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Chapitre 11

Les souliers dont Monique apparut chaussée le lendemain firent événement à l’office. Toinette grommela contre la jeunesse du temps présent, qui ne se refuse aucun luxe, alors que jadis, avec des goûts modestes, on conservait toutes les vertus. Monique faisait semblant de ne pas entendre, et se demandait néanmoins, avec une certaine inquiétude, ce que dirait madame Hortense.

À sa grande surprise, celle-ci sourit en la voyant, regarda d’un œil satisfait la chaussure élégante de la petite servante, et lui en fit compliment. M. Dunois avait eu la précaution de lui annoncer le matin même qu’il avait, de sa propre autorité, remplacé les gros souliers par des fins, pour ménager les oreilles délicates de la malade.

Madame Hortense avait accepté cette explication comme une gracieuseté à son adresse ; un mot dit à Toinette arrêta les gronderies de la vieille fille, et tout sembla rentrer dans la paisible routine de tous les jours.

Monique était restée profondément troublée. Quelque chose était changé dans sa vie. Le tentateur avait trouvé le côté faible de cette nature ombrageuse. Une offre d’argent l’eût scandalisée, un présent banal l’eût fait rire, – mais le don d’un objet tel qu’en portait la maîtresse qui l’employait, – pareils à ceux de madame – touchait au vif le point sensible de l’enfant orgueilleuse.

M. Dunois continuait à lui parler quand il la rencontrait seule, avec une sorte de raillerie bienveillante, quoiqu’un peu hautaine, qui piquait Monique et la laissait désireuse d’une revanche. Parfois, elle la prenait, cette revanche souhaitée : un mot, vif comme la détente d’un pistolet, s’échappait de ses lèvres, clouant net le maître à la fois caressant et impérieux. Ces escarmouches n’avaient pas de témoins. M. Dunois se penchait alors sur la fillette et l’embrassait, avec une apparence de violence qui permettait à celle-ci de résister, et de croire qu’elle résistait.

Elle se figurait que ces scènes lui déplaisaient, parce qu’elle en restait troublée, avec un vague mécontentement.

Si elle eût voulu regarder au fond de son âme, elle eût vu que ce n’était pas de son maître qu’elle était mécontente, mais d’elle-même ; que sa conscience mal satisfaite lui reprochait de supporter ce qu’elle eût pu empêcher dès le commencement, ce qu’elle pouvait empêcher, même maintenant.

M. Dunois l’eût-il rencontrée aussi souvent si elle n’avait pas aidé un peu le hasard ? Jadis, elle le voyait à peine deux ou trois fois par semaine ; à présent il ne se passait pas de journée sans qu’elle le vit à quatre ou cinq reprises. Le palier qui séparait l’appartement de monsieur de celui de madame était le lieu ordinaire de leurs rencontres.

Le silence de l’escalier toujours tranquille, hormis à certaines heures réglées, était leur sauvegarde, car le moindre pas y retentissait avec des échos prolongés, malgré le tapis qui recouvrait les marches ; là, près de la grande fenêtre qui donnait sur le jardin, le maître, beau, grand, riche, sentant bon, se penchait avec gourmandise sur le cou de la petite servante, qui exhalait un parfum de jeunesse et de santé. Il aspirait avec volupté l’avant-goût d’une conquête qu’il ne pressait pas, car c’était un gourmet qui savait le prix des jouissances et qui, sûr de réussir, ne voulait pas perdre une miette du régal qu’il se préparait.

Il n’avait plus fait de cadeaux ; cet homme riche trouvait amusant d’être aimé pour lui-même, et de supplanter le fiancé, qui avait été aussi aimé pour lui-même. Après tant d’amourettes banales et payées, il se plaisait à cette fantaisie où son argent n’interviendrait pas pour dénouer une situation qui aurait assez duré.

Qu’adviendrait-il de Monique, dans les plans de M. Dunois ?

