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Chapitre 12

C’était fini, elle ne pouvait plus s’en aller. Il était trop tard.
Dans la vie, il y a des moments où l’on peut une chose qui cinq minutes après est devenue impossible.

Rentrée dans l’atmosphère tiède et énervante de la maison de M. Dunois, Monique ne s’appartenait plus ; elle devenait l’esclave du maître qui se jouait d’elle.

Il était flatté, cet homme élégant, d’être adoré de cette petite créature presque sauvage.

Dans la vie facile que mènent ceux qui ont de l’argent et une situation inattaquable, on ne rencontre pas souvent des natures aussi neuves que l’était celle de Monique.

Ce n’était plus la séduction banale, où des paroles aimables et quelques bijoux de peu de prix font choir la vertu déjà chancelante. C’était une chasse véritable, où le gibier se dérobait, faisait des crochets, égarait le chasseur, et parfois se terrait sans que celui-ci pût savoir où était passée sa victime présumée.

Pendant trois jours après cette veille de Noël, M. Dunois ne put arriver à rencontrer Monique autrement qu’en présence de madame Hortense. Le soir du réveillon, il avait espéré la voir chez elle ou chez lui ; pendant la messe de minuit, profitant du silence et de la solitude de la maison déserte, il était monté à pas de loup jusqu’à la chambrette de la jeune fille. Il se croyait sûr de l’y trouver ; après ce qui s’était passé durant le jour, elle devait avoir compris qu’ils se reverraient ce jour-là…

Mais la chambre était déserte, dans le demi-désordre d’une toilette de fête accomplie à la hâte ; Monique était avec toute la maison à la messe de minuit.

Elle rentra, mais sous l’égide de Toinette qui la pilotait gravement dans cette initiation aux coutumes d’une grande ville, et, qui plus est, une ville d’archevêché. Les domestiques se mirent à table, pour faire réveillon. M. Dunois, d’un air grave et bienveillant, passa donner un coup d’œil à l’office, s’assura qu’on y banquetait avec ordre et décence, et sortit, sans paraître avoir vu Monique, qui baissait les yeux et se faisait toute petite, prise de peur à la pensée que, devant les autres, son maître pouvait lui jeter un de ces regards qui la rendaient presque folle.

Il ne l’avait pas remarquée ; elle ressentit comme un outrage ce dédain qu’elle savait joué, et, au bout d’un instant, repoussa son assiette.

— Vous n’avez pas faim ? demanda le valet de chambre qui dévorait.

— Elle est fatiguée, cette enfant, répondit Toinette. Allez vous coucher, ma petite, si vous en avez envie.

Monique ne se le fit pas dire deux fois. Elle regagna sa chambre, se mit au lit, et pleura tant qu’elle eut des larmes.

Le lendemain, pendant une heure de liberté, elle écrivit à Marin quelques lignes seulement, l’exhortant à la patience, lui disant qu’elle n’était pas malheureuse et lui souhaitant une bonne année.

C’était court, hâtif, gêné ; on sentait qu’elle aurait voulu dire autre chose, qu’elle ne le pouvait pas et qu’elle en souffrait. À la fin de cette lettre trop brève, elle ajouta au-dessous de son nom, par réflexion sans doute : « Je t’aime bien. » Puis la lettre partit, et Monique resta brisée de l’effort qu’elle avait fait, les mains molles, sans courage, sans volonté.

M. Dunois se promenait, il faisait des visites, madame Hortense en recevait de son côté ; la chambre, et le salon ne désemplissaient pas, et Monique avait fort à faire d’annoncer tout ce monde.

La journée s’écoula cependant. Un peu avant le dîner, le maître rentra ; il attendit sur le palier, pensant que sa petite victime élue allait se montrer ; elle ne vint pas. Elle l’avait bien entendu cependant ; elle connaissait son coup de sonnette en bas, et la façon dont il laissait retomber la porte vitrée, avec sa négligence d’homme heureux et riche, qui se soucie peu du bris des vitres.

