Chapitre 16
Madame Hortense sonna et demanda son dîner. Lorsque M. Dunois dînait au cercle, elle se faisait servir dans sa chambre, un peu plus tôt, afin de donner plus de temps à ses domestiques.
Au moment où, servie par Monique, elle achevait son repas, M. Dunois entra, élégant et beau comme de coutume.
— Déjà fini ? dit-il, et moi qui n’ai pas encore commencé !
— Tous nos gens sortent ce soir, répondit la jeune femme ; j’ai fort pressé le service pour leur donner une heure de liberté de plus.
— Toujours bonne ! fit le banquier avec un sourire affectueux.
Il connaissait aussi bien qu’âme au monde les vertus de sa femme, il les appréciait, pourvu qu’il ne fût point contraint à se priver en leur honneur du moindre des agréments de sa vie.
— Qui est-ce qui reste ? demanda-t-il en mettant ses gants.
— Le concierge avec sa femme ; je crois même qu’ils ont invité quelques amis.
— Cela, c’est pour la maison ; mais pour vous ?
— Monique.
— Tout ça ? fit M. Dunois avec une moue dédaigneuse.
— Cela me suffit. D’ailleurs, j’ai à lui parler ; elle a décidément quelque souci qu’elle me cache ; j’espère bien avec une heure de tranquille conversation l’amener à se confesser.
M. Dunois fit un mouvement d’humeur. Monique entrait au même moment avec une tasse de thé sur un plateau, et la porte de la chambre resta ouverte.
— Bonsoir, ma chère, dit le banquier. Je rentrerai tard, probablement.
Ses yeux cherchaient ceux de la petite servante, mais celle-ci, la tête basse, évitait même de se tourner vers lui.
M. Dunois sortit, sans fermer la porte. Madame Hortense avait déposé sa tasse vide sur la table auprès d’elle ; quelque chose d’étrange se passait en elle et autour d’elle, quelque chose qu’elle ne devinait pas encore, mais qu’elle allait deviner.
— Madame va se remettre sur sa chaise longue ? demanda Monique.
La jeune femme était assise dans le fauteuil où elle s’installait pour prendre ses repas.
— Non, pas encore, dit-elle.
Il lui semblait, par la porte ouverte, entendre du bruit sur le palier. Tout à coup la voix de son mari appela.
— Monique ! dit-il d’un ton rude, comme s’il voulait la gronder.
— Monsieur ! répondit-elle.
Au lieu de courir sur le palier, où il devait se trouver, elle se dirigea lentement vers lui, tirant après elle la porte sans la fermer.
Le bruit des voix aurait dû venir à madame Hortense ; son oreille très fine ne perçut qu’un chuchotement. Par un de ces prodiges de force qui se produisent chez les êtres les plus faibles au moment des grandes crises, la jeune femme se leva sans aide et atteignit la porte, qui céda lentement sous la pression de ses doigts.
Sous la lumière éclatante du gaz, sur le fond rouge du tapis et des portières orientales qui décoraient la porte de M. Dunois, madame Hortense aperçut distinctement, impitoyablement, comme on voit des tableaux vivants, Monique, les deux bras autour du cou de son maître, qui, penché sur elle, l’embrassait longuement.
Aucun bruit n’avait trahi la présence d’un témoin. M. Dunois se dégagea en souriant, effleura du doigt la joue pâle de la petite servante, et descendit l’escalier. Monique le suivit des yeux, écouta la porte vitrée se refermer, et se retourna, pour rentrer, le visage encore illuminé de la flamme du coupable baiser.
Toute blanche, appuyée au chambranle de la porte, madame Hortense, debout, lui barrait le passage, et dans ses yeux pleins de mépris, de colère et de chagrin, Monique lut sa déchéance.
Elle restait sur le palier, frémissant de tout son corps, n’osant faire un pas ni dire un mot, prête à se rouler aux genoux de la femme outragée, prête aussi à se révolter sans mesure ni raison. Tout dépendait du premier mot, du premier geste que ferait madame Hortense.