Eh mais, rien du tout ! Si l’on s’occupait de l’avenir des petites bonnes que l’on séduit, on emploierait, en vérité, fort mal son temps. Est-ce qu’elles ne se chargent pas elles-mêmes de ce soin ? En mettant les choses au pis, Monique quitterait un jour la maison, – sans rien dire, bien entendu, car elle aurait tout intérêt à ne rien divulguer. Avec un peu d’argent, – M. Dunois était fort généreux sur ce chapitre, – elle irait à Paris, – est-ce qu’elles ne vont pas toutes à Paris ? Mais si elle était vraiment intelligente, et elle en avait bien l’air, elle épouserait Marin avant le temps fixé, grâces aux « économies » qu’elle aurait pu faire dans son service. Et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

— Voyons, Monique, ne fais pas la bête ! dit M. Dunois un jour que, poussée par je ne sais quel remords plus aigu que de coutume, elle refusait obstinément de se laisser embrasser.

— Moi ? Ne me dites pas de ces choses-là, entendez-vous ? répondit-elle soudain, l’œil et la joue en feu.

— Pourquoi donc ? tu sais bien que tu fais semblant ; au fond, tu aimes bien que je t’embrasse !

Il avait passé sa main autour du corsage de la jeune récalcitrante, et il sentait sous sa main son petit cœur qui battait vite, vite.

Elle s’arracha brusquement à son étreinte et le regarda bien en face.

— Quand cela serait ? dit-elle ; vous savez bien que c’est vous qui avez commencé, et que c’est lâche, oui, lâche, tout plein !

— Oh ! les grands mots, Monique ! fi, c’est si vulgaire, les femmes qui font des scènes ! Garde cela pour ton promis, quand vous serez en ménage.

Elle fit un pas vers lui, et il vit qu’elle était devenue tout à coup blême.

— Ne parlez jamais de celui-là, je vous le défends !

— Mademoiselle Monique, vous êtes impertinente, dit M. Dunois sans s’émouvoir.

Si elle avait pu voir comme elle était jolie, elle eût eu peur pour elle-même.

Elle allait parler, ses lèvres tremblantes s’ouvraient, ses yeux gonflés allaient laisser jaillir les larmes ; son maître la reprit dans ses bras et appliqua sur ses lèvres un long baiser qui lui ôta ses forces.

La détente nerveuse et l’ascendant magnétique qu’il avait pris sur elle avaient brisé la résistance de la pauvre petite. Elle sentit à la fois, par un sentiment double, plus fréquent qu’on ne le pense, qu’elle détestait l’homme, mais qu’elle aimait le baiser.

Quand il détacha ses lèvres, il dut la soutenir, car elle serait tombée.

— Dis-moi donc encore des choses désagréables ? fit M. Dunois qui la regardait avec satisfaction.

— Je vous déteste ! répondit-elle d’une voix étouffée.

Et c’était vrai.

Pour la punir, il s’éloigna d’un pas.

— C’est bon, dit-il, je ne t’embrasserai plus.

— Grand dommage ! fit-elle avec dédain.

Il ouvrit sa porte, et au moment d’entrer, la regarda avec cet air de supériorité railleuse qui irritait toutes les fibres orgueilleuses de la petite paysanne.

Elle essaya de soutenir son regard, mais il vit, à travers le battement des paupières tremblantes, éperdues, qu’il la tenait, et qu’elle serait à lui quand il voudrait.

Restée seule, Monique fit un violent effort pour se reprendre ; elle se redressa, passa le dos de sa main sur ses lèvres brûlantes, voulut oublier le baiser, et ne put ; elle en sentait le poison courir dans toutes ses veines, et en même temps qu’elle s’appliquait à penser combien c’était odieux, tout son être appelait le retour de la sensation délicieuse.

La tête basse, les mains dans les poches de son tablier, elle monta quelques marches pour aller dans sa chambre, où elle serait seule, où elle pourrait rappeler le souvenir de ce qu’elle venait de ressentir ; puis elle se souvint qu’elle avait quelque chose à faire, que madame Hortense devait l’attendre…

Madame Hortense !

Foudroyée à cette pensée, Monique s’appuya à la rampe de l’escalier.

Madame Hortense, la femme de son maître, sa bienfaitrice, presque son amie, qui la traitait plus en enfant qu’en servante ; il fallait paraître devant elle. Et si elle voyait le baiser ? Cela doit se voir, cela laisse des traces, bien sûr. On ne ressent pas une commotion semblable, qui bouleverse l’être tout entier, sans que quelque chose en paraisse à l’extérieur… Si madame Hortense voyait cela, que penserait-elle ? que dirait-elle à Monique ?

