Chapitre 13
— Comme tu as l’air endormi ! fit madame Hortense en regardant avec surprise le visage de la jeune fille, pendant que, le lendemain, celle-ci arrosait les jardinières pleines de plantes vertes.
Monique passa lentement la main sur ses yeux ; en effet, depuis la veille, il lui semblait vivre dans un rêve. Elle ne se souvenait de rien ; elle ne savait rien ; machinalement elle exécutait ses mouvements habituels, et, de temps en temps, elle sentait dans ses nerfs déséquilibrés un sursaut douloureux, sorte de tentative pour rentrer dans la vie réelle. Mais elle ne voulait pas rentrer dans la vie ; le rêve était meilleur, elle voulait continuer le rêve.
Son corps alangui semblait, en effet, dormir, ses mouvements somnolents étaient incertains ; ses yeux se fermaient de temps à autre, blessés par la vue des objets extérieurs, mais on se trompait en pensant qu’elle était endormie ; elle rêvait éveillée !
Dans l’âme de Monique, aucun remords, aucun regret.
Le remords implique un retour sur soi-même ; elle ne pensait absolument à rien, à son ancienne vie bien moins qu’à tout le reste. Quand un de ces sursauts qu’elle évitait ramenait son esprit vers les jours précédents, elle écartait la vision importune d’un geste lent, comme on chasse une fumée légère qui passe devant les yeux.
Le passé n’existait plus ; il avait sombré la veille sans laisser de traces, comme un navire brisé s’enfonce tout à coup dans un remous. Rien ne surnageait à la surface de l’eau tranquille, pas une épave inerte, pas un vestige de vie ; le passé avait été, il était mort. Une existence nouvelle recommençait depuis la veille… Monique n’était même pas bien sûre que la veille eût existé. Elle vivait à nouveau depuis le réveil étrange qui avait succédé à un sommeil confus et troublé.
Elle revoyait la fenêtre étroite de sa chambrette, où filtrait la lueur claire et nette d’un matin d’hiver ; s’étant dit qu’il devait être tard, elle s’était levée en hâte, avec l’impression qu’il fallait se dépêcher…
Elle ne pouvait faire vite ce qu’elle accomplissait d’ordinaire avec tant de promptitude, et cette langueur avait évoqué soudain le souvenir de la langueur des jours précédents, de la faiblesse mortelle qui l’avait envahie la veille… Habillée lentement, elle était descendue, toujours dans le même état d’extase somnolente ; les paroles qu’elle entendait heurtaient son ouïe comme des corps durs eussent heurté son visage, les meubles qu’elle frôlait lui paraissaient énormes et lourds, presque agressifs dans leurs formes arrêtées. Elle eût voulu vivre dans une sorte d’ouate légère et dorée, ou rien ne l’eût distraite de son inconsciente rêverie.
La voix de madame Hortense provoquait chez Monique ces brusques réveils de l’âme engourdie : elle regarda sa maîtresse, ébaucha un sourire, et continua sa besogne délicate.
— J’ai peur que tu ne sois malade, reprit la jeune femme. On dirait que tu as la fièvre. Viens donc ici…
Monique s’approcha ; les doigts fins de madame Hortense se portèrent sur le poignet, où le pouls battait avec rapidité ; la jeune fille tordit légèrement son bras pour éviter ce contact qui lui causait une sorte d’horreur ; les doigts se relâchèrent.
— Un peu de fatigue, un refroidissement peut-être. Tu iras dormir cette après-midi, quand Hubert sera venu.
Monique murmura un remerciement. Elle eût préféré continuer son travail, qui ne lui laissait pas le temps de réfléchir. Mais comment refuser cette marque de bonté ?
Lorsque Hubert eut pris sa place au pied de la chaise longue, la jeune fille monta l’escalier, se jeta sur son lit, et, les yeux fixés au plafond, continua son rêve.
L’avenir n’existait pas plus que le passé. Monique n’avait pas la moindre idée de ce que lui apporterait le lendemain, et cela lui était parfaitement égal.
