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Chapitre 17

Toute la ville en émoi cherchait l’explication de ce mystère.
Le vol seul devait avoir été le mobile du crime, car madame Dunois ne pouvait pas avoir d’ennemis. Sa touchante infirmité, sa bonté compatissante l’avaient rendue chère à tous, et dans sa maison elle était adorée.

Le mystère était dans ceci : Monique était-elle ou n’était-elle pas complice du ou des meurtriers ? car bientôt on en avait supposé toute une bande. Les uns disaient oui, d’autres disaient non.

Après tout, sa complicité n’était pas nécessaire. La porte de l’escalier donnant sur le jardin pouvait fort bien n’avoir pas été fermée. M. Dunois, appelé devant le juge d’instruction, avait déclaré l’avoir trouvée plus d’une fois close d’un simple loquet ; avec un couteau, rien de plus facile alors que de faire sauter le pêne de la serrure ; c’était un jeu d’enfant.

Dès lors Monique devenait blanche comme neige.

Le malheur était que Monique n’avait pas l’air innocente. Elle répondait à une question sur dix, et pour le reste se renfermait dans un mutisme obstiné. Ce n’était pas là la conduite d’une jeune personne qui n’a rien à se reprocher. Ses rares réponses même n’étaient pas d’accord entre elles, et cela donnait à penser au monde.

Monique suivait en cela un système parfaitement logique, par rapport à elle-même, et parfaitement absurde relativement aux autres, qui ne la croyaient coupable que de complicité. Elle racontait l’emploi de son temps jusqu’au départ de M. Dunois. À partir de ce moment, elle refusait de donner le moindre éclaircissement ; elle était montée chez elle quand M. Dunois lui avait dit de monter.

— Quelle heure était-il ?

À cette question, aucune réponse.

En effet, elle ne pouvait pas dire qu’alors il était près de onze heures. Elle s’entêtait à sauver non elle-même, mais son maître, mue par la vague intuition que si on l’accusait d’avoir directement commis le meurtre, quelque chose arriverait qui ferait de ce maître, sinon le meurtrier, au moins un complice étrangement compromis.

Depuis le moment où elle avait aperçu, fixés sur elle, débordants de tendresse triomphante, les yeux de Marin, en extase de la voir vivante après l’avoir crue morte, Monique vivait dans un désespoir obtus.

Le remords n’avait pas de place dans cette âme ; absorbée dans sa propre douleur, elle souffrait de savoir madame Hortense morte, exactement comme si c’eût été la main d’un autre qui l’eût assassinée. Elle avait perdu une personne qu’elle aimait, et cela lui faisait de la peine. Un autre sujet de chagrin était la pensée de Marin, rôdant éperdu autour de la prison, cherchant à la voir sans y parvenir ; il souffrait, elle en était sûre, et elle eût voulu n’importe à quel prix lui épargner cette souffrance. Quant à supposer qu’il pouvait la croire coupable, elle ne l’admettait pas une minute.

— On le lui dirait, pensait-elle, qu’il n’y croirait pas ! Jamais une idée pareille n’entrera dans sa tête.

C’est avec une sorte d’orgueil qu’elle caressait cette idée. Orgueil pour Marin, qui avait l’âme assez haute pour avoir cette confiance en elle ; orgueil pour elle-même, dont le passé rendait impossible la vraisemblance d’un crime commis par elle.

Tout cela était très vague et très confus dans son esprit. Elle percevait les sensations physiques et les impressions morales comme le plongeur voit au travers des verres de son scaphandre ; tout était trouble autour d’elle avec de grandes lueurs soudaines, sanglantes comme un éclair d’orage, qui ouvraient devant elle des abîmes infinis d’horreur muette.