Celle-ci la regardait toujours, avec la même expression où peu à peu dominait pourtant la pitié. Monique s’aperçut qu’elle fléchissait. Sans qu’elle le sentit, ses jambes pliaient sous elle, et elle allait tomber…
La jeune fille s’élança, la soutint dans ses bras et l’entraîna vers la chaise longue, où la jeune femme se laissa tomber en se débattant.
— Ne me touche pas, ne me touche pas ! dit-elle d’une voix étranglée. Malheureuse !
Monique s’était reculée de deux pas, et, appuyée au mur, elle regardait sa maîtresse d’un œil égaré. Madame Hortense étendit autour d’elle ses mains débiles, trouva l’appui du dossier et s’assit, le visage tourné vers la petite servante.
— Toi, toi ! lui dit-elle, toi que j’ai aimée, que j’ai choyée, toi en qui j’avais confiance !
— Ne me dites rien, fit Monique avec un geste de douloureuse impatience. Ne me faites pas de reproches.
— Toi, qui vivais près de moi, qui prétendais m’aimer !
— Je vous aime ! cria Monique éperdue. Je vous aime plus que tout !
— Ne mens pas ! ne sois pas hypocrite…
— Je vous aime ! répéta la jaune fille en frappant du pied avec violence. Ne dites pas que je ne vous aime point. Je ne mens pas, je n’ai pas menti. Si vous m’aviez demandé si c’était vrai, je vous aurais répondu que oui.
Madame Hortense la regarda avec une sorte d’inquiétude. Elle ne pouvait comprendre ce caractère étrange et complexe.
— Tu m’aimais, et tu jouais ce rôle, et tu me baisais les mains, après que…
— Taisez-vous ! fit Monique en mettant les mains sur ses oreilles. Taisez-vous, cela fait trop de mal de vous entendre.
— C’est ta punition ! Si tu as encore quelque sentiment de remords, écoute-moi, sache ce que tu as fait, regarde ta faute en face !
— Non ! non ! je ne veux pas ! Taisez-vous ! cria Monique, en se tordant comme sous l’assaut d’une douleur physique atroce.
— Je t’estimais, reprit madame Hortense, je t’aimais, et tu m’as trompée !…
— Mais taisez-vous donc ! répéta la jeune fille avec l’accent d’une colère grandissante que bientôt elle serait impuissante à contenir. Je ne veux pas que vous me fassiez mal comme ça ! Je ne veux pas supporter ça !
— Il ne fallait pas commettre la faute, si tu ne veux pas supporter le remords !
Monique frémit de tout son corps, et s’appuya fortement contre le mur. Madame Hortense garda un instant le silence ; la petite servante la regardait d’un air farouche. Soudain les yeux de la jeune femme s’emplirent de pleurs, et elle laissa échapper un sanglot.
— Trompée ! dit-elle, trompée par ceux qu’on aime ! Est-il rien de plus affreux !
Monique tomba à genoux et lui tendit les bras de loin.
— Ne pleurez pas, oh ! je vous en supplie, ne pleurez pas ! je ne peux pas vous voir pleurer !
Elle se traîna sur ses genoux jusqu’à la chaise longue et voulut prendre les mains de madame Hortense, mais celle-ci la repoussa avec horreur. Monique se releva et la regarda d’un air sombre, pendant qu’elle continuait de pleurer.
— Dans ma maison, sous mes yeux ! Vous avez osé vous donner des rendez-vous dans ma chambre, et je ne voyais rien, et j’aimais cette petite…
— Je vous ai dit de ne pas dire de telles choses, gronda Monique d’une voix rauque, je ne peux pas les entendre, cela m’étouffe, cela me tue, j’aimerais mieux un coup de couteau !
— C’est le remords ; il est juste que tu souffres, tu l’as mérité ! Mais moi, je n’ai pas mérité de souffrir, je n’avais jamais fait de mal à personne…
Monique se tordit violemment les mains.
— Ne parlez pas, gémit-elle avec l’accent d’une douleur intolérable. Ne me poussez pas à bout !
— Tu m’entendras pourtant ! C’est lâche, ce que tu as fait là ! Tu as trompé ton fiancé, tu m’as trompée, tu as menti à tout le monde…
— Mais taisez-vous donc ! cria Monique affolée, se redressant comme sous les coups d’un fouet invisible.
