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Chapitre 15

Hubert descendait l’escalier lentement, avec la préoccupation pénible d’un homme qui, tiraillé en deux sens opposés, ne sait à quoi se résoudre.
C’était un véritable cas de conscience qui se dressait devant lui ; le premier de sa vie, et à coup sûr un des plus délicats qui se puissent imaginer.

On surveille volontiers pour son propre compte ceux dont on croit avoir à se méfier : rien de plus naturel pour l’être qui se trouve ainsi en état de légitime défense. Surveiller pour le compte d’autrui n’est point si aisé. Mais lorsque autrui ne peut pas surveiller par lui-même ? Lorsque autrui est la plus chère aimée, la droiture en personne, empêchée par la maladie et l’infirmité d’accomplir, non plus ce qui peut la défendre, mais le devoir de protection nécessaire à son âme ?

Hubert, fort perplexe, s’arrêta au pied de l’escalier, puis tout à coup remonta comme une flèche. Sa chambre était en haut, non loin de celle de Monique : il allait chercher la jeune fille, lui dire en face, en la regardant dans les yeux, que sa conduite inquiétait madame Hortense, qu’elle devait au moins la paix de l’esprit à cette maîtresse si bonne, et que c’était une cruauté que de causer par les irrégularités de sa manière d’être un tel souci à ce pauvre être timoré, généreux et enthousiaste, qui avait nom madame Hortense.

L’idée était chimérique, chevaleresque, absurde, mais Hubert avait de ces idées, et il savait bien qui les lui avait mises dans la tête.

Arrivé au haut de l’escalier, il chercha la chambre de Monique, et la trouva.

Vainement, il frappa à la porte ; personne ne lui répondit. La clef restée à l’extérieur indiquait que la jeune fille ne pouvait s’être enfermée. À pas lents, il redescendit ; ordinairement, il passait par l’escalier de service ; cette fois, il redescendit par le grand escalier, espérant trouver la petite servante sur le palier, peut-être, ou dans le vestibule.

Comme il atteignit le second étage, il entendit la voix de M. Dunois au-dessous de lui et s’arrêta.

— Non, disait le maître d’un ton mesuré, pas avant dix heures. Je ne peux pas rentrer plus tôt.

— Et si je m’endors ? répondit Monique.

— J’irai te réveiller, fit la voix de M. Dunois. Mais pourquoi ne m’attendrais-tu pas dans ma chambre ?

— Et si Firmin vient ? S’il me trouve chez vous ? qu’est-ce qu’il dira ?

— Il n’y aura personne dans la maison passé huit heures, répliqua le maître. Tous les domestiques iront dans leurs familles ou chez leurs amis ; tu sais bien que c’est aujourd’hui la veille des Rois.

Si Hubert avait pu voir le nuage qui passa sur le visage de la jeune fille, il eût eu pitié d’elle ; mais il ne la voyait pas. Glacé d’horreur, il était resté immobile, craignant de comprendre, et comprenant trop bien.

— À ce soir, dit M. Dunois ; puis on entendit le bruit d’un baiser, puis le banquier entra chez sa femme.

On n’entendait plus aucun bruit dans l’escalier, Hubert se pencha vers la rampe. S’il pouvait avoir mal compris, mal entendu ! si la personne qui avait parlé n’était pas Monique…

Il se pencha par-dessus la rampe et regarda.

Monique debout, les deux mains enveloppées dans son tablier, par une frileuse habitude de paysanne, regardait alternativement de ses yeux sombres la porte de madame Hortense et celle de M. Dunois. Elle roulait dans sa tête un problème ardu, qu’elle ne parvint pas à résoudre, car après un instant de méditation elle entra lentement dans l’appartement de sa maîtresse.

Hubert descendit alors, stupéfié comme un homme qui a reçu un coup sur la tête. Monique, Monique et M. Dunois ! L’horreur du vice s’étalant au foyer conjugal, la petite servante naïve à peine arrivée et déjà corrompue ! Et lui, l’époux infidèle ne se contentant pas d’aller chercher au dehors la satisfaction de ses appétits grossiers, mais introduisant la débauche jusqu’au chevet de sa femme !