Elle resta près de madame Hortense, s’ingéniant à trouver des occupations extraordinaires pour ne pas sortir de cette chambre où elle se sentait en sûreté.

Il entra ; elle lui dit un « Bonjour, monsieur », si étouffé que madame Hortense la regarda avec surprise, et elle continua de ranger des mouchoirs dans un petit meuble avec la même attention que si elle eût compté des diamants.

Il s’attarda dans sa visite à sa femme, pensant que Monique sortirait et qu’il la trouverait sur le palier ; non : elle s’entêtait à ne pas bouger. Il s’en alla alors, la tête haute et l’air mécontent. Madame Hortense poussa un soupir, ne comprenant pas pourquoi son mari était capricieux et changeant, au point de ne pouvoir garder la même humeur pendant la durée d’une courte visite.

Quand il fut parti, Monique vint s’asseoir sur le tapis, auprès de sa chère maîtresse. Elle avait suivi sur le visage de la jeune femme la pensée triste des dernières minutes : elle eût voulu lui dire : C’est ma faute, c’est parce que je ne fais pas ce qu’il veut, que sa bonne grâce s’est changée en méchante disposition. Aidez-moi contre lui, contre moi-même, vous qui êtes la pureté, la bonté, la vertu !

Mais elle ne pouvait pas dire cela à madame Hortense. Elle se contenta de baiser la belle main lassée qui pendait hors de la chaise longue. La jeune femme sourit, caressa Monique sur la joue du bout des doigts, soupira plus légèrement et prit un livre.

Cela dura deux jours encore. Hubert regardait de travers la petite servante qu’il trouvait toujours là maintenant. L’heure de lecture qu’il venait faire après le déjeuner était son heure à lui, et il ne pouvait comprendre pourquoi Monique ne s’en allait plus, comme elle le faisait d’habitude. Seul avec madame Hortense, il se sentait à l’aise, il osait lui parler plus confidentiellement, sur un ton plus intime. Il ne lui disait pas d’autres paroles, mais ces paroles, il les disait autrement. Pourquoi cette petite s’obstinait-elle à rester là, en trouble-fête ?

Hélas ! elle n’osait pas sortir. Elle savait que M. Dunois tenait ouverte la porte de son appartement, afin de la happer au passage ; elle savait que si elle se hasardait hors de cette chambre qui était sa citadelle, elle serait à la merci du maître ; et, dans ce moment-là, elle le détestait. Elle lui en voulait de l’humiliation qu’elle ressentait à se voir ainsi l’esclave d’un autre, sans force et sans volonté, sans honneur… Elle le détestait, et quand elle se disait qu’elle n’avait qu’une porte à ouvrir pour retrouver les bras du maître, et pour sentir sur ses lèvres ce baiser qui lui donnait l’ivresse dont elle se sentait mourir, elle s’apercevrait que tout ce qu’elle avait encore d’énergie était à peine suffisant pour l’empêcher d’ouvrir cette porte.

M. Dunois paraissait ne plus la voir, ne l’avoir jamais vue. Il entrait et sortait comme d’habitude ; il lui disait bonjour et bonsoir, mais sans la regarder.

— Tant mieux ! se dit-elle d’abord. Puis elle devint triste, et se mit à pleurer quand personne ne la voyait.

On remarqua à l’office qu’elle avait pâli ; on la taquina au sujet de son fiancé ; elle ne répondit pas. Depuis longtemps, elle ne méritait plus son nom de Bouche-d’Or, car on ne l’entendait plus guère parler, mais elle était devenue sombre. Le nouvel an était tout proche, on ne songeait qu’aux étrennes, Monique fut oubliée.