Ces lueurs étaient sinistres. Elle voyait madame Hortense étendue sur la chaise longue, avec le mince filet de sang coulant sur son beau visage, ou bien c’était Marin au milieu de la foule hostile ; ces deux visions lui apparaissaient avec une intensité effroyable, alors elle mettait ses mains sur ses yeux en criant : « Non, non, je ne veux pas ! » Et elle se roulait à terre avec des cris de rage impatiente. Elle voulait ne pas voir cela ; elle le voulait tellement que pendant des heures elle arrivait à ne plus y penser ; puis l’horreur la reprenait et la laissait brisée pour des journées entières, inerte, incapable de se défendre contre les pensées redoutables, si elles étaient venues : – elles venaient rarement alors ; mais quand Monique se sentait envahie par elles, c’était comme par un flot mortel contre lequel il est inutile de chercher à se défendre. Ses pensées la tenaient, non plus avec l’intensité furieuse des apparitions violentes, mais avec la sournoise méchanceté des tourments qui vous usent peu à peu, comme la lime use le fer.

On avait d’abord cherché un amant à Monique. L’amant était le côté obligatoire de ce crime ; on n’avait encore rien trouvé. Interrogée sur ce point, elle avait répondu : – J’ai un fiancé ; il était à la ferme des Landes, il est arrivé pour me voir emmener.

Là-dessus on avait arrêté Marin. Il avait prouvé le plus aisément du monde qu’il avait passé la nuit en chemin de fer. Un homme qui voyage la veille des Rois d’embranchement en embranchement pendant huit mortelles heures, est facilement reconnu, ne fût-ce que par son billet.

Marin relâché sur-le-champ avait demandé à voir Monique, on lui avait répondu qu’elle était au secret. Il était sorti triste et muet. En rentrant à son auberge, il avait pris son paquet, payé sa note, et il était allé loger ailleurs.

Il ne pouvait pas rester dans cet endroit où il avait été arrêté.

Le jour même, il écrivit à la ferme des Landes pour dire qu’un malheur de famille l’empêcherait de reprendre son service. Il avait emporté avec lui ses économies, qu’il voulait employer à l’achat d’une montre d’or pour Monique. Avec sa sobriété, il avait de quoi vivre longtemps ; il ne songea point à se préoccuper d’autre chose que de l’heure présente. Celle-ci était assez douloureuse pour l’absorber tout entier.

Un autre être souffrait indiciblement ; c’était Hubert.

Il avait perdu toute la joie, tout le charme de sa vie. À la minute où ses yeux s’étaient arrêtés sur le cadavre de madame Hortense, il avait senti mourir en lui sa jeunesse et son bonheur.

Ce garçon de seize ans, formé par une culture intelligente, affiné par un sentiment profond et pur, était soudain devenu un homme, un homme vieilli par l’écrasant effondrement qui précipitait dans le gouffre de la mort l’idole de sa vie entière, celle qui, vivante, aurait soutenu, sans en être diminuée, les assauts du temps et de l’éloignement.

Mais la douleur de sa perte était décuplée par cette fin tragique. Un besoin de vengeance dévorait l’âme d’Hubert, et le pauvre enfant se sentait déchiré par les griffes des passions mauvaises, qui font tant souffrir les êtres bons et tendres.

Hubert était convaincu d’une chose : M. Dunois, trahi par lui-même, ou par un autre, ou peut-être simplement menacé de se voir deviné, avait assassiné sa femme dans un moment de colère.

Et le jeune homme restait pris entre deux alternatives redoutables : celle de laisser non vengé le meurtre de sa bienfaitrice, et celle de dénoncer M. Dunois, qui avait aussi été, dans une mesure incontestable, son bienfaiteur.

Hubert était cité comme témoin ; devant le juge d’instruction, il n’avait rien eu à dire d’important : ni l’accusation, ni la défense ne se doutaient qu’il pût apporter des lumières différentes de celles des autres employés habitant la maison. Les questions qui lui avaient été posées n’avaient point amené de conflit entre sa conscience et ses perplexités ; mais à l’audience, il en serait autrement : il ne pourrait toujours se taire. Qu’arriverait-il alors, et que penserait-il de lui-même si un seul mot de sa bouche faisait passer M. Dunois du banc des témoins à celui des accusés !