Le pauvre garçon ressentait ce que ressentent les esprits élevés et délicats la première fois que les laideurs de la vie se présentent à eux ; il restait écrasé sous le coup, ne sachant à quelle branche se raccrocher, voyant tourbillonner autour de lui les remous fangeux de l’égout où se déversent constamment les impuretés de l’existence.

Il se trouva dans la rue sans savoir comment, il entra dans les bureaux, s’assit à sa table et reprit sa besogne journalière sans savoir ce qu’il faisait. Machinalement, il alignait les phrases des lettres qu’il copiait ; son esprit était ailleurs, et il se demandait ce qu’il dirait le soir à madame Hortense.

Le jour baissa, les becs de gaz revêtus de serge verte remplacèrent pour les employés la lueur incertaine de l’après-midi de janvier, et, tout à coup, un peu avant la clôture du travail, M. Dunois entra.

Hubert se sentit recroqueviller jusqu’au plus profond de lui-même à la pensée que cet homme allait peut-être s’approcher de lui et lui parler.

Le banquier faisait sa tournée ; M. le principal lui donnait des explications et présentait à sa signature quelques papiers survenus depuis le matin. Hubert fut appelé ; le cœur frémissant d’horreur mal contenue, il s’approcha, tenant les lettres demandées. M. Dunois y jeta un coup d’œil et les lui rendit, sans même le regarder. Hubert faisait partie des rouages qui apportaient dans la maison le flot d’or quotidien ; pour le maître, il n’était rien de plus… Le jeune homme pensa à madame Hortense, dont l’appartement, situé précisément au-dessus, n’était séparé de lui que par l’épaisseur du plafond. Pauvre chère aimée ! Si elle savait ! Non, il ne lui dirait pas, il ne pouvait lui dire !…

M. Dunois s’en alla, les bureaux furent fermés, chacun se dirigea du côté de ses plaisirs. Hubert resta indécis sur le seuil. Qu’allait-il faire ?

Il pensa à retrouver Monique, à la prendre par le bras, et à la tirer dehors en lui disant :

— Va-t’en, malheureuse !

Et puis il se dit qu’à présent c’était bien inutile, qu’elle lui résisterait, et que le bruit d’une lutte serait pour madame Hortense le plus sûr des avertissements. Quoi faire, alors ?

La rassurer, évidemment. Quoi que pût apporter le lendemain, il fallait donner à cette créature angélique le repos d’une nuit encore. Elle l’accuserait de négligence ; peu importait. L’essentiel était qu’elle n’eût pas un souci qu’on pût lui épargner.

Fort de cette résolution, il monta chez elle. L’heure s’avançait déjà. Sept heures allaient sonner. Il frappa à la porte bien connue. La voix chère lui dit d’entrer. Il entra.

Madame Hortense était seule, sous la lumière atténuée de la lampe à abat-jour. Un peu plus pâle encore que de coutume, elle tenait un livre à la main, mais elle ne lisait pas.

À la vue du jeune homme, ce doux visage s’éclaira d’un sourire : comme il devait se souvenir plus tard de ce sourire et du regard qui l’accompagnait !

— Eh bien, lui dit-elle quand il se fut approché, avez-vous quelque chose à m’apprendre ?

— J’ai fait tous mes efforts, répondit-il avec une affectation de gaieté qui éveilla aussitôt un doute dans l’esprit clair de la jeune femme. J’ai bien regardé, bien cherché partout ; vous vous êtes trompée, madame.

— Trompée ! Oh ! non. Monique me cache quelque chose ! fit-elle en détournant les yeux.

— Je ne veux pas dire, reprit Hubert, cherchant à réparer sa maladresse, que Monique n’ait pas de chagrins. Cela se voit d’ailleurs, qu’elle n’est plus la même ; je veux dire seulement que ce n’est pas dans la maison… j’ai été partout… et…

Il s’embrouillait dans ses phrases, sentait bien qu’il disait ce qu’il ne fallait pas dire : les yeux clairs de sa protectrice s’étaient fixés sur lui. Avec le sentiment qu’il avait fait complètement fausse route, saisi par l’angoisse qu’il ne savait quoi d’inconnu et de redoutable, il joignit les mains.

