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Chapitre 10

— Monique !

À cet appel, la jeune fille se retourna : derrière elle, M. Dunois montait l’escalier, couvert d’un tapis, si bien qu’elle ne l’avait pas entendu venir.

— Monsieur ? répondit-elle.

Il montait toujours, et comme elle était au-dessus de lui, il lui chatouilla les mollets du bout de sa canne. Elle resta imperturbable.

— C’est gentil, dit-il, tes jupes courtes, tu as de jolis pieds ; mais tu portes de bien vilains souliers.

— C’est bon quand il fait gros temps, répondit-elle, on ne se mouille pas les pieds.

— Mais c’est laid dans la maison. Et puis ça craque.

Il l’avait rejointe ; elle continua à monter les marches deux par deux, et fut bientôt sur le palier.

— Tu ne devrais pas porter ça, insista M. Dunois, en promenant sa canne autour du pied de la jeune fille, bien cambré sur le tapis.

— Je ne suis pas assez riche pour acheter du fin, répondit-elle avec un peu d’humeur.

— Tu crois ? Voyez-vous l’avarice ! Et être jolie, cela ne compte pour rien ?

— Est-ce que je ne suis pas jolie comme je suis ? répondit audacieusement Monique.

M. Dunois se mit à rire.

Ce n’était pas la première fois qu’il avait avec la jeune servante ce qu’il appelait une pique ; dans les commencements, elle n’osait répondre, puis elle s’était enhardie, et la vertu villageoise ne détestait pas ces altercations toutes de coquetterie, où elle trouvait à se faire valoir.

— Ton amoureux ne te permettrait pas de porter du fin, comme tu dis, eh ? continua M. Dunois.

— Mon amoureux ? Ah bien ! s’il voulait se mêler de me défendre quelque chose, il y perdrait son temps ! fit Monique.

— D’autant plus qu’ici, il n’en verra rien, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que tu chausses en fait de pointure ?

— Du trente-quatre, répondit la fillette.

M. Dunois tira une pièce d’or de sa poche.

— Tiens, dit-il, ce sera pour t’acheter du fin, dit-il en la lui présentant.

Monique le toisa dédaigneusement.

— Je ne prends que mes gages, dit-elle, ou bien des étrennes. Madame m’a payé mon mois, et le 1er janvier n’est que dans six semaines.

Son louis entre le pouce et l’index, M. Dunois resta fort penaud.

— De la dignité ! fit-il en essayant de sourire. Oh ! mais, Monique, tu te donnes des airs !

Elle fit mine de vouloir entrer dans l’appartement, il la retint par le bras.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? dit-elle un peu haut.

Il lui planta un baiser dans le cou, à l’endroit où les cheveux frisaient.

— Voilà ! dit-il. À présent, tu peux t’en aller. J’ai fait une bonne affaire.

Il remit ostensiblement le louis dans sa poche et passa devant.

Monique le regarda entrer d’un air très mécontent.

— Il m’ennuie, celui-là, pensa-t-elle. S’il n’était pas le mari de ma petite madame, je l’aurais remis à sa place depuis longtemps.

Oui, mais elle ne l’y remettait pas, à sa place ; la vérité, c’est qu’elle était à la fois ennuyée de la cour que lui faisait son maître et flattée des compliments qu’il lui adressait.

On l’avait courtisée au village, et un peu de coquetterie ne l’effrayait point. Elle n’avait aucune crainte des amoureux rustiques, ayant eu d’ailleurs peu d’occasions de s’en défendre. Marin Bonami ne comptait pas, lui ; ce n’était pas un amoureux ordinaire, c’était le fiancé, presque un mari.

C’est étonnant comme de loin Marin tournait au mari ! Les taquineries des gens de la maison n’avaient pas peu contribué à cette métamorphose. Madame Hortense avait prévenu dès le début qu’elle voulait voir respecter les innocentes fiançailles de sa petite servante. À l’office, on avait obéi ; mais la malice humaine ne perd pas ses droits : on s’était rattrapé en exagérant les droits de Marin et les devoirs de Monique.

