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Chapitre 18

La justice était fort perplexe ; l’enquête la plus minutieuse ne révélait absolument rien contre Monique. Une seule chose restait mystérieuse : l’autopsie avait prouvé que l’assassinat de la victime avait été commis très peu de temps après son repas.

Comment se fait-il que Monique, en admettant qu’elle fût en effet montée à sa chambre, sur le conseil de M. Dunois, se fût déshabillée et endormie assez vite pour ne pas entendre le bruit qu’avait dû produire le chenet en tombant sur le parquet, et, avant cela, les cris de surprise et d’effroi que n’avait pu manquer de pousser la malheureuse femme en voyant entrer un étranger ?

On avait remarqué aussi que la toilette de Monique, quand elle était descendue, était celle exactement qu’elle avait portée dans la journée, que rien n’y paraissait en désordre, en un mot, suivant l’expression de Toinette, qu’elle n’avait pas l’air de s’être couchée.

Mais tout cela était en réalité peu de chose ; on peut mettre machinalement à sa toilette peu ou beaucoup de soin, suivant son tempérament. À dix-huit ans, on peut s’endormir très profondément en quelques instants, et chacun sait que le sommeil de la jeunesse est profond. Si Monique avait répondu franchement à toutes les questions, nul n’eût attaché d’importance à de si menus détails.

Une fois de plus, elle fut amenée dans le cabinet du juge d’instruction, et le triste interrogatoire déjà subi recommença encore.

— Que faisiez-vous à neuf heures ? Qu’avez-vous entendu ? Questions dont Monique connaissait l’énervement, et qui la conduisaient presque toujours jusqu’à la syncope.

— Je ne sais pas, répondait-elle, je ne me souviens pas.

Elle sentait les yeux du juge fixés sur elle ; elle savait qu’une réponse imprudente la perdrait, et qu’elle devait aux efforts faits par son maître pour la sauver de ne pas le perdre avec elle ; elle se raidissait de toutes ses forces pour ne pas crier à pleine voix :

— C’est moi qui l’ai tuée ! Ne me demandez plus rien.

À une dernière question, la même, retournée sous une autre face, Monique perdit enfin patience.

— Monsieur, dit-elle au juge d’instruction, vous n’avez pas le droit de me tourmenter comme cela ! Je vous ai répondu tout ce que j’avais à répondre. Tuez-moi si vous voulez, mais je ne dirai plus un mot !

Elle se laissa retomber sur sa chaise avec un tel air de découragement et de lassitude que le magistrat eut pitié d’elle. Le médecin avait constaté chez la jeune fille une susceptibilité nerveuse excessive. L’effroi qu’elle avait ressenti pouvait avoir partiellement troublé ses facultés ; à coup sûr, il lui avait ôté la lucidité nécessaire pour se défendre. D’ordinaire, les coupables comprennent mieux leurs intérêts.

Monique fut emmenée, et l’instant d’après, M. Dunois entra.

Vêtu de noir, extrêmement correct, d’une pâleur de cire, il avait vieilli très rapidement ; sa tenue était celle du beau M. Dunois, mais des rides soudainement creusées sur son visage, et un changement étrange dans le timbre de sa voix, trahissaient un homme éprouvé par de cruelles angoisses.

— Vous êtes bien certain, lui dit le juge, que cette jeune fille n’avait aucune animosité contre votre femme ?

M. Dunois fit un geste de dénégation courtoise, et de ses lèvres blanches sortit le mot :

— Aucune.

— Croyez-vous qu’elle ait pu agir par cupidité en introduisant un complice ?

— Je l’en crois incapable ! répondit-il avec une chaleur bien différente.

— Lui connaissez-vous un caractère violent et emporté, capable d’un excès dans un mouvement de colère ?

M. Dunois éprouva l’impression d’un homme qui voit la foudre tomber devant lui sans être atteint, mais qui redoute le coup qui va suivre.

