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Chapitre 9

Le lendemain, Monique avait son surnom ; depuis madame Toinette, qui était le plus gros personnage de la livrée, jusqu’à la laveuse de vaisselle, tout le monde à l’office l’appelait Monique Bouche-d’Or. M. Dunois l’avait baptisée ainsi, et le nom devait lui en rester.

Elle sut d’ailleurs se faire bien venir. Sa petite nature de paysanne futée lui suggéra certaines prudences, certains silences surtout qui lui furent très utiles.

Elle disait ce qu’il lui passait par la tête, au risque d’effaroucher les amours-propres ; mais elle ne répétait jamais rien de ce qu’elle avait vu ou entendu. Dès que cette qualité lui eût été reconnue, Toinette s’empressa d’en faire part à sa maîtresse, qui, dès lors, put se former une opinion sur l’étrange enfant qu’elle avait sous les yeux.

Monique avait appris très vite le genre de service qu’on attendait d’elle. Ses petites mains calleuses ne furent pas longtemps avant de s’adoucir ; ses doigts, dextres aux ouvrages des champs, avaient une finesse de tact qui la rendait adroite et légère dans tout ce qu’elle entreprenait.

Son pas ferme, un peu lourd les premiers jours, s’allégea et devint muet, ses gestes aigus s’arrondirent et s’atténuèrent. En moins d’un mois, elle était devenue une femme de chambre fort convenable, et, au rebours de ce qui se produit ordinairement, elle avait gardé toute sa simplicité première..

Comme l’avait prévu M. Dunois, Monique faisait la lecture un peu comme on chante la messe au lutrin ; elle comprenait pourtant, en grande partie, ce qu’elle lisait, mais elle le lisait avec emphase. Madame Hortense s’en amusa pendant quelques jours, car l’accent bizarre et la diction pompeuse donnaient parfois un comique incroyable aux articles de journaux ou même à de simples faits divers. Mais ce jeu perdit bientôt son attrait, et la jeune femme donna à sa petite lectrice quelques leçons qui ne furent point perdues.

Monique s’assimilait tout avec une facilité surprenante ; dans le secret d’elle-même, elle souffrait de cruelles blessures d’amour-propre lorsqu’on se moquait d’elle, et plus encore quand elle soupçonnait un éclair de raillerie dans un regard ; pour éviter cela, elle eût fait n’importe quel effort pénible ; son intelligence la servait, sa volonté fit le reste.

Madame Hortense s’aperçut bientôt de la ténacité peu commune de ce petit caractère, dont les traits s’affirmaient de jour en jour. Elle remarqua aussi combien les froissements de vanité agissaient sur l’esprit de la fillette.

— Il ne ferait pas bon la contrarier, dit un jour Toinette en habillant sa maîtresse ; elle ne cédait ce soin à personne, et ses mains un peu roidies par la goutte reprenaient toute leur habileté autour de la jeune femme qu’elle avait connue au berceau.

— La contrarier ? À quoi bon, puisqu’il est facile d’agir sur elle autrement ? Elle est très accessible à la douceur et aux conseils, répondit madame Hortense.

— Oui, quand c’est madame qui lui parle, répliqua la vieille femme de chambre ; mais elle n’accepte aucun reproche de nous autres.

— Que fait-elle donc ?

— Rien. Elle vous regarde, et elle devient toute blanche de colère. Je crois bien que son mari en verra de belles, à moins qu’il ne la mate dans les commencements.

— Il m’a semblé, fit madame Hortense toute songeuse, qu’elle serait capable de n’importe quel sacrifice par amitié… Quand je lui donne un ordre relatif à ma personne et qu’elle l’a bien rempli, toute sa petite figure s’illumine de joie.

— Oh ! pour cela, je ne dis pas le contraire, répondit Toinette, mais je la croirais aussi bien capable de faire un mauvais coup dans un moment de colère que de faire tout le bien possible à quelqu’un qu’elle aimerait.