Toutes les fois qu’il était question d’amourettes, on feignait, pour respecter les oreilles de la jeune fille, de s’en aller chuchoter dans les coins. Le valet de chambre de monsieur n’avait pas oublié la petite scène qui avait valu à Monique le surnom de Bouche-d’Or ; il ne lui avait jamais fait la cour, mais il l’observait avec une sournoiserie méchante qui ne demandait qu’un prétexte pour se manifester par des actes. En attendant, une de ses malices était de faire le vide autour de la fillette, afin qu’elle n’eût personne à qui parler. Depuis son entrée dans la maison, un seul homme avait regardé Monique avec des yeux d’homme, et celui-là, c’était son maître.

Elle le trouvait beau ; il sentait bon, il avait des mains blanches aux ongles bien luisants ; ses habits étaient élégants et fins ; la porte du cabinet de toilette parfois entrouverte lorsqu’elle passait laissait entrevoir des choses extraordinaires, des brosses d’ivoire, des petits outils d’argent, une grande baignoire pleine d’eau parfumée…

Le cabinet de toilette de madame n’était pas moins somptueux, mais c’était une femme, et de plus, c’était « sa petite madame » pour laquelle rien n’était trop beau ; pour un homme, un pareil déploiement de recherche élégante était vraiment bien étrange.

Un peu de curiosité s’était infiltrée par degrés dans l’esprit chercheur de Monique à l’endroit de ce maître qui la regardait d’une certaine façon, comme si lui-même avait été curieux d’elle. Parfois elle sentait les yeux bleus et rieurs de M. Dunois se glisser sous son fichu, ou passer autour de sa taille comme s’il la déshabillait ; elle en rougissait de colère, mais elle n’y pouvait rien.

Son orgueil de paysanne libre se révolta d’abord contre ces façons de maître libertin ; se figurait-il donc qu’elle fut à sa discrétion comme une chose achetée, et qu’il n’eût qu’à lui faire les yeux doux pour qu’elle s’en trouvât très honorée ?

Puis, peu à peu, elle changea de manière de voir, se sentit flattée de l’attention que lui accordait cet homme, accoutumé probablement à fréquenter des dames élégantes et riches. Elle le regarda, le trouva beau, et n’en fut que plus fière de se voir l’objet de ses agaceries.

À côté de ce sentiment de vanité, elle ressentait une obsession douloureuse ; les deux impressions n’allaient pas l’une sans l’autre, si bien qu’elle en éprouvait une certaine irritation.

Ce n’était pas au sujet de Marin, oh ! non ! Marin n’avait rien à voir dans ces choses-là : il était là-bas, lui, et travaillait dans sa ferme ; il lui écrivait de temps en temps, elle lui répondait ; ils se marieraient dans trois ans, tout était en règle de ce côté-là.

L’inquiétude qui la tourmentait, c’était au sujet de sa « petite madame ». Qu’est-ce que madame Hortense aurait dit, si elle avait su de quel œil son mari regardait Monique ? Bien sûr, elle aurait été fâchée, et même elle aurait eu du chagrin. Pourtant, Monique n’y pouvait rien… Pouvait-elle empêcher M. Dunois de lui rire au nez quand il la rencontrait dans les escaliers ou dans l’appartement ? Évidemment, non ! L’empêcher de la tutoyer ? Pas davantage ! De l’embrasser comme il venait de le faire ? C’était bien difficile… Si elle se gendarmait, il se moquait d’elle et recommençait ! Le mieux était de paraître n’y point prendre attention.

En attendant, Monique était troublée, et tout en sentant qu’elle aurait dû faire quelque chose, ne savait, – ou ne voulait pas savoir, – ce qu’il eût fallu faire.

Au lieu d’entrer dans l’appartement, elle monta l’escalier jusqu’en haut, s’assit au troisième, dans l’intérieur d’une grande baie vitrée qui jetait une lumière vive sur le palier, et jusqu’au fond des corridors où s’ouvraient de chaque côté de nombreuses chambres d’employés et de domestiques.