Elle n’eut pas un instant l’idée qu’elle pouvait s’en aller et échapper ainsi à la torture qu’elle subissait. Elle ne pouvait détacher ses yeux de ceux de madame Hortense qui la fascinaient.
— Misérable hypocrite ! Oh ! que tu m’as fait de mal ! je ne me consolerai jamais ! Tu sauras jusqu’à ton dernier jour que tu m’as déchiré le cœur !
Monique, folle de rage et de douleur, se baissa et prit un chenet dans la cheminée ; les cendres éparpillées volèrent par la chambre.
— Taisez-vous, car je n’en peux plus, dit-elle tout bas, en crispant ses doigts glacés sur l’arme dangereuse.
— Me tuer ? Ce ne sera rien auprès du mal que tu m’as fait !…
Le chenet traversa l’espace restreint qui séparait les deux femmes. Un coup sourd, un faible gémissement, le bruit d’une porcelaine brisée, puis le chenet roula presque sans choc sur le tapis dans les plis de la fourrure qui recouvrait la chaise longue.
Monique, toute saisie du mouvement qu’elle n’avait pu retenir, resta immobile pendant la durée d’un éclair, puis elle se précipita vers sa maîtresse en criant :
— Madame, madame, je vous ai blessée, pardonnez-moi !
Un mince filet de sang, qui allait en grossissant par saccades, coulait de la tempe de la jeune femme. Elle ouvrit les yeux, mais elle n’y voyait plus.
Ses mains s’agitèrent faiblement, elle poussa un soupir, puis resta sans mouvement ; le filet de sang coulait maintenant comme un ruisseau.
Monique recula un peu, la regarda, joignit les mains et dit tout haut :
— Je l’ai tuée !
Elle ne ressentit en ce moment ni trouble, ni frayeur, ni remords. Elle trouvait cela tout simple et ne songeait à aucune conséquence, ni même à aucune difficulté présente.
La voix de madame Hortense ne résonnait plus à ses oreilles ; c’était un grand soulagement pour Monique ; le silence lui paraissait un bienfait énorme, elle en était toute calmée, presque joyeuse.
— Je l’ai tuée ! se dit-elle au bout d’un moment. Elle était fâchée contre moi… J’aurais mieux aimé la voir en colère que de la voir pleurer. La voir pleurer, c’est ça que je n’ai pas pu supporter ; oui, c’est cela. Sa colère, au fond, ça m’était bien égal.
Elle haussa les épaules par un geste de dédain.
Le ruisseau de sang coulait toujours, mais plus lentement. Il avait tracé sur la robe de cachemire bleu de la jeune femme un sillon écarlate, qui s’assombrissait déjà. Le doux visage était resté triste, l’effroi de la mort n’avait pas eu le temps de le défigurer, et les larmes perlaient encore au bord des yeux à demi fermés.
Monique la regardait toujours. Elle n’avait pas la moindre notion du danger. Si quelqu’un fut entré, elle n’aurait pas même songé à chercher une explication.
Très lasse, comme si elle avait beaucoup marché, Monique s’assit machinalement sur une chaise qui se trouvait là, et elle continua de regarder sa maîtresse.
Elle songeait vaguement à beaucoup de choses confuses, entre autres à un agneau qu’elle avait jadis arraché aux dents d’un chien de chasse, et qui, saignant, blessé à mort, la regardait avec des yeux presque humains. Elle était bien aise que madame ne l’eût pas regardée avec ces yeux-là avant de mourir, parce qu’elle n’aurait pas pu le supporter. Qu’aurait-elle fait, alors ?
Mais ce n’était pas la peine d’y songer, puisque ce n’était pas arrivé !
La chambre se refroidissait rapidement, et une odeur lourde qui donnait mal à la tête s’y était répandue ; Monique frissonna deux ou trois fois, mais elle n’eut pas l’idée de s’en aller. Elle avait une sorte d’impression qu’elle remplissait son devoir en veillant la morte. Elle avait veillé des morts au village, et cette circonstance ne lui paraissait pas plus extraordinaire que les précédentes.
Un temps fort long s’était écoulé, lorsqu’elle entendit un léger bruit en bas ; c’était la porte du jardin qui se refermait.