Madame Hortense avait été portée au cimetière ; elle reposait désormais à côté de son petit garçon sous la grande pierre plate, que peu de semaines auparavant, en mémoire de l’enfant mort, elle avait fait couvrir de roses blanches.

M. Dunois avait mené le deuil en époux affligé, les deux familles réunies l’avaient suivi ; quelques paroles émues prononcées sur la tombe par un ami avaient amené dans tous les yeux un regain de larmes, puis on s’était séparé, et les gens en noir avaient repris le chemin de leurs demeures.

M. Dunois rentrait chez lui, lorsque devant sa porte il rencontra Hubert.

Celui-ci, le cœur trop plein, ne pouvait plus attendre, et voulait parler au veuf ; indigné par l’attitude de celui-ci durant la longue cérémonie, il éprouvait le besoin irrésistible de le regarder en face, et de lui dire, à lui, du moins, s’il ne devait jamais le dire à d’autres, toute l’horreur que lui inspirait l’hypocrite meurtrier.

Machinalement, Dunois s’arrêta devant la porte des bureaux, fermés à l’occasion des funérailles ; il n’avait pas envie de rentrer dans son appartement, où tout lui rappelait Monique, qu’il voulait chasser de sa pensée le plus possible. Il tira sa clef de sa poche, – il en avait tout un trousseau, de ces clefs, que depuis le jour du crime il ne pouvait plus toucher sans frémir, – et il ouvrit la porte. Il ferait des chiffres pendant une heure, cela lui détendrait les nerfs.

Au moment d’entrer, averti par on ne sait quoi, il se retourna et vit Hubert.

— Que voulez-vous ? lui demanda-t-il.

Les yeux rougis et creusés, le visage tiré et vieilli du jeune homme lui déplaisaient ; il était ennuyé que quelqu’un dans la maison eût l’air d’avoir plus de chagrin que lui.

— Je voudrais vous parler, monsieur, répondit Hubert.

Les regards des deux hommes se rencontrèrent, et, dans celui de son jeune employé, M. Dunois lut quelque chose qui lui fit passer un frisson sur les épaules.

— Entrez ici, dit-il, nous y serons seuls.

Il referma la porte et se dirigea vers son fauteuil, situé dans une espèce de case vitrée, d’où il dominait tout son personnel. Le grand rez-de-chaussée, vaste et haut de plafond, était désert et sentait l’odeur de papier qu’on retrouve dans toutes les administrations.

— Qu’est-ce que vous avez à me dire ? fit M. Dunois, quand il se fut assis.

Hubert, resté debout, le regardait sans répondre ; le banquier fut forcé de lever les yeux.

— Pourquoi laissez-vous accuser cette fille ? demanda le jeune homme.

M. Dunois plongea jusqu’au fond des yeux de son interlocuteur, et soudain il pâlit.

— Vous… vous ne supposez pas, dit-il avec un grand mouvement de colère intérieure, vous ne vous imaginez pas, je pense, que je…

— Vous savez bien que c’est vous qui l’avez tuée ! fit Hubert avec violence.

— Moi ? s’écria le banquier, qui se dressa et leva la main au ciel. Par mon honneur, par l’âme de la morte, je jure que ce n’est pas moi !

Ce cri lui était échappé dans toute la sincérité de son innocence matérielle. Il avait oublié qu’Hubert, son juge, n’était qu’un enfant, et son subalterne ; il n’avait songé qu’à se défendre devant une accusation imméritée.

— J’aurais donné ma tête, dit-il avec véhémence, pour que ce ne fût pas arrivé, pour que la pauvre femme vécût longtemps honorée et tranquille… Comment avez-vous pu penser que c’était moi ?

— C’était si naturel ! fit Hubert convaincu et désarçonné ; il tombait du haut de son accusation et se sentait tout étourdi.

— Mais, reprit M. Dunois, qui revenait à lui et qui sentait la colère le prendre, de quel droit vous êtes-vous permis de me soupçonner ?