Éperdue, celle-ci monta d’une traite à sa chambre, versa de l’eau dans une cuvette, et violemment, avec rage, elle lava, elle frotta, essuya le visage et les cheveux qui avaient été touchés par le maître.

Quand ses mains furent lasses, elle s’arrêta, se regarda dans le miroir, lissa ses cheveux, mit un autre bonnet, brossa sa robe, et voulut redescendre. On ne verrait plus rien, mais elle, elle sentait le baiser qui la brûlait toujours.

Elle entra pourtant dans la chambre de madame Hortense, lui parla, l’entendit parler, remplit ses petits devoirs habituels, le tout comme en un rêve. M. Dunois apparut, lui fit un signe de tête amical, et sembla ne pas se souvenir qu’il se fût passé quelque chose.

— Est ce que je l’aurais fâché ? pensa Monique. Quel bonheur !

Elle pensait : Quel bonheur ! et elle sentit que s’il ne l’embrassait plus, elle ne saurait que faire d’elle-même. Le calme du banquier l’épouvantait.

— Cela ne lui fait donc rien, à lui ? pensait-elle.

Il ne la voyait pas, il ignorait qu’elle fût là, et causait avec sa femme de choses indifférentes.

Elle avait envie de pleurer, de crier, de s’en aller en courant n’importe où, et surtout de jeter ses bras autour du cou de cet homme qui l’avait affolée, et qui n’avait pas l’air de s’en douter.

N’y pouvant plus tenir, elle passa derrière lui, sous quelque prétexte, pour l’effleurer, pour qu’il fût obligé de s’apercevoir de sa présence, et l’espace étant étroit, il sentit la chaleur de ce petit corps fiévreux sous la robe de laine.

— Très mince, Monique, dit-il, mais pas au point d’entrer dans un trou de souris.

Et il se leva pour qu’elle pût revenir sans le toucher.

Elle se glissa hors de la chambre, car ses larmes coulaient sur son visage sans qu’elle pût s’en défendre.

— C’est abominable, dit-elle en frappant du pied, quand elle fut seule sur le palier ; je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas ! Pourquoi m’a-t-il embrassée ? Je ne pensais pas à lui. Ce n’est pas ma faute ! Je n’ai pas mérité cela, non, non, non, et je ne veux pas !

La porte s’ouvrit.

M. Dunois reparut, son journal et sa canne à la main, prêt à sortir.

En voyant Monique, ses yeux brillèrent d’une lueur rapide qu’elle n’y avait pas encore vue. S’assurant d’un coup d’œil qu’ils étaient bien seuls, il la renversa sur son épaule, et lui donna un second baiser plus pervers encore que le premier.

Elle glissa à genoux, en disant tout bas :

— Grâce !

La porte vitrée se referma en bas, et un pas rapide monta l’escalier.

Monique se releva, chancelant sur ses jambes qui tremblaient, et s’enfuit dans les détours du grand appartement.

— Bonjour, Hubert, dit M. Dunois en ajustant son chapeau. Des lettres ?

— Pas pour vous, monsieur, répondit le jeune homme en le saluant.

— Alors, adieu, fit le banquier en descendant d’un pas tranquille.

Hubert entra dans la chambre de madame Hortense.

— Monique ! appela celle-ci un instant après.

La jeune fille accourut, une joue rouge et l’autre pâle, troublée au point de se heurter aux meubles.

— Tu as l’air malade, dit madame Hortense avec intérêt.

— La tête me tourne, répondit la petite en toute sincérité.

— Va faire une promenade. Je n’ai pas besoin de toi pour le moment, et cela te fera du bien. Tiens, voici une lettre pour toi.

Monique regarda l’adresse ; c’était Marin qui lui écrivait. Elle mit la lettre dans sa poche, sortit et s’en alla droit devant elle ; c’était plus que la tête qui lui tournait ; le monde entier pris de vertige semblait s’enfoncer sous ses pas dans un gouffre plus redoutable que les sombres remous de l’Océan.