— On vient chercher le corps, pensa-t-elle.
Son état mental, voisin de la folie, lui inspirait un calme extraordinaire.
Un pas monta l’escalier avec précaution, puis s’arrêta sur le palier. Monique tourna la tête et vit M. Dunois, qui, stupéfait de trouver la porte ouverte autant que de voir Monique assise le long du mur, s’était arrêté, pris d’inquiétude.
Elle lui fit un signe de tête pour l’engager à entrer, et resta assise.
M. Dunois entra, et à peine sur le seuil poussa un cri, aussitôt réprimé.
— Elle pleurait et ne voulait pas se taire, dit Monique ; je lui avais dit plusieurs fois de ne pas me parler comme ça, alors je lui ai jeté quelque chose à la tête. Elle est morte tout de suite, sans rien dire.
— Malheureuse ! fit M. Dunois en secouant Monique par le bras. Malheureuse !
— Elle m’a dit aussi ce mot-là, fit la jeune fille sans résister.
— Mais elle avait raison ! Comment as-tu pu…
— Vous n’allez pas me blâmer, toujours, fit-elle en le regardant d’un air irrité. Vous savez bien que c’est autant votre faute que la mienne !
M. Dunois recula, les yeux hagards. Pour un homme de plaisir qui n’avait jamais cherché dans la vie que des moments agréables, ceci était vraiment trop dur.
Après être resté un moment atterré, il s’approcha de sa femme, et, tout blême, avec un frisson, il posa sa main sur la main entrouverte qui gisait sur ses genoux. Elle n’était peut-être pas morte, après tout ?
La main était refroidie ; hagard, il interrogea les lèvres, les yeux déjà vitreux… Si, elle était morte.
— Cela vaut mieux, dit tranquillement Monique ; puisqu’elle savait !
— Elle est folle ! murmura M. Dunois en regardant alternativement le cadavre et la jeune meurtrière dont le calme l’épouvantait.
— Elle n’aurait jamais cessé de me faire des reproches. Elle aurait pensé mal de moi jusqu’à mon dernier jour. Elle ne pouvait pas savoir, n’est-ce pas, que c’était vous qui aviez voulu ?
— Qu’est-ce que nous allons faire ? dit le banquier, avec un geste irrité, qui voulait intimider Monique, et qui ne réussit qu’à lui faire hausser les épaules. – Qu’est-ce que nous allons faire ? répéta-t-il plus haut, en voyant qu’il n’obtenait aucune réponse.
— Allez chercher les gendarmes, dit-elle tranquillement. Je n’ai pas envie de mentir.
M. Dunois crispa ses poings avec un geste de mauvaise colère et la regarda d’un air menaçant.
— Est-ce que vous croyez que j’ai peur de vous ? dit-elle en fixant sur lui ses yeux clairs et brillants.
Le banquier se calma. Évidemment une querelle avec Monique était ce qui pouvait arriver de pis en ce moment. La pendule marquait presque onze heures ; d’un instant à l’autre quelqu’un de la maison pouvait rentrer.
— Tu ne penses qu’à toi, dit-il, mais moi, je suis en danger autant que toi. J’ai une situation à garder, et puis enfin on peut m’accuser… Il faut donner le change. Qu’on croie au moins que c’est un voleur…
— Je ne mentirai pas ! dit fièrement Monique.
— Eh ! je ne te demande pas de mentir ! Tiens, va dans ta chambre, couche-toi comme si tu avais dormi ; quand tu entendras du bruit, descends, et ne dis pas que c’est toi. Je ne te demande que cela.
— Vous savez mentir, vous ! fit-elle en le regardant dédaigneusement.
— Pense donc, reprit-il durement, qu’il s’agit de ma considération, de ma vie tout entière ! que je puis être déshonoré ! Fais cela pour moi, Monique ! Tu ne veux pas me faire du mal, à moi ! Tu m’aimes pourtant ?
— Non ! répondit-elle brièvement. Depuis qu’elle m’a dit le premier mot, je ne vous ai plus aimé. Je vous déteste. Je vous détestais aussi avant.