— Oh ! madame, dit-il en la regardant avec passion, croyez-moi ; je vous assure que je vous dis la vérité, et il n’y a rien qui doive vous tourmenter ni vous inquiéter ; tout va bien, je n’ai rien découvert, d’autres n’en découvriront pas davantage, je vous assure, je vous assure !

Madame Dunois le regarda jusqu’au fond de l’âme, et, sous ce regard, il sentit sa gorge se serrer sous une violente envie de pleurer.

— Je vous crois, dit-elle en baissant les yeux.

Elle était absolument certaine qu’il avait découvert le secret de Monique et certaine aussi qu’il ne le lui révélerait pas. Elle sentait peu à peu grandir la conviction mal définie, mais déjà menaçante, que ce secret l’intéressait, elle, et que le jeune homme mourrait plutôt que de lui causer un chagrin. De là à deviner la vérité il n’y avait qu’un pas.

— Vous ne vous préoccuperez plus de cela, dites, ma chère maîtresse ? fit-il, employant des expressions de tendresse dont il s’était jusque-là refusé la douceur. Vous ne penserez plus à cela ? Cette petite ne vaut pas la peine que vous ayez du souci à cause d’elle ; laissez-la tranquille. Ne songez qu’à vous ! Tout le monde vous aime et vous respecte ; qu’avez-vous besoin de vous creuser la tête pour des choses sans importance ? Vous n’y songerez plus, n’est-ce pas ?

Il la vénérait comme une mère, et il lui parlait presque comme un enfant.

Madame Hortense arrêta sur lui ses yeux purs.

— Vous êtes une bonne et belle nature, lui dit-elle. Votre cœur est si droit que même l’affection ne peut le fausser. J’ai eu tort de vous demander ce que je vous ai demandé. Vous me donnez plus de joie en ce moment, mon enfant, que pendant toute votre vie.

Il leva sur elle un regard rayonnant, dont les larmes brisèrent l’éclat.

— Vous aurez été une grande consolation pour moi, reprit-elle ; dans la vie inutile et stérile que je mène, c’est quelque chose que d’avoir dirigé vers le bien vos instincts et d’avoir deviné ce que vous pourrez être. Pour cette joie, mon enfant, je vous remercie.

Il s’agenouilla près d’elle, trop loin pour la toucher, mais assez près pour être sous sa main si elle l’étendait.

— Vous, dit-il tout bas, me remercier ! oh !

— Oui, je vous remercie. J’ai peu de joies, vous m’en avez donné une. Relevez-vous.

Il obéit.

— Vous partirez bientôt, reprit-elle ; je ne sais si alors les circonstances seront ce qu’elles sont aujourd’hui… Souvenez-vous, mon enfant, que dans votre nouvelle carrière, dans votre vie tout entière, mon estime vous accompagnera.

— C’est une bénédiction que vous me donnez là ? fit Hubert d’une voix étouffée.

— Je vous la donne en effet, répondit la jeune femme. Nous ne parlerons plus jamais de ces choses ; les impressions s’émoussent à être trop souvent répétées, et il faut que vous conserviez celle-là très fraîche et très forte. Elle vous défendra contre bien des pièges de la vie.

Il resta muet, plein de la gravité recueillie de ceux qui reçoivent les sacrements de l’Église.

— Allez, mon enfant, dit-elle. Allez avec ma confiance et mon amitié.

Il la salua et se retourna pour la voir encore.

La chambre baignait dans la lumière adoucie, telle qu’il l’avait vue tant de fois ; le petit paysage de Corot dans son cadre paraissait plus gris et plus doux encore que de coutume, et elle… elle ! elle lui souriait, avec sa douceur divine ; les joues un peu rosées par l’émotion, les yeux un peu plus brillants, par quelques larmes d’attendrissement sévèrement réprimées, elle le suivait du regard avec un dernier signe de tête.

— Ah ! comme je mourrais pour elle avec joie ! se dit-il en refermant la porte. Mais elle n’en saura jamais rien !

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