La douleur et la joie ne lui importaient guère ; le présent seul comptait ; la minute où elle vivait, rien en-deçà, rien au-delà. Étendue sur sa couchette, ne pensant à rien, ne se souvenant pas, ne désirant aucune chose, elle resta pendant deux heures dans cet engourdissement coupé de légers frissons, tantôt pénibles, tantôt vaguement voluptueux.
Une horloge sonna quatre heures, quelque part. Il fallait descendre ; Monique se leva, lissa ses cheveux et descendit, toujours avec la régularité automatique d’une machine qui fonctionne parce qu’elle a été convenablement montée.
Elle n’avait pas vu son maître ce jour-là ; lui-même, surpris et presque effrayé de ce qu’il avait entrevu du caractère de cette fille bizarre, avait instinctivement évité de la revoir en présence de sa femme ou même des gens de la maison. Sans la croire capable d’un esclandre, il redoutait d’elle une faiblesse de la volonté, un entraînement de tendresse, peut être un flot de larmes, il ne savait quoi, mais quelque chose qui aurait pour sa tranquillité des conséquences extrêmement fâcheuses.
Il se repentait presque de ce qu’il avait fait ; non qu’il pût ressentir du regret pour l’existence perdue de la petite servante, mais parce qu’il pressentait combien celle-ci était différente des autres. Cela n’irait pas tout seul quand il s’agirait de rompre, il le comprenait désormais ; le charme sauvage et indompté qui l’avait séduit, le plaisir d’amour-propre qu’il éprouvait à soumettre cette rebelle, devenaient des dangers maintenant ; et malgré cela, il trouvait dans cette enfant étrange des impressions si nouvelles, elle était si différente de ce qu’il avait vu jusque-là, que retenu à la fois et attiré, il avait presque peur et très envie de la revoir, comme la veille toute à lui, perdue dans le présent au point non de mépriser, mais d’ignorer tout le reste.
Le soir vint ; plus tard que la veille, mais avec la même sécurité, Monique franchit le seuil de l’appartement du maître ; cette fois il l’attendait sur la porte, et lui tendit la main pour l’attirer.
Elle entra, sans quitter l’état de demi-somnambulisme où elle marchait depuis vingt-quatre heures.
M. Dunois fut frappé de sa pâleur, de son silence, du regard singulier et comme en dedans qui donnait aux traits de la petite paysanne une expression pour ainsi dire mystique.
— Madame n’a rien remarqué ? lui demanda-t-il, troublé à la pensée que d’autres pouvaient avoir été frappés de cette physionomie anormale.
— Elle m’a demandé si j’étais malade, et m’a envoyée me reposer, répondit Monique en passant sa main sur son front brûlant, avec un geste douloureux.
— Tu n’as rien dit, au moins ? insista M. Dunois inquiet.
Elle le regarda avec une expression suppliante.
— Ne me parlez pas de cela, dit-elle. Cela me fait mal.
Elle était, eu vérité, bien étrange, cette fille tantôt farouche, tantôt soumise et caressante comme un chien dévoué. Il ne pouvait obtenir d’elle aucune réponse, quelque question qu’il lui posât. Elle le regardait seulement, avec des yeux tantôt sombres, tantôt noyés de tendresses ; mais elle fût morte plutôt que de prononcer un mot qui pût éclairer son maître sur l’état de son âme. Sa pudeur, vaincue par la volonté de celui qu’elle aimait, s’était réfugiée sur ses lèvres et leur avait imprimé son sceau inviolable.
Bien à son insu, et s’il s’en était douté, il s’en fût fort indigné, M. Dunois ressentait pour elle quelque chose qui ressemblait à l’amour. Il n’eût jamais permis d’en parler légèrement en sa présence, et à la crainte mal définie que lui inspiraient, pour sa propre tranquillité, les conséquences d’une révélation, se mêlait pour Monique une appréhension réelle des chagrins qu’elle aurait à subir s’ils étaient découverts tous deux.