Dunois réprima un mouvement de rage. Qu’importait qu’elle le haïsse. L’essentiel était qu’elle gardât le silence, qu’elle ne révélât pas l’inqualifiable scandale. C’est pour le coup qu’il n’eût plus osé se montrer en plein jour !
— Déteste-moi si tu veux, reprit-il avec une douceur qui lui coûtait l’emploi de toute son énergie, mais ne dis rien. À cause de ta mère ! ajouta-t-il au hasard, à cause des gens de ton pays, qui auraient honte de toi…
Elle le regarda comme si elle lui défendait d’ajouter un mot.
— C’est bon, dit-elle après un petit silence qui pour Dunois fut interminable ; je ne dirai rien : mais je ne mentirai pas, je vous en préviens !
— Soit ; alors va-t’en, va-t’en vite. Tu n’as rien vu, tu ne sais rien, tu es allée te coucher aussitôt après mon départ. C’est entendu, va !
Elle disparut avec des mouvements d’une roideur automatique. Elle monta lentement, sans s’arrêter ; après un court intervalle, il entendit la porte se refermer en haut, et il poussa un soupir de soulagement.
L’esprit pratique du banquier lui avait suggéré sur-le-champ un plan assez facile à exécuter. Avec un poignard d’acier qui servait de coupe-papier, il fit rapidement sauter la serrure d’un petit secrétaire où madame Dunois enfermait ses bijoux et son argent. Prenant à poignée l’or et les billets de banque, il jeta ceux-ci dans la flamme mourante du foyer, où il les aida à se consumer, après quoi il en mêla les cendres à celles du bois ; ensuite, il courut à sa chambre et jeta ses clefs dans la poche d’un vêtement porté la veille, puis il descendit rapidement l’escalier, en ayant soin de laisser un louis sur le palier, deux autres louis tombèrent près de la porte du jardin, par laquelle il sortit ; dans la ruelle, sur le seuil même il jeta encore une pièce, puis il fit le tour et alla sonner à la porte de la rue.
Tout ceci avait pris du temps. Quelques employés venaient de rentrer par l’escalier de service, car on voyait des lumières aux fenêtres de leurs chambres, tout en haut de la maison. Dans la loge du concierge, on festoyait encore, M. Dunois fut obligé de sonner deux fois avant qu’on lui ouvrît.
— Comment, monsieur, dit le vieux domestique, vous n’avez donc pas pris votre clef ?
— Je l’ai perdue, ou bien je l’ai laissée dans ma chambre, répondit le maître.
Il s’était fait une physionomie souriante ; le froid de la nuit et l’animation qu’il avait déployée avaient fait monter un peu de rose à ses joues. Il avait bien l’air d’un homme heureux, qui a dîné au cercle et fait ensuite une partie de cartes.
Le concierge referma la porte de la rue. M. Dunois monta lentement l’escalier ; la porte qui donnait sur le jardin avait sa physionomie ordinaire. Rien n’indiquait qu’elle eût vu ou non passer un criminel. Pour l’œil prévenu de M. Dunois seul, brillaient dans l’ombre les deux louis tombés près du seuil.
Comme il atteignait le palier, il poussa une exclamation.
Le concierge, qui prenait en ce moment congé de ses hôtes, l’entendit et ouvrit la porte vitrée.
— Monsieur ? dit-il, croyant répondre à un appel.
— Qu’est-ce que c’est que cela ? fit M. Dunois en indiquant la pièce d’or.
— C’est un louis, monsieur, répondit le brave homme.
— Comment se trouve-t-il là ? Et cette porte qui est ouverte ?
Le banquier indiquait l’appartement de sa femme.
— Et madame qui n’est pas enfermée ! s’écria le concierge.
Mû par une curiosité bien naturelle, il avança rapidement et recula avec un cri d’horreur.
— On a assassiné madame !
— Ma femme ! cria M. Dunois.
Attirés par le bruit des voix, les habitants de la maison accouraient de tous côtés, leur bougie à la main.
— Au secours ! hurla le concierge affolé, au voleur ! à l’assassin !
Sur le seuil de la chambre de madame Hortense se pressaient maintenant dix têtes effarées : M. Dunois, appuyé au mur, en face de la chaise longue, livide, les bras pendants, semblait la personnification de l’horreur.