— Je vous ai vu embrasser Monique, répondit simplement le jeune homme, je vous ai entendu lui donner rendez-vous pour la nuit.

Le banquier fut repris de terreur. Si ce témoin se mêlait de parler, non seulement lui, Dunois, devenait le héros d’un prodigieux scandale, mais Monique était perdue, car pour peu qu’elle sentît la vérité devinée, elle parlerait et se perdrait elle-même ; elle l’avait dit, il la savait fille à tenir son serment.

— Et vous avez conclu ? dit M. Dunois, essayant de se raccrocher à quelque chose.

— Que d’une façon ou d’une autre, la défunte avait eu connaissance de la vérité, qu’elle vous avait fait des reproches d’avoir suborné cette jeune fille sous le toit qui devait la protéger, et que vous l’avez frappée, dans votre irritation.

— C’était assez bien imaginé, répliqua M. Dunois avec une pointe de sarcasme. Il en voulait à ce garçon de lui dire si tranquillement de si rudes vérités.

— Et maintenant qu’est-ce que vous pensez ?

— Je pense, monsieur, que je me suis trompé, répondit honnêtement le jeune homme.

M. Dunois garda le silence.

— C’est tout ce que vous avez à me dire ? fit-il au bout d’un instant.

— Non, monsieur. Après l’entretien que nous venons d’avoir, je sens que je ne puis plus rester ici. Je vous remercie des bontés que vous avez eues pour moi jusqu’à ce jour, et je vous prie de me permettre de quitter la maison.

— Soit, répondit le banquier.

Il se sentait mal à l’aise devant Hubert, et il aurait donné bien des choses pour le voir s’en aller tout de suite. Il ne s’offusquait point en voyant que ce jeune homme qui l’avait si gravement offensé par ses soupçons ne lui offrait pas d’excuses ; après ce qu’Hubert avait vu, lui, Dunois, se sentait coupable à ses yeux.

— Qu’avez-vous intention de faire ? demanda-t-il.

— La défunte voulait vous demander de me faire voyager, répondit Hubert. Je désire lui obéir ; seulement, je ne vous demanderai pas, monsieur, de vous occuper de moi. Je vous demanderai simplement un certificat, et, si l’on s’adresse à vous, des références telles que vous jugerez à propos de les donner.

— C’est bien, dit M. Dunois. Quand voulez-vous nous quitter ?

— Aujourd’hui même, si vous n’y voyez pas d’obstacle. Je vais aller au Havre, et de là en Amérique. C’est après-demain jour de transatlantique. J’ai quelques économies…

— Je n’y vois pas d’obstacle. Vous aurez vos papiers demain.

Hubert le salua et se dirigea vers la porte.

— Mais, fit le banquier, comment ferez-vous ? Vous serez cité comme témoin à l’audience ?

— Je pense, monsieur, que vous pouvez me faire excuser. Je n’aurais rien de plus à révéler que les détails sans importance déjà donnés pas moi… Cela dépend de vous, à ce que je crois…

— Je m’en occuperai, répondit M. Dunois.

Hubert s’éloignait, il le rappela encore une fois.

— Nous nous séparons pour toujours, probablement, dit-il ; vous avez vécu plusieurs années dans notre maison, ma femme avait de l’amitié pour vous. Donnez-moi la main, en me quittant.

Hubert revint sur ses pas, et tendit loyalement la main à son ancien maître.

Celui-ci sentit qu’il n’était plus soupçonné.

Quand il se vit seul, un immense allégement remplit son âme.

— À présent, pensa-t-il, je suis sûr de m’en tirer, pourvu que Monique…

Rien n’était moins certain que le silence de Monique. Ce doute troubla les pensées du banquier tous les jours, à tous les instants.

L’instruction fut longue, car il fallait trouver le complice de Monique ; c’est cela qui n’était pas commode.

— Diable de petite fille ! dit un jour un avocat général.

— Oui, qui ne veut pas vous donner les moyens de lui couper le cou, réplique son substitut.

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