— Que veux-tu ! dit madame Hortense en riant, pourvu qu’elle nous aime, nous serons du bon côté.

— Pour vous aimer, elle vous aime, reprit Toinette, elle est même jalouse !

— Jalouse ? De moi ?

— Eh ! oui ! Elle voudrait être toute seule à vous servir. Elle n’est pas contente quand je suis ici.

C’était vrai. Monique, traitée avec douceur, ménagée dans son terrible amour-propre par sa maîtresse, si bonne, si juste et si fort à plaindre, s’était mise à l’aimer avec une ferveur bizarre, qui ressemblait à de la dévotion.

Sa nature passionnée la portait à tout entreprendre avec excès. Le désir d’indépendance qui lui avait fait envisager son départ de Champcey presque comme un bien, lui aurait rendu la chaîne de la servitude intolérable à supporter, sans l’élan de tendresse et d’admiration qui l’avait soudain emportée vers madame Dunois.

Jusque-là, Monique, au fond violente et tendre, n’avait véritablement aimé personne. Le sentiment qu’elle portait à sa mère était celui que les paysans ont entre eux, plus fait de respect et d’habitude que d’affectueuse expansion. Les mères de ce pays ne demandent guère qu’on les aime, elles exigent plutôt qu’on leur obéisse. Elles souffrent peut-être autant que les autres lorsque leurs enfants sont ingrats ; mais dans la réserve fière où leurs sentiments se dérobent, ceux-là même qui les affligent n’en savent rien, si leur propre cœur ne leur en fait point reproche.

Monique n’avait point aimé son fiancé. Heureuse d’être aimée, possédant au fond du cœur une amitié réelle pour le bon garçon complaisant qu’elle avait connu de tout temps doux et serviable, elle l’avait accepté avec une orgueilleuse joie, mais l’amour ne s’était pas manifesté chez elle dès l’heure de l’aveu. Qui sait à quelle minute s’éveille l’amour dans le cœur d’une jeune fille qui vient d’accepter un fiancé ? Qui sait de quel poids pèsent sur sa résolution le plaisir d’être aimée, l’orgueil d’être sollicitée, les espérances d’avenir et les satisfactions de la vanité ?

Toutes ces jeunes créatures qui ont dit oui, et qui se préparent à entrer dans une vie nouvelle, aussi irrévocable que la mort même, sont de bonne foi quand elles disent en parlant de leur futur : Je l’aime.

Ce n’est pas lui qu’elles aiment ; souvent c’est l’amour, qui leur fait la vie si douce et si nouvelle, plus souvent encore c’est ce qu’elles espèrent dans le mariage, l’indépendance et la joie d’être courtisées.

Ce que Monique avait aimé, c’était l’amour : l’amour apparu devant elle, au milieu d’un buisson de roses blanches, comme une révélation, presque comme un rêve ; lu dans les yeux de Marin, deviné sous ses lèvres, presque ressenti, mais arrêté dans son développement par les circonstances.

De cette apparition dans sa vie, Monique avait guidé une impression étrange, une sorte de mécontentement ; quelque chose de semblable à ce que ressentirait quelqu’un qui, ayant eu très chaud, ne pensant pas à boire, se verrait soudain retirer le verre d’eau fraîche offert à ses lèvres.

Monique avait beaucoup d’amitié pour Marin, – et de plus, elle aimait l’amour, ou plutôt elle l’aurait aimé, si on lui avait laissé le temps de s’y accoutumer. Peu à peu l’amour et l’amant se seraient fondus pour elle en une seule adoration, – et elle eût vécu heureuse dans la vieille maison des Bonami. Son départ précipité avait bouleversé non seulement les conditions matérielles de son existence, mais aussi son être moral.