Ce n’était pas un rôle qu’il jouait. Tantôt, la nécessité de sauvegarder les apparences avait noyé tout le reste ; il avait fait comme un naufragé, qui, voyant sombrer autour de lui sa famille et sa fortune, n’a pendant un moment d’autre idée que celle de sauver sa propre vie ; mais à présent, Dunois ressentait l’horreur du crime : la perception de la perte qu’il avait faite se doublait de la pensée qu’il était la cause réelle, quoique détournée, du meurtre ; c’était sa femme, la digne maîtresse de son logis, la douce martyre des dernières années, la belle et charmante compagne des jours antérieurs, qui était là, inanimée.
— Ma pauvre femme ! dit-il, et de vraies larmes tombèrent de ses yeux.
M. Dunois était un viveur ; ce n’était point un hypocrite. Il regrettait sincèrement cette pauvre Hortense qui l’avait si peu gêné, qui lui donnait de bons conseils, et qu’il était toujours sûr de trouver là, quand un froissement quelconque de la vie lui inspirait le besoin de rechercher une main amie.
Et puis, la voir ainsi, c’était vraiment trop horrible !
— Ils l’ont tuée avec un chenet, monsieur, dit le concierge, qui buvait ses larmes, tenez, le voyez-vous par terre ! Pauvre bonne dame ! Un ange du bon Dieu ! Et ils l’ont tuée pour voler, le secrétaire est forcé.
— Cherchez, cria M. Dunois.
— Il n’a pas pu passer par la porte, dit le concierge. J’ai veillé tout le soir.
— Mais, par le jardin ?
On courut, et l’on trouva les pièces d’or qui marquaient le chemin parcouru par le voleur imaginaire.
— C’est Monique qui l’a vue la dernière, cria Toinette, qui arrivait folle de douleur.
— Monique, Monique ? crièrent dix voix.
Elle descendit, pâle comme un suaire.
— On a tué madame ! disait-on autour d’elle.
— Ma petite madame ! fit-elle avec une indicible expression de pitié, de tendresse et de respect. Oh ! ma petite madame !
Hubert arriva, la tête nue, les yeux creusés comme par un mois d’insomnie.
— On ne l’a pas tuée ? dit-il. Ce n’est pas vrai ?
On lui fit place ; ceux qui avaient déjà vu comprenaient qu’il fallait se reculer pour laisser passer les autres. Il s’arrêta court devant la chaise longue, les mains serrées dans une crispation intense et douloureuse.
— Elle, dit-il, elle…
La tête lui tournait, il voyait rouge, il avait envie de ressaisir le chenet tombé et d’en frapper l’assassin.
Il regarda autour de lui, et ses yeux féroces rencontrèrent le visage blême de M. Dunois.
Brusquement, il tourna la tête, et chercha Monique.
Elle était à genoux près de la porte, comme écrasée sous le poids de sa douleur. Elle regardait sa maîtresse avec une prière ardente dans ses yeux brûlants.
— Vous que j’aimais tant, disait-elle tout bas, vous si bonne, si belle… ma petite madame ! Oh !
Elle souffrait une véritable agonie, et ne pouvait exprimer ses souffrances. Non qu’elle tint à la vie, mais la parole lui manquait. En ce moment, elle n’eût pu même s’accuser ; son cerveau surmené ne liait plus les idées les unes aux autres.
— C’est vous qui l’avez vue la dernière ? lui demandait-on. Quand ? À quelle heure ?
— Comme je voudrais être à sa place ! dit Monique tout haut, en regardant d’un air suppliant la personne qui lui parlait.
— Ce n’est pas Monique, c’est moi, répondit M. Dunois d’une voix claire. Quand j’ai dit bonsoir à ma femme, à huit heures, elle venait de renvoyer Monique qui paraissait souffrante ; elle m’avait dit qu’elle attendrait pour se mettre au lit le retour de Toinette.
— Pourquoi suis-je sortie ? s’écria celle-ci en se tordant les bras.