— Je ne lui ai jamais vu montrer de colère, répondit-il.

— Vous n’avez pas eu l’idée qu’à la suite de quelque reproche exprimé par sa maîtresse, Monique Bréquet aurait pu se trouver excitée au point de la frapper, et simuler ensuite un vol, pour détourner les soupçons ?

Le juge regardait le témoin d’un air perplexe : l’idée était invraisemblable, il fallait en convenir, mais ces scrutateurs de consciences voient journellement des choses si extraordinaires !

— Je n’ai pas eu cette pensée, répondit le banquier.

Il entendait le son de sa propre voix comme au travers d’une épaisse paroi qui l’assourdissait ; il eût voulu parler plus haut, et ne pas trahir d’émotion, mais il se semblait à lui-même un homme qui se noie.

— Et maintenant que je vous l’ai suggérée, cette explication vous paraît improbable ? continua le magistrat.

M. Dunois voyait osciller devant lui la fenêtre et le bureau, qui prenaient fantastiquement la place l’un de l’autre. Il fit un suprême effort et reconquit sa présence d’esprit.

— Matériellement, dit-il, je ne crois pas que Monique eût eu la force de porter un coup capable de donner la mort. Elle est si menue, si petite, si frêle ! Le chenet qui a servi au crime est très lourd, et les mains de cette jeune personne sont celles d’une enfant. Moralement, ainsi que je vous l’ai dit, elle était très attachée à ma femme, je pourrais même dire qu’elle l’aimait passionnément ; toute la maison le savait, et on l’en avait raillée plus d’une fois.

Le juge garda le silence pendant un temps qui parut long à M. Dunois, dont une sueur froide baignait les cheveux.

— Je ne vois aucun motif de détenir plus longtemps la prévenue, dit enfin le magistrat ; les charges contre elle se réduisent à néant, ce crime restera probablement au nombre de ceux dont l’auteur est à jamais impuni. Nous allons mettre cette malheureuse en liberté.

Lorsque Monique se vit amenée une fois de plus dans le cabinet, qui, pour elle, était un lieu de torture, elle jeta autour d’elle un regard désespéré. Faudrait-il encore subir les mêmes interrogations insidieuses, perfides, qui la mettaient hors d’elle-même, tant elle devait se garder prudemment ? Si elle avait voulu mentir, c’eût été plus facile, mais elle ne mentait pas, elle obliquait seulement, avec la finasserie normande qu’elle avait dans le sang, et ainsi ne croyait pas s’amoindrir.

— Vous êtes libre, lui dit le magistrat.

Il avait déjà prononcé quelques paroles, mais elle ne les avait pas entendues. Ces mots la frappèrent comme un courant d’air vif frappe un être longtemps renfermé : la première impression fut une souffrance intolérable.

— On ne me fera rien ? demanda-t-elle en regardant le juge d’un air étonné.

Son petit visage s’était cruellement aminci pendant la réclusion, ses yeux étaient cernés, sa bouche paraissait plus grande et plus sévère ; seul, son corps fluet semblait plus jeune et plus frêle que jamais.

— On ne vous fera rien, répondit le juge, vous pouvez vous en aller.

Elle resta interdite ; en la regardant, il pensa qu’en vérité elle n’aurait pas eu la force de soulever un lourd chenet de fer.

— M’en aller où ? dit-elle.

— Où vous voudrez…

Elle fit un geste las.

— Je vous remercie, monsieur, dit-elle.

L’homme qui, par respect pour la loi, l’avait fait tant souffrir, eut pitié de ce pauvre être abandonné.

— Est-ce que M. Dunois est encore là ? demanda-t-il.

M. Dunois s’était arrêté dans un corridor, bien malgré lui, pour causer avec une de ces innombrables connaissances que l’on rencontre inévitablement aux moments où l’on souhaiterait le plus d’être seul. On le trouva, on le ramena, et il se trouva en face de Monique, pour la première fois depuis la redoutable nuit.

