‹ Un crimeChapitre 14 sur 24 · Chapitre 14

Chapitre 14

C’était la veille du jour des Rois, qui, en Normandie, est le jour de liberté des domestiques. Dans toutes les fermes et dans presque toutes les maisons, dès l’après-midi de la veille, les travaux sont mis de côté, serviteurs et servantes revêtent leurs habits de fête et s’en vont, parfois très loin, le plus souvent à pied, leur petit paquet au bout du bâton d’épine, vers les villages où vivent leurs parents.

La ferme des Landes était en émoi comme les autres. Les filles de ferme et les valets de labour se hâtaient de se réunir dans la grande salle où les maîtres, avant de les laisser partir, leur offraient le vin, comme à des hôtes.

Debout autour de la table de châtaignier, ils trinquèrent gravement, les hommes en ôtant leur chapeau, les femmes avec une révérence, et ils vidèrent jusqu’au fond les verres ou les « moques » qui avaient contenu le coup de l’étrier.

Puis ils dirent au revoir aux maîtres, et tous franchirent la barrière de la cour.

L’air était vif, la gelée traditionnelle des Rois semblait planer dans l’atmosphère ; le ciel serait bleu le lendemain ; pour l’heure, il se couvrait d’une légère vapeur grise, qui tantôt, au coucher du soleil, deviendrait rose.

Une fois sur la route, le groupe se divisa. Les uns allaient à droite, du côté des terres ; les autres à gauche, du côté de la ville.

— Eh bien, Marin Bonami, dit une jeune fille à l’air avenant, vous vous en venez par chez nous pour aller voir vos « gens » ?

— Non, dit Marin, je m’en vais du côté de Caen.

— Vous promener à la ville ? Je vous croyais plus fidèle aux bonnes coutumes du pays ! Est-ce que la fête des Rois n’est pas faite pour qu’on la passe en famille ? Vous auriez honte d’être tout seul dans une auberge où vous ne connaîtriez personne ?

— Aussi bien, dit gravement Marin, ce n’est pas dans une auberge que je passerai la nuit ; ce sera en chemin de fer, et demain, de bonne heure, je serai à Rouen.

— À Rouen ! fit en chœur la troupe qui, prête à se disperser, s’était réunie par attrait de curiosité.

— À Rouen, répondit Bonami. Chacun va voir ses gens ; moi qui n’ai plus de famille ni personne de mon sang pour se soucier de moi, je vais voir ma promise.

— C’est bien ! approuvèrent les filles, un peu contrariées cependant d’apprendre que ce beau garçon silencieux avait une promise, et que par conséquent il n’y fallait point penser.

— Elle vous attend ? demanda la servante.

— Non pas ! J’avais trop peur d’être empêché, et je n’aurais point voulu lui causer de peine. C’est une surprise.

— Allons, c’est bien. Bon voyage, Marin Bonami !

— Merci ! et à vous bon voyage, répondit-il en levant son chapeau.

Les serviteurs de la ferme s’éparpillèrent dans tous les chemins. Marin se trouva bientôt seul sur la route ferme et sonore qu’il frappait vaillamment du pied.

Le jour qui baissait déjà était cependant clair et vif ; la verdure brillante des houx luisait dans les baies, et leurs baies rouges semblaient des points de feu piqués çà et là. Les grandes traînes de ronces revêtues de feuilles brunies restaient immobiles dans l’air, sans mouvement, le long des chemins, les talus des fossés étalaient l’herbe d’un vert sombre à peine jauni, qui caractérise ce pays où la végétation ne meurt jamais et semble à peine s’endormir pendant quelques semaines.

Marin voulait être content ; il avait la ferme résolution d’être gai. Sa gaieté, à lui qui ne buvait pas et qui ne riait guère, n’était ni bruyante, ni même communicative. Mais parfois il sentait en lui-même des mouvements de satisfaction lumineuse de la vie et des choses, qui étaient sa gaieté.

— Je vais voir Monique, se disait-il, je suis content !

Le contentement ne voulait pas venir, malgré la bonne volonté de celui qui lui faisait appel ; la fraîcheur vivifiante de l’air, la satisfaction d’un jour de congé, l’espoir de voir sa jeune promise, tout cela ne dissipait que pour un instant le trouble inquiet qui, depuis des semaines, rongeait le cœur de Marin.

— Ses lettres ne sont pas comme au commencement, se disait-il ; et pourtant, en si peu de mois, elle ne peut pas avoir changé !

Il se le répétait à satiété, et ne parvenait pas à se convaincre.

Quand elle était partie, si petite, si faible, si enfant encore, il avait ressenti la frayeur de celui qui abandonne aux flots une barque trop frêle et faite pour le plaisir et non pour le travail. Elle avait juré de ne pas changer, la pauvrette. Elle était de bonne foi, mais que savait-elle du destin qui l’attendait ? Combien sont-ils, ceux qui, sûrs d’eux-mêmes, peuvent jurer de ne pas changer ? Ne faut-il pas, pour tenir un pareil serment, avoir éprouvé par soi-même que le malheur n’est pas le plus fort lorsque l’homme apporte à lui tenir tête un indomptable courage ?

Monique, que savait-elle de la vie ? N’avait-elle pas toujours été heureuse ?

Sous le ciel qui devenait plus gris, et qui se piquait au-dessus de sa tête de points pâles, à peine devinés, qui étaient des étoiles, Marin marchait régulièrement ; son pas ferme et lourd de paysan faisait résonner le sol durci, et le rythme de son allure semblait lui chanter le chant qu’à cette heure les vagues brisées entonnaient autour des roches noires.