La jeune paysanne n’était pas précisément ambitieuse ; le luxe au milieu duquel elle vivait maintenant n’éveillait chez elle aucune idée d’envie ; elle trouvait tout naturel de voir vivre autrement qu’elle des gens élevés autrement. Mais elle voulait être considérée comme l’égale de tout le monde en ce qui était de l’intelligence et du bon sens. Elle sentait, non la profondeur de ce qui lui manquait, – car il faut être très civilisé pour s’apercevoir qu’on ne sait rien, – mais l’absence d’une instruction véritable et une infériorité d’éducation qui souvent faisait monter à son visage une rougeur violente.

Monique ne pouvait supporter d’avoir tort en quoi que ce soit ; aussi se laissait-elle rarement prendre en faute. Elle adora madame Hortense, qui, sans la reprendre jamais, lui indiquait ses erreurs de façon à lui montrer en même temps le moyen de n’y plus retomber.

Hubert la rencontrait souvent ; ils échangeaient un bonjour bref et ne se parlaient que sous la contrainte d’une nécessité absolue. Malgré cette absence de communications, ils s’étaient réciproquement devinés d’assez près, et à mesure que Monique s’attachait davantage à sa maîtresse, elle détestait plus âprement ce grand garçon qu’elle avait remplacé dans son service matériel, sans le supplanter dans l’affection de madame Hortense.

Ces deux enfants étaient devenus précocement jaloux l’un de l’autre ; lorsque Hubert entrait avec ses journaux, Monique se retirait d’un air fâché pour ne reparaître qu’à l’appel d’un coup de sonnette. Pour rien au monde on ne l’eût fait entrer dans la chambre de madame Dunois pendant l’heure de cette lecture. Si quelque communication du dehors devait y être transmise, elle s’arrangeait pour envoyer Toinette ou toute autre personne de la maison.

Chacun sait comment un chien favori s’offusque de l’existence d’un autre chien, pour peu que celui-ci soit remarqué du maître. On voit alors l’animal le plus affectueux se retirer hors de la présence de celui qu’il aime et refuser obstinément de s’approcher, tant que le nouveau venu n’est pas parti et que le maître n’a point réparé son apparente infidélité par des caresses. C’est exactement ce que ressentait Monique, oubliant qu’elle était la nouvelle venue et que c’est Hubert qui eût dû plus raisonnablement manifester à son égard un sentiment de ce genre.

Le jeune homme avait au contraire fini par s’accoutumer, non à Monique, qu’il tenait en profonde et incurable méfiance, mais à la présence inévitable de cette rivale. On ne sait quel sentiment de supériorité intime lui avait fait comprendre que cette petite, si bonne que fût à son égard madame Hortense, ne prendrait point sa place dans le cœur de celle qu’il nommait lui-même sa seconde mère.

Une clarté s’était faite dans son esprit ; après le désespoir des premiers jours de séparation, il avait compris que ce qu’il avait d’abord considéré comme un exil était au contraire une preuve d’affection très grande.

Il s’était aperçu à maints détails qu’il était suppléé, mais non remplacé, que madame Dunois se privait de bien des petits services plutôt que de faire faire par un autre ce qu’elle avait promis de lui réserver, et la blessure de son jeune cœur s’était rapidement cicatrisée.

Cette épreuve avait eu sur lui une influence définitive ; elle avait fait un homme du jeune garçon. Il avait pris un air sérieux, une tenue correcte et sévère, qui ne permettaient plus de le traiter comme un être sans conséquence. En moins de trois mois, ses anciens camarades avaient pris l’habitude, en parlant de lui avec les chefs de la maison, de le nommer M. Hubert, et personne ne se fût permis avec lui une familiarité déplacée. On était content de son travail, et suivant le conseil de madame Hortense, il suivait le soir des cours d’adultes, qui lui enseignaient à coordonner dans son esprit les notions de science et d’art acquises au hasard de ses lectures.

Le changement était si grand que M. Dunois lui-même en fut frappé.

Depuis quelque temps, il venait plus volontiers dans la chambre de sa femme. Il s’accoudait à la cheminée et suivait d’un œil amusé les mouvements vifs et précis de la petite servante, qui trouvait toujours quelque occupation pour ses doigts.