À cette heure de l’après-midi, la maison tout à fait tranquille et silencieuse appartenait à la jeune fille, qui aimait à la parcourir du haut en bas. Les domestiques étaient à l’office ou en flânerie, madame Hortense occupée à recevoir des visites, les employés à leurs affaires, M. Dunois à la Bourse…

En effet, elle entendit bientôt une porte s’ouvrir, le pas du maître décrut dans l’escalier, le concierge ouvrit et referma la porte extérieure, puis une grande porte vitrée qui séparait le vestibule de l’escalier, – et le silence régna partout.

Monique jeta un coup d’œil au dehors ; les arbres dénudés s’agitaient au vent d’automne, la pluie ruisselait sur les branches noires et luisantes ; la mer devait sauter le long de la falaise, là-bas, à Champcey !

Une rafale fit craquer la fenêtre, et la fillette sentit le souffle glacial lui donner le frisson… Tout à coup, elle se rappela l’endroit où elle s’était assise avec Marin, le jour qu’on coupait la fougère à M. Mahaut ; la mer devait recouvrir cette place-là, aujourd’hui, et les papillons blancs des vagues s’envolaient bien haut, jusque par-dessus les noisetiers ; ils tombaient peut-être dans le petit doué où les jeunes gens s’étaient regardés au clair de lune…

Émue, Monique fouilla dans sa poche, en tira une enveloppe salie, usée aux coins, déplia la lettre qui y était contenue, et se mit à lire, très lentement, comme si elle apprenait par cœur les mots tracés par une main malhabile et sans souci de l’orthographe :

« C’est pour te dire, ma Monique, que je suis depuis la Saint-Denis à la ferme des Landes, et que j’y suis aussi bien qu’on peut l’être hors de chez soi. Ce qui me fait le plus de chagrin, c’est de ne plus voir la mer ; quand j’étais dans la vieille maison et qu’il m’ennuyait de toi, je descendais la falaise et j’allais m’asseoir sur les pierres, tout au bas ; il me semblait que tu y étais aussi, et que le vent emportait mon ennui. Ici, en haut de la lande, on ne voit que du ciel, et c’est triste. Tu penses à moi, bien sûr, car je ne songe qu’à toi ; mais le malheur, c’est que je ne sais pas quand, et alors nos pensées ne se rencontrent pas. Écris-moi pour que je sache si tu as autant de chagrin de moi que j’en ai pour toi, ça me ferait plaisir de le savoir. Ton Marin pour la vie. »

Monique avait lu la lettre bien des fois déjà, et ce jour-là, il lui sembla la comprendre comme elle ne l’avait jamais comprise. Était-ce parce qu’elle venait d’avoir ce ressouvenir de la mer dont parlait son ami ? Était-ce parce qu’elle sentait un remord pour avoir relégué si loin dans sa pensée le fiancé triste et esseulé dans la grande ferme où rien ne lui rappelait le pays ?

Elle replia la lettre qu’elle remit dans sa poche, et courut dans sa chambre.

Jamais Monique n’avait pu s’accoutumer à retirer la clef lorsqu’elle s’en allait, cela ne se faisait pas à Champcey, et les habitudes de Champcey seules étaient des lois ; aussi la clef était-elle sur la porte.

Elle entra, s’assit devant sa petite table, et avec un crayon qui se trouvait dans le tiroir, elle écrivit une longue lettre, dont les lignes irrégulières s’en allaient de bas en haut, escaladant la page :

« Mon cher promis, j’ai pensé à la mer aujourd’hui, et, comme toi, il m’ennuie de ne voir que du ciel et de la terre. Je suis triste de savoir que tu te fais du chagrin pour moi, et pourtant si tu ne t’en faisais pas, il me semble que ça me ferait de la peine. »

Elle écrivait, écrivait, écrivait, entassant les phrases les unes sur les autres, dans son désir d’exprimer à la fois cent idées confuses, embrouillées dans sa petite tête. Elle parlait de madame Hortense et pas du tout de M. Dunois, de Hubert, ce « méchant gamin » qui avait l’air de se croire quelque chose, et de M. Firmin, le valet qu’elle avait joliment arrangé avec ses manières ; enfin, de toute la maison.