— Et c’est moi qui ai engagé Monique à monter dans sa chambre. Est-ce vrai ? Voyons, répondez, mon enfant, c’est très important. Est-ce vrai que c’est moi qui vous ait dit de monter à votre chambre ?
— C’est vrai, répliqua la jeune fille sans remuer. Elle parlait comme dans un rêve, sans quitter des yeux le cadavre de sa maîtresse.
Hubert regardait M. Dunois avec une intensité qui eût effrayé celui-ci s’il s’en fût aperçu, et la conviction grandissait incessamment dans son esprit que cet homme était le meurtrier.
Depuis qu’il avait vu le banquier avec la petite servante, sur le palier, le jeune homme avait éprouvé une crainte vague de ce qui allait arriver.
Loin de se douter que madame Hortense pût s’assurer par elle-même de ce qu’il s’efforçait de lui cacher, il avait craint qu’il ne s’adressât à de moins scrupuleux que lui, et n’avait cessé de retourner dans sa tête les redoutables conséquences qu’entraînerait une indiscrétion.
Mais, en voyant sans vie celle qu’il aimait par-dessus tout, il se dit que dans un moment de colère, M. Dunois, exaspéré par les reproches, avait frappé sa femme… Quelqu’un avait donc parlé ? Qui cela pouvait-il être, alors que tous ces gens épouvantés avaient l’air de ne rien savoir ?
La police arriva sur ces entrefaites : dès la première alerte, quelqu’un de la maison était allé à toutes jambes prévenir les autorités. Une enquête sommaire fut faite avec beaucoup de précision et de netteté.
— Quelle somme contenait le secrétaire ? demanda-t-on à M. Dunois.
— Je ne sais ; sept ou huit cents francs, peut-être plus.
— En or ?
— En billets principalement. Je remettais les sommes en billets à… à ma femme.
— Les billets et l’or ont disparu. On n’a pas touché aux bijoux, de peur sans doute que ceux-ci ne fussent reconnus quand on voudrait s’en défaire. Est-ce que la porte du jardin était habituellement ouverte ?
— Pas habituellement, répondit M. Dunois avec une légère hésitation.
— Comment se fait-il qu’une porte aussi dangereuse ne fût pas toujours cadenassée et verrouillée ?
— Je passais quelquefois par là pour rentrer le soir, répliqua le banquier. Elle était fermée au jour tombant, et je me servais d’une clef pour l’ouvrir.
— C’était, en tout cas, fort imprudent, fit observer le fonctionnaire. Le voleur a dû avoir des complices dans la maison…
Un murmure de réprobation circula dans la foule assemblée sur le palier, dans l’antichambre, partout où quelqu’un pouvait trouver place, car beaucoup d’amis et de voisins s’étaient joints aux domestiques et aux employés. Malgré l’heure indue, le bruit de l’assassinat s’était déjà répandu dans le quartier.
— Qui y avait-il dans la maison au moment du crime ?
M. Dunois pâlit, et regarda autour de lui. D’après la réponse qui allait être faite, son stratagème, ou bien réussissait, ou bien tournait misérablement contre lui.
— Moi, dit le concierge. Moi, ma femme et une demi-douzaine de parents. Mais nous étions dans la loge, et nous n’avons rien entendu. On n’entend rien de ce qui se passe dans la maison.
— Qui encore ?
— Monique, cria Toinette. C’est elle qui était chargée de veiller ma chère maîtresse. Elle ne devait pas la quitter, non, monsieur ! Elle était responsable de madame ! Une pauvre chère âme qui ne pouvait pas mettre un pied devant l’autre sans qu’on la soutint sous le bras ! Si Monique avait été là, monsieur, l’assassin n’aurait pas pu faire son coup !
— Monique ? Où est Monique ?
On l’avait relevée, on la traîna devant le fonctionnaire.
— Femme de chambre au service de madame Dunois ?
Monique inclina la tête.
— Vous l’avez quittée à huit heures ? C’est M. Dunois qui vous a dit de monter ?
Elle garda le silence, avec un faible signe qui passa pour un acquiescement.
— Vous n’avez rien entendu ?
Elle secoua la tête. Non, elle n’avait rien entendu.
— Vous ne savez rien ?
Elle ne répondit pas.