Il causait avec Hortense des choses du jour ou de celles de la maison, lui demandant parfois un avis qu’il suivait alors presque toujours, car il s’en trouvait bien, l’esprit juste et éclairé de sa femme faisaient d’elle une excellente conseillère.

— Vous avez eu une bonne idée, lui dit-il un jour, pendant que Monique assise à terre suivait de ses mains agiles les mouvements de sa maîtresse occupée à dévider un écheveau de soie pâle. Ce jeune Hubert devient un excellent comptable ; il a les qualités de l’emploi…

Monique fronça le sourcil. Elle détestait instinctivement tout éloge donné à son ennemi.

Hortense sourit avec douceur.

— Je le pensais bien, dit-elle ; c’eût été grand dommage de le laisser dans une situation inférieure.

Le visage de la jeune fille s’assombrit de plus en plus. Une situation inférieure : celle qu’elle occupait présentement ? Cela était dur, en vérité. Mais madame Danois n’y prit point garde.

Son mari voyait mieux, et un sourire légèrement railleur effleura ses lèvres. Il aimait à regarder sur les traits mobiles de Monique le reflet des impressions de cet esprit bizarre.

— On fera certainement quelque chose de ce garçon, dit-il. Je ne doute pas qu’il n’arrive à une belle position, pourvu qu’il continue à se bien conduire.

— Il continuera, n’en doutez pas, répondit Hortense avec la joie d’une belle âme satisfaite d’avoir réussi dans une bonne œuvre.

Monique fit deux ou trois mouvements saccadés qui embrouillèrent le fil de soie sur ses doigts nerveux. Madame Hortense débrouilla l’écheveau avec sa patience ordinaire.

— Et cet amoureux, fit M. Dunois, s’adressant tout à coup à la fillette, qu’est-ce que nous en faisons, Monique ?

Elle rougit et ne tourna point vers lui son visage, mais il vit la nuque se colorer sous les cheveux follets.

— Quelle carnation étonnante ! pensa l’épicurien. Le sang coule à fleur de peau ; elle doit être blanche comme du lait, sous le hâle.

— Eh bien ! il n’écrit pas ? insista-t-il en riant.

— Il écrit, répondit la fillette sans bouger.

— Vous me ferez bien voir ses lettres, dites ?

— Non, monsieur.

— Pourquoi ?

— J’ai promis de ne les montrer à personne.

— Oh ! absolument ?

— C’est promis.

— Monique fait bien de tenir ses promesses, dit madame Hortense de sa voix tranquille.

M. Dunois quitta la cheminée.

— Certainement, dit-il, on doit toujours tenir ses promesses. Allons, au revoir, ma chère Hortense. Au revoir, Monique.

Il sortit, comme un bon enfant qu’il était, avec ses manières aisées, un peu protectrices.

— Comment va-t-il, ce fiancé ? demanda madame Hortense, quand la porte se fut refermée.

— Il va bien, madame, je vous remercie, répondit la jeune fille d’un air sage.

— Il vous écrit ?

— Mais oui, madame ; il m’a écrit la semaine dernière ; il est placé chez de bons maîtres, dans une grande ferme, auprès d’Isigny.

— Il ne s’ennuie pas ?

— Oh ! que si ! Il s’ennuie de moi.

Après un silence, Monique reprit :

— Il trouve que c’est long, trois ans.

— Et vous ? Êtes-vous du même avis ?

Monique fit une petite moue.

— C’est long, si l’on veut. Enfin, voilà toujours trois mois de passés !

— Le temps est plus long pour lui que pour elle, se dit madame Dunois en examinant avec curiosité sa petite soubrette qui, maintenant, allait et venait par la chambre. Cela se comprend, il ne pense qu’à elle, et elle pense à toute autre chose…

Hubert entra sur ces entrefaites, et madame Hortense, en levant les yeux sur lui, fut surprise de le voir si grand, si homme ; elle s’aperçut tout à coup, pour la première fois, qu’il n’avait plus rien de l’enfant, et comprit pourquoi les domestiques l’appelaient « monsieur ».