Sans être grand psychologue, M. Dunois se rappelait certaines histoires de filles séduites qui s’étaient jetées à l’eau, et quand ces idées lui venaient, il avait, suivant une expression énergique et vulgaire, « froid dans le dos ». De temps en temps à la Bourse ou dans son bureau, il songeait à l’un de ces lugubres faits divers dont les journaux ne chôment jamais, et il se disait : – Si j’avais pensé qu’elle fût ce qu’elle est… mais aussi, il faut convenir qu’elle est délicieuse, délicieuse….
Le nouvel an apporta le remue-ménage qui le caractérise en tous lieux ; les domestiques, surmenés le jour, étaient absents presque tous les soirs. M. Dunois rentrait chez lui de bonne heure, après un dîner en ville ou à son cercle, et retrouvait Monique qui l’attendait patiemment, assise sur les marches de l’escalier, tout contre la porte, à laquelle elle s’appuyait, comme si le frôlement de ce bois appartenant au maître eut été en lui-même une caresse.
Pour ces occasions, il rentrait par le jardin, qui donnait sur une ruelle, ainsi que les jardins des maisons contiguës ; en face de la porte vitrée qui séparait l’escalier du logis du concierge se trouvait une autre porte pareille, donnant sur le parterre. Cette porte était toujours fermée, excepté durant les belles journées d’été ; c’est par là que madame Hortense allait au jardin pendant la saison des chaleurs ; mais passé le mois de septembre, cette porte ne servait plus qu’à M. Dunois, quand il voulait rentrer inaperçu. Le concierge lui-même ignorait qu’il passât par là ; car le banquier, lorsqu’il rentrait tard ostensiblement, se servait d’une clef de la porte de la rue, qu’il portait toujours sur lui, et ne troublait point le repos de l’honnête gardien, profondément endormi dès onze heures du soir.
On croyait M. Dunois dehors et Monique dans sa chambre ; qui se fût douté que l’appartement du premier, si voisin de celui de madame Hortense, les recélât tous les deux ?
Quelques jours s’écoulèrent ainsi, Monique était un peu sortie de son engourdissement ; le voile qui avait pesé sur ses yeux pendant les premiers instants se soulevait comme par des bouffées d’air ou plutôt des souffles d’orage prochain. Elle ne raisonnait pas encore en elle-même, mais elle comprenait déjà qu’elle s’était rendue coupable d’une haute trahison ; cette idée, chassée cent fois, revenait avec une persistance cruelle, comme une guêpe s’acharne sur un visage, malgré les gestes que l’on fait pour la chasser.
Monique avait fini par avoir peur de cette idée, qu’elle appelait : l’idée, comme si c’était la seule qui pût la préoccuper. La voix de madame Hortense lui causait des frayeurs soudaines, des soubresauts pleins de terreur ; le regard de la jeune femme arrêté sur elle lui semblait une interrogation redoutable, à laquelle elle sentait bien qu’elle ne pouvait pas se soustraire.
— Si elle me le demande, pensait Monique, je ne pourrai jamais lui mentir.
Et la pensée que cette question pouvait lui être posée faisait passer des sueurs froides sur le corps aminci encore, allongé, amaigri de la petite Monique.
Madame Dunois avait remarqué les sorties fréquentes, aussi bien que l’air maladif et extatique de la jeune fille, et un jour, au moment où Monique venait de quitter la chambre, les mains pendantes, la tête baissée, comme une prisonnière conduite au supplice, la jeune femme dit à son mari :
— Cette enfant dépérit. Je crois qu’il faudrait la renvoyer dans son pays et la marier.
— Quelle idée ! fit M. Dunois un peu nerveux.
Il n’avait pas du tout envie, pour le moment, de voir partir Monique. Plus tard, ce serait différent ; mais il n’était pas encore las de son caprice, et sentait qu’il ne s’en lasserait pas de sitôt.
— Vous ne la voyez pas comme moi, insista madame Hortense. Je l’observe depuis quinze jours, cette enfant se meurt.