Elle monta la colline sur laquelle Rouen s’étage, sans regarder en arrière, en courant, s’essoufflant volontairement, sentant battre les veines de ses tempes avec une satisfaction méchante. Cela lui faisait mal ? Tant mieux ! Si elle avait pu avoir plus mal encore, cela eût certainement mieux valu.

Elle heurtait les cailloux avec rage de son petit pied orné de sa fine chaussure, et une touffe d’orties s’étant trouvée à portée de sa main, elle la prit à pleine poignée : cela aussi fait mal, et elle eût voulu que tout son corps ne fût qu’une douleur, pour jouir délicieusement de cette torture.

Un souffle d’air vif et pur la frappa au visage ; elle s’arrêta, chancelante, sentant ses jambes fléchir sous elle, tant elle était lasse.

Elle avait couru longtemps, les yeux fixés sur le chemin ; Rouen était sous ses pieds, dans la vallée où la Seine se déroule si magnifiquement autour des coteaux qu’elle semble ne pouvoir quitter, et des îles qu’elle embrasse comme d’une caresse. Les flèches des églises s’élançaient légères et fines, et leurs tours royales crénelées d’une dentelle de pierre, qui semblent porter des couronnes au-dessus des sanctuaires, émergeaient des toits houleux ; la brume sombre qui flotte sur les fleuves vers le déclin du jour noyait les détails vulgaires, et ne laissait voir que les grandes masses de pierre noircie.

Le soleil de décembre allait se coucher dans une gloire de pourpre violette, au-dessus d’un écroulement de nuages gris d’ardoise, et cette splendeur lugubre jetait sur la ville de sinistres lueurs d’incendie.

— C’est comme la mer ! pensa Monique, saisie d’un frisson douloureux.

Que de fois là-bas, sur les roches noires, elle avait vu les vagues blanchissantes accourues à l’assaut se franger d’une écume couleur de sang, à cette heure où le soleil d’hiver semble éclairer un champ de bataille ! Elle n’y prenait point garde alors, et remarquait à peine ce que ce spectacle avait de saisissant et de terrible. Aujourd’hui, la majesté redoutable de la nature lui apparaissait comme un reproche.

Elle se laissa glisser à terre parmi les cailloux de la route, et sentit craquer sous sa jupe le papier froissé de la lettre qu’elle avait reçue avant de sortir.

— Je ne la lirai pas ! se dit-elle en la saisissant avec colère pour la déchirer.

Au moment où elle en tordait l’enveloppe entre ses deux mains, elle eut peur, comme d’un sacrilège.

— J’ai donné ma parole, pensa-t-elle, j’ai promis d’être honnête, d’être fidèle…

La lettre retomba sur ses genoux, avec ses deux mains découragées.

— Eh bien, reprit-elle tout haut, je suis honnête, je suis fidèle, je n’ai rien fait de mal ; je ne sais pourquoi je m’imagine des folies ! Qu’ai-je fait ? rien ! rien du tout.

Elle arracha une poignée d’herbes sèches qu’elle se mit à mâchonner d’un air d’une supériorité satisfaite.

— Rien du tout ! répéta Monique. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Je ne suis plus une enfant, et je sais me conduire, n’est-ce pas ?

Elle regarda le couchant d’un air de défi, s’adressant à un être imaginaire qui devait se le tenir pour dit et ne plus se hasarder à la contredire. D’un geste délibéré, elle fit sauter l’enveloppe, déplia le papier, et elle lut :

« Ma Monique, voilà plus d’un mois que tu ne m’as donné de tes nouvelles, et le temps me dure. Je pensais que tu aurais répondu à chacune de mes lettres comme tu me l’avais promis, et en voilà deux que je t’écris sans rien recevoir de toi ; celle-ci sera la troisième. Je pense bien que tu es trop occupée pour m’écrire comme je le voudrais. À la ville, on a plus d’ouvrage l’hiver qu’à la campagne, où l’on ne fait pas grand-chose. C’est même pour ça qu’il m’ennuie si fort de toi. Tâche de trouver un petit moment pour me dire que tu es contente et que tu te portes bien ; cela m’égayera le cœur de le savoir. J’ai souvent peur que tu te décourages en voyant comme c’est long, trois ans ; mais pense, ma Monique, qu’après ce temps-là, nous serons ensemble pour la vie. C’est ce que je me dis tous les soirs, quand j’ai le cœur gros de penser que nous sommes si loin l’un de l’autre. Voici le nouvel an tout proche, je crois que j’aurai une surprise à te faire, mais je ne veux pas te le dire d’avance, parce que ce ne serait plus une surprise. Je t’embrasse comme je t’aime. Ton fidèle