Monique s’éclipsa, suivant son habitude ; Hubert, qui s’était approché de la chaise longue, resta debout devant sa protectrice.

— Quoi de nouveau ? dit-elle en lui souriant.

— Rien que je sache, madame, répondit-il. C’est aujourd’hui fête, les bureaux n’ont pas été ouverts, et je suis venu…

— Me faire une petite visite ? C’est bien gentil, cela…

Madame Hortense s’aperçut en ce moment qu’il lui serait impossible de tutoyer plus longtemps ce grand garçon, si vieille qu’en fût l’habitude.

— Vous n’êtes pas allé vous promener ? dit-elle, sans le regarder, car elle sentait bien qu’elle lui causait une grande peine.

Le regard qu’il attacha sur elle avait toute l’intensité de celui d’un malade qui cherche à pénétrer l’expression du visage de son médecin ; puis il baissa les yeux pendant qu’il devenait pâle, et au lieu de répondre à la question, dit d’une voix contrainte :

— Vous êtes fâchée contre moi, madame ?

Hortense ne voulut pas le regarder.

— Non, mon enfant, dit-elle. Mais vous devenez si grand qu’il est impossible de vous traiter plus longtemps comme un gamin.

Il garda le silence.

— Eh bien ? dit-elle avec un peu d’impatience.

— Vous avez toujours raison, madame, et je vous remercie de tout ce que vous faites pour moi, répondit-il ; car en ce qui me concerne, il n’est pas une de vos actions qui ne vienne d’une bonne pensée à mon égard.

La touchante soumission avec laquelle il parlait, malgré la peine évidente qu’il venait de ressentir, émut madame Hortense, mais elle n’en fit rien paraître.

— Vous ne m’avez pas dit si vous vous étiez promené ? reprit-elle avec beaucoup de douceur.

— C’est aujourd’hui le 1er novembre, dit-il… j’ai été au cimetière…

Madame Hortense baissa la tête. La veille, elle avait fait porter sur la tombe de son petit enfant toutes les tardives roses blanches qu’on avait pu trouver chez les horticulteurs. M. Dunois ne s’en était pas souvenu, mais Hubert y avait pensé… Après tout, peut-être n’avait-il été là-bas que pour sa mère à lui…

— La tombe de Marie est en bon état ? demanda-t-elle, poussée par un désir instinctif de savoir la vérité.

— Oui, madame ; le jardinier en a grand soin…

Hubert prit dans la poche intérieure de son veston deux boutons de roses blanches à peine flétris ; il les présenta timidement à madame Hortense, qui les reconnut.

— Je les ai pris sur la tombe du petit garçon, dit-il en hésitant ; j’ai pensé que cela vous ferait plaisir, aujourd’hui, d’avoir quelque chose qui vint de là-bas…

Cette fois, la jeune femme ne put empêcher les larmes de monter à ses yeux, ni ses yeux mouillés de remercier le jeune homme. Elle étendit la main, prit les deux roses, les respira un instant, et les posa sur ses genoux, en disant : Merci.

Hubert s’était détourné. Subitement, il alla vers le petit bureau, prit un cornet de Saxe, qu’il connaissait bien, y versa un peu d’eau et revint vers madame Hortense ; sans dire un mot, celle-ci mit les fleurs dans le petit vase que le jeune homme plaça à portée du regard et de la main, sur la table voisine.

Pas une parole ne fut prononcée, et tous deux se sentaient mutuellement reconnaissants.

Madame Dunois jeta un coup d’œil du côté de la fenêtre, qu’assombrissait le crépuscule hâtif de novembre.