— Le mal du pays ? fit le maître, essayant de tourner la chose en plaisanterie.
— Ou le mal d’amour, répondit Hortense sérieusement. On a eu tort de la séparer de son fiancé. Les parents se croient sages, parfois…
Par un sentiment étrange, inexplicable, M. Dunois ressentit un accès de jalousie méchante. Serait-ce vrai ? Était-ce parce qu’elle était séparée de son fiancé, que, faute de mieux, Monique l’aurait aimé ?
— Qu’est-ce que cela peut me faire ? se dit-il avec dédain ; est-ce que je lui demande autre chose que ce qu’elle me donne ?
Mais il sentait bien qu’il se mentait à lui-même ; ce qui l’avait poussé vers Monique avait été un goût vulgaire ; ce qu’elle lui inspirait maintenant était quelque chose de plus profond et de meilleur.
— Je crois que vous vous trompez, dit-il après un court silence ; cette petite est simplement malade du manque d’air. Toutes ces filles qu’on fait venir de la campagne en sont là le premier hiver.
Madame Hortense ne répondit pas tout de suite.
— Et moi, dit-elle enfin, je crois qu’il y a là une douleur morale. D’ailleurs, elle a confiance en moi, je l’interrogerai.
— Il ne manquait plus que cela ! pensa M. Dunois, avec l’impression d’un homme qui reçoit une cheminée sur son chapeau. C’est que Monique est capable de se laisser prendre !
Avec un sentiment de colère très naturel contre la sincérité de Monique, M. Dunois lui fit le soir même une semonce capitale. Il lui démontra clairement tous les maux que ne pourrait manquer d’occasionner une imprudence, et il extorqua à la jeune fille la promesse de ne se laisser arracher la vérité sous aucun prétexte.
Le lendemain matin, pendant que Monique rangeait la chambre, madame Hortense lui parla comme elle s’était proposé de le faire.
— Tu as quelque chose, Monique, et tu ne veux pas me le dire, fit la jeune femme, en la regardant avec une extrême douceur. Est-ce que tu n’as pas confiance en moi ?
La petite servante détourna la tête. Le regard de madame Hortense la poignait comme une écharde entrée dans sa chair.
— Tu me disais tes petites affaires dans les commencements, reprit madame Dunois ; maintenant tu ne parles plus, tu as l’air de me bouder. Est-ce que, sans le savoir, je t’aurais fait de la peine ?
Attirée en dépit d’elle-même, Monique s’était approchée de la chaise longue. Elle resta là, toute droite, la tête légèrement inclinée et tournée du côté de la fenêtre. Ses doigts tordaient nerveusement le coin de son tablier, mais elle fut morte plutôt que de se laisser arracher une parole.
— Quelqu’un t’a-t-il fait du chagrin ? reprit madame Hortense. – T’a-t-on dit du mal de moi ? reprit-elle, voyant qu’elle n’obtenait pas de réponse.
— Oh ! fit Monique, les yeux brillants d’une colère étrange, on n’aurait pas osé !
— Alors, pourquoi ne veux-tu pas me dire la vérité ? Est-ce que tu ne m’aimes plus ?
— Ma petite madame chérie, s’écria Monique, ne plus vous aimer ! Je vous aime cent fois plus que…
Elle s’arrêta et se tordit les mains avec un véritable mouvement de désespoir.
— Eh bien, alors ?
— Je ne peux pas, s’écria la jeune fille avec une explosion de douleur et de rage. Je ne puis rien vous dire, et je n’ai rien du tout, rien du tout, rien du tout.
Sa voix s’était brisée ; elle prononça les derniers mots avec une sorte de gémissement. Madame Hortense sentit qu’il y avait là quelque chose de grave.
— Ta mère t’a écrit ? demanda-t-elle.
— Oui, pour le nouvel an.
— Ton fiancé ?
— Il m’a écrit aussi, il y a huit jours.
— Tu n’es pas malade ?
— J’ai mal partout, mais je ne suis pas malade.