Là-haut, sous les noisetiers, maintenant dépouillés de leurs feuilles, près du doué qui ne réfléchissait plus que les rameaux grêles sur le ciel clair, Marin avait vu Monique toute petite, toute petite… Qu’il y avait longtemps !

Près de sa mère qui lavait, courbée dans sa hotte de bois où elle était agenouillée, sur le linge qu’elle frappait de son battoir, la petite, toute petite, mordait dans une tartine de pain beurré. Elle pouvait avoir deux ans à peine et se tenait bien campée sur ses petites jambes rondes, chaussées de gros bas de laine ; lui, garçonnet d’une dizaine d’années, chassait devant lui, du bout d’une gaule, le vieux cheval de son père, qui remontait lentement le sentier de la falaise, portant sur son bat une « somme » de fougère séchée.

Il avait regardé l’enfant drôlette avec ses cheveux blonds, semblables à du verre filé, et ses yeux bleus, rieurs et futés, mais innocents comme les yeux bleus des véroniques qui croissent au pied des chênes ; la petite, enhardie, avait levé ses bras mignons, demandant à monter sur le cheval.

Se baissant vers elle, touché de cette confiance enfantine, il l’avait enlevée et assise sur la fougère embaumée. Le vieux cheval n’avait pas semblé s’apercevoir qu’on eut ajouté à son fardeau, et ils étaient partis ensemble vers le cellier, où, somme après somme, la fougère s’entassait déjà jusqu’au plafond vermoulu.

Que de jeux, de rires, de cris d’oiseau dans le vieux cellier, pendant que Marin déchargeait la bonne bête ! Il avait fallu arracher la fillette, presque de force, à la joie de grimper bien haut pour se laisser dévaler jusqu’à terre, au milieu des pennes de fougère roussies par le vent du nord. Elle en aurait pleuré, s’il ne l’avait remise bien vite sur le cheval patient, où il la maintenait sur le bât, de sa main étendue…

Depuis, il l’avait toujours aimée ; le rire de ses yeux bleus lui semblait une fête à chaque fois qu’il la rencontrait. Et maintenant, chose en vérité singulière, pendant qu’il se hâtait vers sa fiancée, c’était la petite Monique qu’il voyait sur la route, un peu devant lui, pas plus haute que le genou, marchant vite, et se retournant souvent pour le regarder d’un air malin, prête à courir s’il faisait mine de l’atteindre.

C’était un autre pays, d’autres routes, et cependant la petite Monique allait toujours, toujours devant : la nuit était venue, et sous les étoiles qui brillaient d’un éclat vif au ciel glacé, Marin suivait l’ombre de l’enfant heureuse, visible pour lui seul, et que, malgré sa hâte à presser le pas, il ne parvenait pas à rejoindre.

La lande s’étendait à perte de vue devant lui, grise et solitaire ; avant de s’y engager, il regarda en arrière. Il quittait le pays bocager, les chemins creux, les ruisseaux qui mouillent familièrement les pieds du voyageur, dans les sentiers qui abrègent la distance. Après la lande, il aurait la ville, et la station du chemin de fer, trop loin encore pour qu’il en vît briller les feux.

Un frisson de froid et de chagrin passa sur lui, au moment où il mesura du regard l’espace étendu devant lui. Sans qu’il sût pourquoi, il éprouvait vaguement l’impression qu’il quittait toute une vie ancienne, et qu’il s’engageait dans l’inconnu, un inconnu redoutable.

Un clocher perdu au loin sonna lentement neuf heures, très haut dans l’air, comme si les sons n’eussent jamais dû toucher la terre, puis le silence se fit sur la lande, très solennel, et si profond que le sifflement d’un souffle de vent dans la bruyère séchée résonna à l’oreille de Marin, l’instant d’après, comme une fanfare éclatante.

Il marchait sur le chemin bruni, que de profondes ornières dessinaient sur la lande avec des détours capricieux, formé depuis des siècles par le pas incertain du premier homme ou du premier cheval qui avait passé là.

Machinalement, pendant des centaines d’années, hommes et bêtes avaient suivi ce premier tracé, sans songer à le redresser pour abréger la route ; pendant des années encore, les zigzags se détacheraient entre les deux nappes de bruyère, tantôt fleurie, tantôt desséchée ; l’homme se laisse mener par les choses plus qu’il ne les mène…

Marin se sentit tout à coup horriblement seul, horriblement triste. Il songea à ses compagnons de travail, qui étaient tous arrivés, à cette heure, chez leurs parents ou leurs amis : ils se chauffaient à la flamme d’un foyer, près d’une table bien garnie : ils avaient dans les yeux la joie de revoir les êtres chers, dans les oreilles la musique des voix aimées, dans le cœur la grande joie d’avoir été attendu, désiré, choyé…

Pressant le pas, il voulut évoquer l’image de Monique, lui tendant ses lèvres sous le soleil de juillet, dans le cimetière ; il ne put.

Il voulut alors la voir comme tout à l’heure, petite et marchant devant lui sur la route. Il ne le put davantage.

Il essaya de se la représenter le lendemain, lorsqu’il arriverait et qu’elle pousserait en le voyant le cri de joie qu’il s’était souvent imaginé. Il ne le put pas non plus.

Durant les longues heures du voyage dans la nuit glaciale, en wagon, ou sur les plates-formes désertes aux embranchements, il ne put rappeler l’image envolée. Monique avait disparu de son cerveau, et il en ressentait au cœur l’impression désolée d’un enfant qui se réveille orphelin.

q

Page 1