On se regardait dans la foule. Hubert la tenait sous son regard, mais elle ne le voyait pas.
— Vous n’avez rien entendu, ni vu personne ? C’est bien extraordinaire !
Elle regarda avec une expression d’agonisante le magistrat instructeur.
— Cette fille est au moins complice, fit celui-ci en s’adressant à demi-voix à M. Dunois.
Le banquier n’osa répondre. Hubert s’était tourné vers lui, comme pour lui demander ce qu’il allait dire.
Un mouvement se fit ; Monique se trouva les mains prises dans les menottes. Un grand cercle se fit autour d’elle et des agents qui la tenaient.
— Cette fille ? fit M. Dunois d’une voix étranglée.
— On va s’occuper d’elle ; en attendant, elle parlera sans doute, et révélera le nom de son complice.
Le banquier frémit de tout son corps ; un instant il eut envie de dire la vérité ; puis il se rendit compte que ce serait horrible. Il le sentait bien, Monique avait dit vrai dans le premier moment : la main de la petite servante avait frappé, mais c’était du maître qu’était venu le coup.
La nuit s’était écoulée dans toutes ces formalités. Lorsque le sinistre cortège sortit de la maison, les premières lueurs d’une pâle aube de janvier se montraient au ciel.
Une foule hostile s’était amassée dans la rue, prête à huer les coupables, si l’on en avait trouvé.
— Qu’est-ce qu’il y a dans cette maison ? demanda un voyageur fatigué, qui arrivait d’un pas lourd, et qui regardait le numéro d’un air inquiet.
— Un crime.
— Un crime ! On a tué quelqu’un ?
— Une femme.
— Oh ! mon Dieu ! pourvu que ce ne soit pas elle ! Une jeune femme ?
— Oui ! Et bonne, et jolie ! Faut-il être sans cœur !
Marin Bonami s’était poussé au premier rang, et il essaya d’entrer.
— On ne passe pas ! lui fut-il répondu.
— Mais j’ai affaire là-dedans.
— Vous attendrez. Vos affaires ne sont pas si pressées que celles de la justice ! lui répondit un agent railleur.
Un grand mouvement se fit dans la foule, Marin Bonami regarda, de toute l’intensité de ses craintes et de sa passion…
Monique parut sur le seuil, les menottes aux mains, avec une sorte de résignation satisfaite sur le visage.
— Oh ! l’assassin ! À l’eau ! hurlèrent quelques énergumènes.
— Monique ! s’écria Marin en lui tendant les bras, ils ne t’ont pas tuée ! Ô Monique !
Elle l’aperçut, recula en chancelant, poussa un cri d’effroi et tomba la face contre terre.
— Non, non, pas cela, cria-t-elle, je ne puis pas supporter cela, emmenez-le, ou tuez-moi !
On l’avait relevée, on la soutenait sous les bras, en face de la foule hostile ; elle cachait sa figure comme elle pouvait, derrière un des agents qui la maintenaient.
— Mais qu’est-ce qu’on lui veut donc ? demanda Marin, qui ne comprenait pas.
— C’est elle qui a tué l’autre, répondirent vingt voix. À l’eau ! à la guillotine ! à l’eau !
— Elle ? fit Marin en se retournant comme un lion, vous en avez menti !
Un éclat de rire terrible lui répondit, le rire gouailleur et sans pitié qui accueille les naïfs quand ils refusent de croire au mal.
Monique ne l’entendit pas ; elle avait glissé à terre une seconde fois, et les agents n’avaient plus entre eux qu’un corps inerte.
On fit avancer la voiture, elle y fut transportée ; Marin ne disait plus rien. Quand les chevaux s’ébranlèrent, il se mit à courir ; il courut tant et si vite qu’il arriva en même temps qu’eux devant la porte de la prison. On tira de la voiture Monique toujours inanimée, elle fut transportée à l’intérieur, et Marin, resté seul au dehors, se demanda si tout cela n’était pas un mauvais rêve.
Non, c’était bien la réalité.
Alors il se demanda de quel droit une telle souffrance tombait sur un pauvre diable comme lui qui n’avait rien fait à personne, – et il ne trouva pas de réponse.
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