Madame Hortense se tut, visiblement peinée, et ne sachant comment vaincre ce parti pris de ne pas se laisser pénétrer.
— Si je pouvais quelque chose pour toi, tu me le dirais ? fit-elle au bout d’un instant.
Monique lui jeta un regard de cerf forcé où se lisait toute la détresse d’une âme éperdue.
— Vous ne pouvez rien pour moi, ma bonne maîtresse, répondit-elle. Personne ne peut rien. Vous êtes bonne comme le bon Dieu, mais vous perdez votre bonté. Je n’ai rien, et d’ailleurs…
Un geste léger de sa main affaiblie acheva sa pensée : – Qu’importe, voulait-elle dire, ce que je puis ressentir ! Je compte si peu !
Madame Hortense appuya sa main délicate sur le bras de la jeune fille, qui tressaillit.
— On a parfois, dit-elle, des chagrins qu’on hésite à confier à sa mère, parce qu’une mère doit être sévère ; mais on peut les dire à une amie. Souviens-toi, Monique, que tu as en moi une amie, une vraie, une amie qui peut t’aider et te secourir…
Monique baisa lentement, presque froidement la main qui s’appuyait sur son bras, comme pour faire entrer plus profondément en elle le sens des paroles de bonté, puis elle s’écarta et reprit son service dans la chambre.
Madame Hortense resta préoccupée. Elle connaissait Monique depuis peu de temps, mais elle s’était attachée à cette nature originale et presque sauvage. Son expérience de femme encore aiguisée par les longues méditations que favorisait son état maladif lui disait qu’il y avait là une plaie profonde, peut-être un danger.
L’idée de danger prit de minute en minute plus de corps dans cet esprit clairvoyant. Monique ne pouvait s’être métamorphosée à ce point sans que quelque chose fût sur le point de changer dans sa vie. La pensée d’une séduction devait se présenter la première ; en effet, madame Hortense se dit que quelque homme indélicat devait avoir obtenu de l’ascendant sur Monique, que celle-ci se sentait ébranlée, qu’entre l’amour qu’elle avait promis à Marin et l’influence pernicieuse d’un larron d’honneur, la pauvre fillette devait être cruellement tiraillée…
Il fallait sauver Monique. Cette petite fleur des champs ne devait pas aller grossir l’amas de fange que le vice envoie chaque jour aux égouts de la vie. Mais pour la sauver, il fallait savoir. Comment s’informer ? pour le moindre détail, recourir à des renseignements fournis par une bouche étrangère ? À qui confier le soin délicat d’une enquête sur des faits d’un ordre purement moral ?
Toinette était hors de question.
C’était la dernière personne à qui l’on pût demander de faire des recherches sur la conduite de sa petite subordonnée. Cependant, le coupable, ou du moins celui qui, dans la pensée de madame Hortense, devait avoir l’intention de le devenir, ne pouvait être qu’un commensal ou un habitué de la maison, car Monique ne sortait jamais seule ; sa promenade sur la colline, la veille de Noël, avait été l’unique infraction à cette règle.
Les soupçons de madame Hortense se portèrent sur Firmin, le valet de chambre de son mari. Elle le savait peu scrupuleux, et ce n’était pas l’exemple de son maître qui eût pu lui inspirer des principes sévères, la jeune femme ne l’ignorait pas.
L’homme qui n’avait pas respecté l’innocence de Monique, celui qui avait dû trouver un plaisir pervers à effacer l’image du fiancé, à remplacer l’honneur et la vertu par le libertinage et la honte, ce devait être Firmin…
En ce cas, rien n’était désespéré, il suffisait de s’en assurer, et de montrer à Monique ce qu’était réellement cet être vicieux ; elle serait aussitôt guérie de son égarement passager.
La chose la plus urgente était de s’assurer que Firmin s’était réellement attaqué à la petite paysanne, et pour cela, il fallait que quelqu’un s’en informât. Quel serait celui-là ?
Au moment où madame Hortense se creusait vainement la tête, on frappa à la porte, et Hubert se montra.