« Marin. »

Monique avait eu de la peine à déchiffrer les dernières lignes de cette lettre. Était-ce parce que le jour s’assombrissait, ou bien parce qu’elles étaient d’une écriture moins régulière et moins ferme ?

Un peu d’humidité avait brouillé l’encre pâle sur la page ; ce pouvait être une larme et ce n’était peut-être aussi qu’une goutte de pluie…

Les yeux de la jeune fille s’étaient troublés à cette lecture. Mais elle ne voulait pas pleurer. Pleurer, pourquoi ? Trois ans sont bientôt passés. Le nouvel an approchait, en effet, ce serait dans huit jours ; après janvier, il n’y aurait plus que deux ans et demi, et Monique était bien décidée, d’ailleurs, de ne pas attendre jusque-là. L’hiver fini, elle retournerait à Champcey avec les beaux jours, elle supplierait sa mère, et si Clémence était inflexible, eh bien, on irait ailleurs, mais elle ne reviendrait pas chez madame Hortense.

— Ma petite madame ! s’écria-t-elle, moi qui vous aime tant ! Si belle, si bonne, si… Est-ce que je pourrais jamais en servir une autre que vous ?

La beauté, la bonté, le tendre sourire, la douceur touchante du visage et de toute la personne de madame Hortense, apparurent à Monique, comme l’incarnation de l’idéal. Elle ne savait pas ce que c’est que l’idéal, et si l’on avait tenté de le lui expliquer, on eût eu bien de la peine à le lui faire comprendre ; mais c’était l’idéal, qui révélait aux yeux de la petite paysanne à demi séduite la forme de sa maîtresse vouée à la douleur et pourtant, elle-même, toujours compatissante.

Son cœur violemment remué par un immense besoin d’aimer s’en allait à cette chère créature punie sans avoir péché. Marin était trop loin. M. Dunois n’avait rien à voir avec ce cœur ardent et inassouvi ; c’est madame Hortense qui recevait cet hommage inconscient et nécessaire qui s’exhale un jour de tout être aimant. Il lui arrivait douloureux, tourmenté, plein de larmes, comme un remords, comme une expiation, et en même temps pur et spontané comme la première floraison d’une âme vierge.

— Ma petite madame, murmurait Monique en joignant les mains, comme devant une sainte, je vous aime plus que tout au monde, ne me laissez pas vous faire du chagrin !

Les vapeurs montaient de la rivière ; les lueurs de pourpre avaient disparu, et de minces bandes jaunes les remplaçaient entre les nuages gris de fer. Monique se leva pour redescendre vers la ville. Autour d’elle c’était le désert et le silence. Les maisons de campagne qui parsemaient le coteau, abandonnées l’hiver, ne sont guère visitées que le dimanche.

Elle jeta un regard enthousiaste autour d’elle, comme pour prendre à témoin ce lieu de la résolution d’aimer madame Hortense plus que tout au monde, et elle se mit à courir le long du sentier incliné.

Une vague rumeur, frémissante et confuse, parcourut l’espace avec une vibration puissante, et presque au même moment un coup de cloche profond et sonore traversa la vallée comme un corps palpable. De toutes parts les cloches retentirent, petites et grandes, aiguës et pesantes, lourdes et légères, lancées à toutes volées, ébranlées à grand-peine par des hommes robustes qui soupiraient sous l’effort… On entendait leurs timbres divers, on pouvait presque se représenter dans les clochers les sonneurs qui mettaient en mouvement chacune d’elles, tant elles avaient de personnalité dans le son de leurs coupes de métal, pleines d’harmonie, comme une coupe de cristal est pleine d’eau tremblante jusqu’aux bords.