« Sois tranquille, mon pauvre Marin, disait-elle, je n’ai pas de galants ; c’est ici une maison bien trop paisible pour cela, et je ne sors jamais. »

Pourquoi avait-elle éprouvé le besoin de rassurer Marin, qui n’avait témoigné aucune jalousie ? Pourquoi avait-elle rougi en écrivant cette ligne ? Pourquoi hésita-t-elle au moment de signer sa longue épître profuse ?

Elle termina cependant cette besogne compliquée, et, s’apercevant que le jour baissait, elle pensa à la lampe de madame Hortense.

Sa lettre à la main, elle descendit en courant les deux étages qui la séparaient de l’appartement de sa maîtresse. Au moment où elle allait entrer, la porte de l’appartement de M. Dunois, situé en face, sur le palier, s’ouvrit et laissa passer le maître lui-même, rentré un instant auparavant.

Il tenait à la main un petit paquet ficelé, et en voyant Monique qui s’était retournée, avec la mine un peu inquiète d’une personne en retard, il sourit, de ce sourire railleur que la jeune fille connaissait bien, n’aimait pas, et qui la fascinait pourtant.

— Qu’est-ce que tu tiens là ? demanda-t-il en voyant la lettre, dont elle n’avait pu écrire l’adresse, faute d’encre.

— Une lettre.

— De ton bon ami ?

— C’est moi qui l’écris à mon promis, monsieur ! répondit Monique en se redressant.

Le mot dont s’était servi M. Dunois l’avait blessée.

— À ton promis ? répéta-t-il, sans cesser de sourire, voyez-vous cela ! l’heureux promis ! Et qu’est-ce que tu lui écris ?

Il étendait la main pour prendre la lettre ; Monique se recula, ouvrant du même mouvement la porte de l’appartement de madame Hortense.

M. Dunois resta sur le palier, sans s’émouvoir.

— Heureux promis ! répéta-t-il.

Monique le regardait avec colère : elle l’eût battu, si elle avait osé.

— Et c’est dans trois ans que vous vous mariez ?

— Trois ans moins trois mois, fit la fillette en le bravant du regard.

— Moins trois mois ! Tu auras pourtant, ma petite, occasion d’user bien des paires de souliers d’ici là, quand même tes souliers seraient encore plus gros et plus vilains que ceux que tu portes.

Il balançait au bout de son doigt le petit paquet ficelé qu’il avait rapporté. Monique restait sur le seuil, furieuse, indignée, ne sachant que dire. Il s’approcha et la poussa doucement à l’intérieur.

— Entre donc, lui dit-il. Sont-ce les chats qui t’ont appris à rester ainsi dans les portes ? Ne sais-tu pas qu’on dit : Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ?

Elle avait un peu résisté, par défi, par pique de caractère ; il ne parut point y prendre garde.

— Je voudrais qu’il me renvoyât, pensa Monique. Si je lui disais une impertinence ?

Aussitôt, la pensée que madame Hortense serait très mécontente, arrêta cette velléité.

M. Dunois avait déjà ouvert la porte de la chambre de sa femme.

— Eh quoi, sans lumière ! dit-il, on n’y voit goutte, chez vous !

— Monique n’a pas encore apporté la lampe, répondit la voix de madame Hortense.

— Elle écrivait à son amoureux ; cela lui faisait paraître le temps court, je présume, reprit la voix railleuse du maître.

Par la porte, restée ouverte, Monique entendait, et elle se hâtait de réparer sa négligence ; mais ses mains tremblaient, et elle se sentait maladroite. Elle parut pourtant avec la lampe allumée.

— Enfin ! dit M. Dunois, de son ton bon enfant. Devinez, Hortense, ce que je vous apporte là.

Il secouait au bout de sa ficelle le petit paquet soigneusement enveloppé.

— Je ne sais pas deviner, fit madame Hortense en souriant.