— Vous arrives à propos, lui dit la jeune femme soudain illuminée. Je cherchais un homme de confiance pour une mission délicate, ce sera vous.
La physionomie du jeune garçon s’éclaira, et son regard remercia celle qui lui procurait le bonheur de lui rendre service.
Au moment de parler, madame Hortense s’aperçut que si la mission était difficile à accomplir, l’expliquer n’était guère plus aisé.
— J’ai peur, dit-elle en rougissant, que Monique ne soit sous une influence pernicieuse. Je la trouve fort différente de ce qu’elle était lorsqu’elle est arrivée, et je me suis dit qu’un tel changement ne pouvait être uniquement l’effet de sa vie nouvelle. Elle est jeune, elle est jolie… n’avez-vous pas remarqué, vous qui êtes de la maison, que quelqu’un lui fît la cour ?
Hubert, qui n’aimait pas Monique, s’occupait d’elle le moins possible, et n’avait rien remarqué.
— Je me suis figuré, reprit madame Hortense en rougissant de plus belle, que Firmin aurait pu avoir l’idée de la séduire… Cela n’aurait rien d’étonnant, car Firmin est, comme moralité, un homme peu recommandable, quelles que soient d’ailleurs ses qualités comme domestique… Je voudrais être rassurée sur ce point. Ne pourriez-vous savoir s’il voit cette petite en dehors des relations ordinaires du service, relations qui doivent être rares ?
— Je ne pense pas, dit Hubert, très troublé lui-même de s’entendre parler de ces choses par la femme qu’il aimait et respectait le plus au monde ; je ne pense pas que Firmin puisse avoir des entrevues particulières avec cette jeune personne. Elle ne sort jamais. Il est constamment dehors ; je dois vous dire même qu’au bureau on plaisante assez souvent sur son compte, et qu’on se demande comment il s’y prend pour remplir ses devoirs, en n’étant jamais dans la maison.
— C’est qu’il y a autre chose alors, fit madame Hortense avec un soupir. Rien ne m’ôtera de la tête que cette jeune fille est troublée jusqu’au plus profond de son être, et cela me fait de la peine. Je ne puis vous dire, mon enfant, quel chagrin je ressentirais, quelle responsabilité pèserait sur moi, si Monique était détournée de ses devoirs dans ma maison. C’est une chose qui ne doit pas arriver, qui ne pourrait pas arriver si j’avais l’usage de ma force et de ma santé ; je serais inconsolable si je conservais la pensée que, par ma faute, le bonheur d’une jeune fille confiée à mes soins a été mis en danger.
— Que faut-il que je fasse alors ? demanda Hubert, tout ému de la conviction avec laquelle s’exprimait madame Hortense.
— Voici : ne vous imaginez pas, mon cher enfant, que je veuille vous réduire au rôle d’espion…
— Oh ! fit Hubert avec un geste plein de vivacité.
— Je voudrais vous voir faire ce que je ferais moi-même si je pouvais marcher ; regardez autour de vous ; remarquez ce que fait Monique. Si quelque chose vous paraît singulier, dites-le-moi, c’est pour son bien ; cette simple précaution la sauvera peut-être. Assurez-vous qu’elle ne sort pas.
— Elle ne sort pas, affirma Hubert. Toinette le disait encore hier.
— Et le jardin ? fit madame Dunois.
— Oui, il y a le jardin.
— Ce ne pourrait être que le soir, quand elle me quitte. En ces derniers temps, la trouvant fatiguée, je l’ai souvent renvoyée de bonne heure…
— J’y ferai attention, répondit le jeune homme.
Il restait soucieux, avec une idée qu’il ne voulait ou n’osait exprimer.
— Qu’y a-t-il ? demanda madame Hortense, habituée à suivre depuis des années les pensées qui se succédaient sur ce visage expressif.