— C’est demain Noël, dit Monique ; et, dans le crépuscule envahissant, elle s’arrêta pour écouter.

Le son montait à elle comme la marée monte aux roches. Parfois il semblait accourir avec force pour escalader la colline, puis emporté au loin, comme par un remous de vagues, il semblait se perdre et s’effacer sur l’autre rive, bien loin ; on eût dit qu’alors la Seine emportait les ondes sonores comme elle emportait les flots argentins.

Puis il revenait, éloigné d’abord, plus proche ensuite, il accourait, il grandissait, il montait, emplissant l’espace, répercuté par les collines, si puissant, si prodigieux, qu’il dépassait de cent coudées Monique debout, tête baissée, avec l’impression que l’énorme masse, en s’écroulant, allait l’écraser.

La vague d’harmonie se déroulait autour d’elle, la frôlant à peine, et l’inondant pourtant de vibrations mystérieuses, dont elle se sentait ébranlée jusqu’au plus profond d’elle-même, puis se retirait, laissant une traînée de sons, qui semblaient s’accrocher à tous les objets, comme le brouillard, entraîné doucement par le vent, laisse des flocons aux branches, semblables à des flocons de laine…

Monique, éperdue, presque effrayée, n’osait bouger, comme si un mouvement eût dû rompre le charme.

— Où ai-je entendu quelque chose qui ressemble à cela ? se demanda-t-elle tout à coup, essayant de se redresser, de se ressaisir… Ah ! je sais, les vagues !

Et, fermant les yeux, elle revit devant elle, comme une apparition, la lune sur la mer, Marin assis près d’elle, et les vagues en bas, sur les rochers, montant et descendant, avec le bruit lointain d’un cristal incessamment brisé.

— Champcey, Champcey ! s’écria Monique, se jetant la face contre terre sur l’herbe du chemin, que l’humidité rendait luisante. Ô mon pays ! Je veux retourner chez nous !

Elle se releva sur-le-champ, et, sans prendre le soin d’essuyer ses larmes qui coulaient sur ses joues, elle courut tout d’une traite jusqu’à la maison.

— Je vais dire à madame que je veux retourner chez nous, se disait-elle en montant l’escalier aussi vite que ses jambes pouvaient la porter.

Elle frappa à la porte de la chambre de madame Hortense, et entra sans prendre le temps de respirer.

Il était là, son maître, celui qui la possédait par toutes les fibres de son être, sans qu’elle le sût elle-même : il lisait à haute voix un article de journal, et s’arrêtait de temps en temps pour rire.

Quand il la vit, il posa sur elle ses yeux bleus, brillants et magnétiques. Le journal formait un écran entre sa femme et lui, comme il s’en assura ; alors, lentement, sans cesser de tenir Monique sous son regard, il avança ses lèvres comme pour un baiser.

Elle lui jeta un regard de mépris ; avec un haussement de sourcils étonné et dédaigneux, il reprit sa lecture. Monique, debout, n’osant interrompre, attendait qu’il eût fini pour formuler sa demande ; mais il n’était pas pressé, et lisait à loisir, s’arrêtant à des réflexions qui faisaient rire madame Dunois.

Dépitée, Monique se détourna et, par contenance, se mit à ranger divers objets épars çà et là.

À mesure qu’elle tenait sous ses doigts ces choses familières, qui faisaient à présent partie de sa vie, elle sentait faiblir sa résolution. Partir ? Le pourrait-elle ? Et pendant qu’elle se le demandait, la voix du maître continuait sa lecture ; cette voix pénétrait Monique par tous les pores et l’enveloppait d’une caresse, comme les cloches là-haut, sur la colline, l’avaient enveloppée de leur harmonie.

Sa lecture terminée, M. Dunois replia son journal, se leva, dit quelques mots, et se dirigea vers la porte ; en passant près de Monique, sous prétexte de lui dire bonsoir, il effleura lentement de ses doigts le cou de la petite servante, qui frissonna.

— Tu avais l’air d’avoir quelque chose à me dire ? demanda madame Hortense quand son mari fut sorti. Qu’est-ce que tu voulais ?

— Rien, répondit Monique.

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