— Encore un hiver, dit-elle, un long hiver à passer enfermée… En été, au moins, je vais au jardin…

Hubert vit tout à coup surgir devant sa mémoire tant d’heures ensoleillées passées sous les grands arbres, près des corbeilles d’héliotrope et de réséda qui embaumaient… C’était bien loin ; ces heures auraient beau revenir pour madame Hortense, elles ne reviendraient plus pour lui ! C’était fini ! Il était entré dans la vie !

Cruelle vie ! Elle lui ôtait tout ce qui avait été sa joie ; que lui donnerait-elle jamais en échange qui valût cela ? Il s’aperçut alors que toute sa vie avait été de servir et d’aimer madame Hortense.

— Je ne sais pas pourquoi, dit celle-ci, on est triste de revoir l’hiver ; pour les autres, c’est une saison agréable ; c’est pour moi seule que c’est la fin de toutes les joies. Ceux qui sortent ont moins à regretter.

Hubert sentit que l’hiver était venu aussi pour son âme. Jadis printemps ou automnes lui importaient peu ! Mais maintenant les journées seraient longues sous le gaz échauffant qui brûle avec un petit crépitement agaçant. C’est dans cette belle chambre claire que la vie était bonne aux heures gaies du jour, et aussi lorsque la lampe coiffée d’un abat-jour jetait une lumière si douce sur les personnes et sur les objets. Il y avait au mur, derrière madame Hortense, un paysage dans un cadre doré, qui prenait, le soir, des teintes délicieuses ; les arbres clairs se fondaient avec le ciel gris dans une indicible harmonie mélancolique ; quelques points d’or brillaient seuls dans le cadre attirant le regard. Il avait admiré cela bien des fois, et s’étonnait maintenant qu’il eût pu voir jamais autre chose que le visage de madame Hortense placé au-dessous, aussi harmonieux, aussi pâle, aussi beau que le paysage de Corot lui-même.

Le jour baissait, une sorte de lueur rose entrait par les fenêtres tournées vers le couchant, et le rose de ce crépuscule semblait s’être rencontré sur les joues de madame Hortense ; Hubert la regardait, sans même penser qu’il la regardait ; jamais il ne l’avait vue aussi belle, ni aussi frêle. Il croyait s’apercevoir qu’elle avait maigri, que ses yeux s’étaient creusés, que le sourire s’était attristé… C’était peut-être vrai, et il ressentait un chagrin sans fond à la pensée que toute la tendresse, tout le dévouement qu’il ressentait pour elle ne pourraient épargner à cette sainte ni une souffrance physique, ni une douleur morale.

M. Dunois était bien coupable…

Lorsque Hubert portait encore la livrée de groom, il ne savait rien de M. Dunois ; les domestiques avaient peut-être leurs raisons pour ne point mal parler du maître entre eux ; et d’ailleurs, devant le jeune garçon, personne ne se fût permis un mot douteux, car qui aurait osé s’exposer à faire de la peine à madame ? Et ne savait-on pas que l’enfant serait incapable de cacher quelque chose à sa protectrice bien-aimée ?

Mais au bureau les employés n’avaient point usé de la même réserve. Hubert s’était tout à coup trouvé instruit de choses qu’il n’avait jamais soupçonnées. Sa confiance enfantine dans l’être supérieur que lui semblait M. Dunois, avait été jetée à terre par une main brutale. Les fredaines du maître devenu « le patron » lui avaient été révélées, et, en même temps, Hubert avait compris pourquoi madame Hortense ne demandait jamais à son mari ni où il allait, ni ce qu’il faisait.

L’enfance et l’extrême jeunesse prennent parfois soudainement en grippe le héros de la veille, déchu de la grandeur qu’on lui avait prêtée. Hubert éprouva, à l’égard de M. Dunois, une de ces désillusions qui rendent injuste. Il lui en voulait surtout d’avoir causé des peines à sa femme, mais il était mécontent aussi relativement à lui-même d’avoir considéré jusque-là comme une perfection, presque comme un dieu, un homme qui n’était à tout prendre qu’un aimable épicurien, d’ailleurs intelligent.