Le soir du troisième jour après Noël, c’était un dimanche, les domestiques étaient sortis pour la plupart ; madame Hortense, fatiguée d’avoir reçu tant de visites les jours précédents, se mit au lit de bonne heure et renvoya sa petite femme de chambre.

La jeune fille sortit lentement de l’appartement ; la soirée lui semblerait longue dans sa chambre froide, là-haut ; elle descendit à l’office pour voir si quelqu’un ne s’y serait pas attardé ; elle n’y rencontra que Firmin, le valet de chambre, qui sortait. Monsieur lui avait donné congé pour la soirée, et même, ajouta-t-il en clignant de l’œil, pour la nuit.

Monique connaissait par cœur les bonnes fortunes de Firmin ; elle le vit s’en aller, et écouta son pas décroître dans le long corridor, puis elle remonta sans se presser.

La porte de l’appartement de M. Dunois était ouverte, le gaz y était encore allumé, une bonne chaleur parfumée sortait de là ; Monique s’avança sur la pointe du pied. Elle n’avait jamais osé entrer là-dedans ; elle avait peur et envie tout à la fois de connaître les quatre pièces où vivait ce maître à la fois haï et adoré.

Sur le seuil, elle tendit l’oreille… Aucun bruit suspect ; toutes les portes étaient ouvertes. Par l’une d’elles, elle voyait un bout de tapis rouge sombre, une glace, et dans cette glace, la lente buée qui montait probablement d’une baignoire invisible. C’était riche, tentant, cela sentait bon… Le cœur manqua à Monique.

Firmin avait laissé sans doute tout cela en désordre, dans sa hâte de s’en aller. M. Dunois avait dîné en ville et ne rentrerait que fort tard, comme d’habitude ; puisqu’elle était libre de son temps, pourquoi ne rangerait-elle pas un peu ce qui appartenait à son maître ? Personne, bien sûr, ne pourrait trouver à redire à cela !

Elle entra timidement dans l’antichambre, tendue de tapisseries ; le gaz l’éclairait faiblement, mais, plus loin, on voyait des becs brûler à plein feu ; elle fit quelques pas, hésita, ne sachant si elle irait d’abord à droite ou à gauche, puis s’arrêta saisie de frayeur.

Derrière elle, elle avait senti le mouvement que produit dans l’air le passage rapide d’une personne. La porte du palier se referma avec un très léger bruit étouffé. Elle se retourna, surprise, épouvantée…

— Petite curieuse, lui dit son maître, te voilà prise au piège !

Elle fixait sur lui un regard à la fois plein de colère et de terreur. Il cessa de rire et s’approcha d’elle, très tendre, avec une douceur contre laquelle elle se sentait sans résistance.

Au mouvement qu’elle fit pour s’échapper, il n’opposa aucune violence ; il étendit la main et prit le poignet de la fillette, en glissant ses doigts le long du bras, mal enfermé dans la manche large.

— Rien ne te force à rester, petite Monique, dit-il, je ne veux pas que tu puisses penser que je t’ai contrainte ; mais maintenant que tu es là, tu ne vas pas t’en aller, dis ?

Elle fit un geste irrésolu, moitié ordre, moitié prière, en indiquant la porte.

— La porte n’est pas fermée à clef, dit M. Dunois, tu peux sortir si tu veux. Embrasse-moi seulement, avant de t’en aller.

Elle baissa la tête, cherchant à dérober ses lèvres, et se tourna vers la porte. Comme pour la diriger, il passa un bras autour d’elle en la serrant à peine contre lui.

— Eh bien, embrasse-moi donc, dit-il au moment où elle atteignit la porte.

Il lui releva brusquement la tête et posa ses lèvres sur celles de la jeune fille.

Elle s’arrêta chancelante. Il l’embrassa alors très doucement loin de l’antichambre, en lui disant :

— Je ne veux te forcer à rien, Monique. Tu es libre de faire ce que tu voudras.

En effet, elle ne put jamais penser un instant qu’il l’avait contrainte !

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