— Monique, donne-moi des ciseaux, reprit tranquillement le maître.

La fillette se rapprocha, tenant les ciseaux à la main, M. Dunois coupa la ficelle, et sans se presser, développa une paire de mignons petits souliers.

C’étaient des souliers fort simples, en chevreau noir, avec une bouffette de rubans ; ils n’avaient de remarquable que la perfection de la forme et l’excellence de la matière.

— Quelle drôle d’idée ! fit madame Hortense en riant, des souliers, à moi qui ne marche pas !

— Vous faites bien quelques pas dans l’appartement, reprit son mari ; alors pourquoi pas cette chaussure ?

— En effet, pourquoi pas ? répliqua la jeune femme, qui tournait et retournait un soulier, au bout de ses doigts effilés. Ceux-ci sont fort gentils. Mais comment avez-vous pensé à cela ?

— En les voyant dans la devanture d’un magasin, répondit M. Dunois, avec simplicité.

Monique rougit jusqu’aux oreilles et s’agenouilla sur l’âtre pour arranger le feu. Son maître regardait la courbe élégante de ce petit corps fluet, incliné vers la flamme. Marin l’avait admirée aussi jadis dans la même pose, mais avec un plaisir moins raffiné, car Marin n’était pas connaisseur.

Les bûches s’étaient enflammées. Monique se releva, et regarda ses pieds, emprisonnés dans la grosse chaussure du pays.

— Est-ce que cette enfant ne vous fatigue pas en marchant avec ses souliers villageois ? demanda M. Dunois à sa femme.

— J’y suis accoutumée, répondit celle-ci avec bonté.

— Monique, reprit le maître, il faudra renoncer à ces bottes de gendarme, mon enfant.

Des larmes d’orgueil blessé montèrent aux yeux de la jeune fille, qui se dirigea sans mot dire vers la porte et sortit.

— Vous lui avez fait de la peine, dit madame Hortense avec un léger reproche dans la voix.

— Vous croyez ? j’en serais désolé ! Je la taquine parfois, car elle est drôle avec ses mines paysannes, mais je ne voudrais pas l’affliger. Je trouverai moyen de réparer cela.

Il resta une demi-heure encore, aimable et bon causeur, après quoi il s’en alla dîner au cercle.

Monique, en montant à sa chambre, le soir, trouva sur son lit un paquet ficelé, absolument semblable à celui que M. Dunois faisait danser au bout de son doigt sur le palier. Un peu émue, elle l’ouvrit. Il contenait une paire de souliers exactement pareils à ceux de madame Hortense. Les deux femmes avaient le même pied, quoique madame Dunois fût beaucoup plus grande que sa petite servante.

— Pareils à ceux de madame ! pensa Monique, pendant qu’une bouffée d’orgueil lui faisait monter le rouge au visage ; tout pareils !

Hésitante, elle regarda les chaussures d’un air inquiet ; quelque chose l’avertissait qu’elle devait les mettre de côté, ne plus les contempler, ne pas les essayer surtout…

Après quelques instants, elle fit un petit geste décidé, tira une belle paire de bas de sa commode, et se chaussa lentement, en étirant avec soin les plis du bas ; puis elle mit les petits souliers, posa sa bougie par terre, tendit des deux mains les plis de sa jupe qui l’empêchaient de voir, et examina ses pieds mignons, si gracieusement sertis par le chevreau poli et les nœuds bouffants…

— Pareils à ceux de madame ! se dit-elle encore.

Un flot de pensées mauvaises, orgueil, vanité satisfaite, convoitise de biens jusqu’alors méprisés, dédain du passé, brusque soif de satisfactions nouvelles, envahit le cerveau de la jeune fille.

Lentement elle se déshabilla dans sa chambrette froide, dont le vent secouait l’étroite fenêtre, puis elle posa les souliers neufs sur la commode, de façon à les voir le lendemain en ouvrant les yeux, et souffla sa bougie avec regret.

— Pareils à ceux de madame ! fut la dernière pensée de sa veille, qui flotta toute la nuit dans son sommeil troublé.

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