— Cette enfant n’a personne ici de qui se recommander, monsieur, dit le magistrat ; pouvez-vous vous intéresser à elle ?

— Certainement, répondit M. Dunois.

Ces deux êtres entre lesquels il y avait un crime, n’osaient affronter les yeux l’un de l’autre, et pourtant ils devaient feindre de se regarder.

— Je ne veux pas retourner là-bas, dit Monique.

— Je le comprends, répondit son maître. Mais vous n’avez ni argent, ni…

— Je ne veux pas d’argent, fit-elle en détournant la tête.

— Vous avez droit au moins à vos gages.

— Je n’en veux pas. Je n’y toucherai pas. Je n’emporterai rien de cette maison-là.

Les deux hommes s’entre-regardèrent avec des impressions bien différentes, mais faites cependant d’une même pitié.

— Et son fiancé ? dit tout à coup le magistrat. Elle avait un fiancé ! Où est-il ?

— Il est tous les jours dans la salle d’en bas, répondit le greffier. Il doit y être encore.

— Qu’on aille le chercher.

Monique et M. Dunois étaient restés immobiles. Celui-ci n’osait s’en aller, de peur d’avoir l’air trop pressé d’abandonner la jeune fille, et pourtant il eût donné une grosse part de sa fortune pour être hors de cette présence intolérable.

Marin entra. Monique frissonna, mais ne fit aucun mouvement.

— C’est fini ? dit-il. Allons, viens-t’en !

Il lui prit la main pour l’entraîner. Elle se dégagea avec un nouveau frisson si violent que ses dents s’entrechoquèrent.

— Viens donc, répéta Marin en reprenant possession de la main glacée de Monique, il est grand temps de nous en aller.

M. Dunois fit un pas en avant, et s’adressa à Marin :

— Monique refuse de prendre l’argent qui lui est dû, dit-il ; je comprends qu’elle ait quelque répugnance à rien emporter d’une maison…

Il s’arrêta. Cette odieuse comédie lui causait autant de répugnance qu’à sa victime.

— Mais, reprit-il en se dominant, ce qui est à elle est bien à elle, cependant, et je vous prie, monsieur, de lui faire comprendre…

— Je vous remercie pour elle, monsieur, interrompit brusquement Marin, mais nous n’avons besoin de rien. Je l’emmène et je l’épouse. Après ce qui s’est passé, sa mère ne fera plus la méchante : elle doit assez regretter d’avoir laissé partir sa fille. Serviteur, messieurs ; viens-t’en, Monique.

Il la tenait toujours par la main, elle le suivit docilement, sans hâte, comme un chien qui se laisse un peu traîner au bout de sa laisse.

Ils sortirent, et, quittant les rues bruyantes, ils s’enfoncèrent dans les ruelles obscures qui, peu à peu, se faisaient désertes ; après avoir marché longtemps, ils arrivèrent enfin tout au bout de la ville dans l’auberge pauvre et proprette où Marin avait élu domicile.

— Veux-tu manger ? dit-il, quand ils en eurent franchi le seuil.

— Je n’ai pas faim, répondit laconiquement la jeune fille.

— Alors, prenons nos hardes et partons. Où sont tes effets ?

— Là-bas, murmura Monique.

— Tu écriras qu’on te les envoie. Allons-nous-en, nous serons demain soir chez nous.

Il lui parlait en maître, avec une sorte de brusquerie faite pour cacher le désir ardent qu’il avait de la prendre dans ses bras et de pleurer sur elle comme une mère pleure sur son petit enfant malade.

Il ramassa dans un mouchoir le peu d’effets qu’il avait apportés la veille des Rois, et qui s’étaient bien usés dans un usage constant ; il prit son bâton d’épine, paya sa note et sortit.

Monique n’avait pas dit un mot, elle le suivit.

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