— Cela me fait de la peine pour vous, dit-il en levant sur elle des yeux où rayonnait toute la tendresse de cette âme honnête. Je suis triste de vous voir vous donner du souci pour des êtres qui ne devraient vous apporter que de la joie. Vous êtes si bonne, si brave, que le monde entier devrait vous adoucir l’existence… Ah ! si je pouvais quelque chose pour vous !…
— Tu peux me tranquilliser l’esprit au sujet de cette petite fille, fit la jeune femme, ou bien me convaincre de la nécessité de la renvoyer dans son pays. Dans l’un ou l’autre cas, tu m’auras rendu service.
Elle était revenue à l’ancien tutoiement familier sans s’en apercevoir. Hubert rougit de plaisir.
— Vous ne l’aimez donc pas plus que moi ? demanda-t-il avec une sorte de câlinerie gourmande.
— Quelle idée ! répondit madame Hortense ; elle allait rire, quand elle remarqua la rougeur du jeune homme et la tendre confusion de toute sa personne. Embarrassée elle-même, elle devint grave.
— Il ne peut y avoir rien de commun entre le sentiment de bienveillance compatissante que m’inspire cette enfant, et l’affection presque maternelle que j’ai pour vous, dit la jeune femme, avec une froideur qui lui coûtait. À vous, je vous ai tenu lieu de mère ; – à elle, je dois la protection et les sentiments affectueux que mérite tout être honnête, intelligent et bon… Cela n’a aucun rapport.
Hubert porta à ses lèvres, avec la ferveur d’un croyant, le bord du châle qui recouvrait les pieds de madame Hortense.
— Je vous remercie, dit-il très bas. Je serai trop heureux de pouvoir vous être utile.
Il restait debout devant elle, sentant qu’il devait se retirer et n’ayant pas le courage de le faire ; elle lut soudain sur ce visage qui avait cessé d’être enfantin pour prendre quelque chose de souffrant et de réfléchi, l’ombre d’un chagrin d’homme en même temps que l’extase et l’éblouissement d’une aurore.
— Oh ! se dit-elle attristée pour lui, la vie n’est donc faite que de chagrins, pour les autres de même que pour moi !
Son esprit lui suggéra aussitôt un remède.
— Vous aviez parlé de voyager autrefois, lui dit-elle.
Il leva la tête avec l’expression de l’inquiétude.
— Il faudra voyager, reprit-elle avec douceur ; nous vous chercherons quelque occasion d’aller à l’étranger, apprendre une langue…
Hubert baissa les yeux. Cela, c’était trop exiger ! Comment pouvait-elle vouloir qu’il s’éloignât d’elle ? C’était une cruauté inutile. Est-ce que partout ce ne serait pas la même chose ? Est-ce que l’éloignement l’empêcherait de mourir du besoin de se consacrer à elle, de ne vivre que pour elle ?
— Nous en reparlerons, – bientôt, – insista madame Hortense, avec son regard sérieux et sa voix calme.
Il n’osa rien dire, – et à quoi bon parler ?
— Vous reviendrez après le dîner, reprit la jeune femme. Si vous avez appris quelque chose, vous me le ferez savoir ; j’ai le pressentiment qu’il n’y a pas de temps à perdre.
Hubert s’inclina en silence et sortit. Madame Dunois le suivit du regard.
— Il a du chagrin, pensa-t-elle, il en aura bien davantage ! La vie est faite comme cela… et puis on se guérit, on n’y pense plus… Mais dans le moment, c’est dur… Pauvre petit !
La pensée compatissante de madame Hortense suivit un instant le jeune homme, puis se reporta sur Monique.
— Tout est péril, dit-elle, tout est tristesse… Serait-ce donc vrai que ceux-là seuls sont heureux qui meurent jeunes ?
Sa pensée se reporta vers l’enfant perdu, avec une tendresse avivée par l’idée des deux jeunes gens, presque enfants encore, dont le destin la préoccupait quoi qu’elle en eût, puis elle prit un livre, afin de ne pas se laisser aller à un trop vif ressouvenir de ses peines, et le livre n’étant pas très intéressant, au bout de peu de minutes, elle s’endormit.
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