenir de la danse d’Isabellada qui lui faisait mal, tous ces applaudissements pour une autre, tous ces dédains pour elle, l’amour de Pedrillo pour son enfant. Et la tête de boeuf lui revenait encore dans l’esprit, avec ses narines ouvertes, et son rire féroce.

Son expression stupide l’effrayait encore.

Je ne sais si vous avez comme moi étudié, tous ces visages grotesques. Mais il y en a quelques-uns dont l’auteur doit être bien athée et bien misanthrope pour réunir sur le même carton la ressemblance de la brute avec l’homme.

La haine sans cause (d’Isambart) lui avait fait une singulière impression. Sa haine avait pour motif qu’elle marchait mal, que ses cheveux étaient rouges et qu’elle aimait ses enfants.

Ce remède ignoble à ses maux qu’il lui avait proposé… cette insulte outrageante de lui avoir fait sentir qu’on la nourrissait par pitié, qu’elle leur était à charge, tout cela la faisait souffrir, elle qui aimait tant son Pedrillo, elle qui n’avait demandé au ciel qu’une vie d’amour, qu’un mari qui l’aim(ât), qui comprît toutes ses tendres affections et qui sentît toute la poésie qu’il (y) avait dans ce coeur de Baladine, de femme honnie, méprisée de la société. Ah, se disait-elle en elle-même, lorsqu’elle voyait passer en chapeau une femme honnête, – pourquoi ne suis-je point comme elle ? ; – et alors l’envie lui prenait au coeur. Quand elle voyait danser Isabellada – elle demandait au ciel pourquoi la nature ne l’avait point faite ainsi. Et elle haïssait la maîtresse de son mari – Oh dans ces moments-là quand elle avait froid, quand elle voyait Pedrillo vivre heureux et content – alors (elle) était méchante et ne croyait plus en Dieu.

Encore elle se serait passée d’argent – Elle demanda de l’amour à la société – On lui rit à la face – De l’humanité – On lui montra le chemin de l’hôpital – De la pitié – C’est une baladine – Ah de la pitié à une baladine – À une voleuse d’enfants, à une coureuse des rues –

Eh bien à cette société qui n’avait voulu lui donner ni pain, ni amour, ni pitié, elle voua la haine et la jalousie. À Dieu qu’elle avait imploré tant de fois les genoux sur le pavé, les larmes aux yeux, à Dieu qui n’écouta pas ses prières, elle donna l’impiété.

À la nature qui l’avait maltraitée le mépris.

Aussi quand elle voyait des gens riches, heureux, estimés, dont on prenait soin, elle leur souhaitait les calamités les plus grandes. Elle riait des prières des pauvres, de leurs voeux, de leurs reliques, et en passant elle crachait sur le seuil des églises.

Quand elle voyait une femme gracieuse, au doux sourire, aux yeux tendres et langoureux, aux cheveux de jais, au cou d’albâtre, elle se moquait de la foule qui l’admirait. Elle se disait :

— Qu’aurait-il fallu pour qu’elle fût comme moi ? Des cheveux d’une autre couleur, des yeux plus petits, une taille moins bien faite. Et elle serait comme Marguerite. Si son mari ne l’avait point aimée, l’avait méprisée, l’avait battue, elle serait laide, méprisée comme Marguerite.

C’est dans ces pensées-là qu’elle était alors puis peu à peu elle s’assoupit. Elle dormait le coude appuyé sur la table, la joue dans la main et la chandelle brûlait toujours.

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