Comme il pensait à toutes ces choses dans le silence de la chambre assombrie, pendant que madame Hortense songeait aux roses envoyées par elle à la tombe de l’enfant mort, et dont le parfum semblait lui arriver de là-bas semblable à l’âme du pauvre petit, Monique entra avec la lampe.

Elle n’avait pas pu faire autrement ; profitant du jour de fête, les domestiques s’étaient plus ou moins dispersés, et elle avait dû, malgré elle, se présenter devant son ennemi. Comme pour lui céder la place, Hubert se leva de la chaise où il venait de passer silencieusement un moment à la fois si doux et si pénible.

— Vous partez ? lui dit madame Hortense, comme si elle se réveillait d’un demi-sommeil.

— Tiens ! elle lui dit vous ! pensa Monique, avec un sursaut de joie. Elle est donc fâchée contre lui ? Quel bonheur !

Hubert avait répondu quelques mots, et se dirigeait vers la porte. Madame Dunois le rappela par son nom.

— Je ne vous ai pas remercié, lui dit-elle.

Il se rapprocha, invité par le geste.

— Vous m’avez fait beaucoup, beaucoup de… – Elle cherchait une expression, ne voulant pas employer le mot plaisir ; n’en trouvant pas, elle lui tendit la main. – Je vous remercie, ajouta-t-elle.

Il n’osait presser cette main comme un égal et n’osait non plus la baiser comme un enfant ; elle referma doucement ses doigts sur ceux du jeune homme et les quitta aussitôt. C’était la première fois qu’elle le traitait en ami, – il se sentait inondé d’une joie orgueilleuse.

— Je me conduirai en homme, dit-il, répondant à sa propre pensée.

— J’en suis sûre, répliqua madame Hortense, en lui souriant.

C’était bien vrai, il n’était plus un domestique pour sa bienfaitrice, mais un enfant, un ami… Comme il aurait à travailler pour mériter cette dignité nouvelle. Comme il devrait veiller sur lui-même, afin de se maintenir à la hauteur d’un pareil sentiment !

— Madame, dit-elle, savez-vous une chose ?

Les idées de Monique étaient souvent originale ; madame Hortense l’écouta avec bonté.

— Vous devriez me tutoyer, dit-elle, vous avez bien tutoyé Hubert quand il vous servait ; est-ce que je ne vous sers pas aussi bien que lui ?

Madame Hortense sourit. Non, Monique se faisait illusion ; jamais son service ne remplacerait celui d’Hubert, mais il était inutile de lui dire cela.

— Cela me ferait tant de plaisir, dites, madame, je vous en prie.

— Soit, fit la jeune femme en souriant. Aussi bien ce sera plus commode.

Monique, se redressant sur ses genoux, saisit la main de madame Hortense, qu’elle baisa passionnément à plusieurs reprises.

— Ô ma petite madame, dit-elle, que je vous aime, et que je vous aime !

Cette explosion surprit un peu madame Dunois, qui ne s’y attendait pas ; jusque-là, la réserve de sa petite servante n’avait rien pu lui faire prévoir de tel.

— Tu m’aimes tant que cela ? dit-elle. Prends garde de m’aimer trop. Tu sais, les gens que l’on aime trop au commencement, on finit parfois par ne plus les aimer assez !

— Oh ! madame ! il n’y a pas de danger ! Vous êtes si bonne, et si belle… et si bonne ! répéta-t-elle, comme si ce mot résumait tous ses sentiments pour sa maîtresse.

— Allons, c’est bien, lui dit celle-ci en souriant. Va t’amuser, c’est aujourd’hui fête ; laisse-moi.

Monique se retira en dansant presque de joie, et madame Hortense resta seule avec les roses blanches, qui s’étaient redressées, et qui répandaient dans la tiède atmosphère un parfum exquis.

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