Chapitre 19
Quand ils eurent fait quelques pas vers la gare, elle l’arrêta brusquement.
— Allons du côté de l’eau, dit Monique.
— Pourquoi ? fit Marin étonné.
— Je veux te parler.
— Nous aurons bien le temps.
— Non, je veux te parler tout de suite.
— Nous manquerons le train…
— Il y en a d’autres. Je te dis que je veux te parler. Je ne m’en irai pas d’ici sans t’avoir dit ce que j’ai à te dire.
Elle regardait Marin bien en face, maintenant, les yeux brillants et mauvais. Le jeune homme sentit passer entre eux le vent froid du malheur.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ? dit-il d’une voix basse ; et dans cet encore on sentait la fatigue d’un être qui avait déjà souffert au-delà de ses forces.
— Il y a que je veux causer avec toi. Il me semble, depuis le temps que nous nous sommes vus, que nous devons avoir des choses à nous dire.
Sans répondre, Marin retourna sur ses pas, et prit une ruelle obscure qui descendait vers la Seine. Le jour baissait, une nuit claire de février allait tomber sur les rives sombres : Rouen s’étageait, déjà piqué de points lumineux, sur la colline que traverse le chemin de fer, et, sur l’autre rivage, tout plat, le faubourg Saint-Sever étendait ses maisons basses, ses fabriques enfumées, couvertes d’une vapeur lourde et grisâtre.
Ils atteignirent le bord du fleuve, à l’un de ces endroits qu’on trouve aux abords des grandes villes, où la campagne se mêle à la cité, de façon qu’on ne sache trop si l’on est tout près ou très loin des hommes.
Des bâtiments inhabités bordaient le chemin de halage, où personne ne passait jamais depuis que les remorqueurs à vapeur avaient remplacé les chevaux en longues files, qui donnaient jadis tant de vie aux rives des fleuves ; quelques pierres dégrossies, éparses çà et là, témoignaient que jadis on avait voulu bâtir quelque chose en cet endroit.
Qui s’inquiète de l’histoire de ces pierres ? On en trouve partout : dans un terrain vague, soudain rencontré au milieu de la ville la plus florissante, on ne sait par quel étrange hasard ; dans le lieu le plus écarté, à une telle distance de tout endroit habité, qu’on se demande comment elles ont jamais pu arriver là ; elles sont moussues, rongées par l’humidité, noircies par le temps, à demi enterrées par l’envahissement croissant de l’humus, qui dévore tout ce que l’homme ne lui dispute pas avec acharnement.
Qu’ont-elles été ? Quelle main les a taillées ? À quoi étaient-elles destinées ? Nul ne le sait plus ; ceux qui les ont fait transporter là dorment depuis longtemps dans la tombe avec leurs rêves, et personne ne pourra jamais dire ce qu’ont représenté ces blocs muets, semblables à certaines existences stériles, inaperçues, douloureuses épaves de la vie morale, comme les pierres sont les épaves de fortunes anéanties.
Marin sentait vaguement quelque chose de semblable lorsqu’il indiqua à Monique un de ces blocs de calcaire pour s’y asseoir ; sans s’en rendre compte, il avait dans l’âme toute la tristesse des dévouements stériles, et le lieu lui paraissait d’accord avec la disposition de son esprit.
Au fond, il ressentait une grande humiliation mêlée d’une sourde colère contre les événements qui étaient venus troubler son existence sans joies, mais fière et silencieuse. L’humiliation provenait de la tache infligée à Monique par la prison, par l’accusation, par la honte publique. L’attirail de la justice, qui stimule la perversité vantarde des coquins de profession, inspire aux gens honnêtes, aux habitants des campagnes surtout, une terreur où domine une sorte de dégoût.
Il avait fallu que Marin aimât singulièrement sa fiancée pour lui garder sa foi en présence d’un tel esclandre. Il s’était demandé plus d’une fois ce que penseraient les gens de Champcey si un hasard leur apprenait jamais la vérité, et sa fierté ombrageuse lui avait répondu qu’en ce cas, il y aurait des coups échangés, des coups, pas pour sauver les apparences, mais de ces coups qui laissent un gars trois mois dans son lit… À la pensée que quelqu’un pouvait là-bas montrer Monique du doigt, en l’appelant : « revenue de prison », Marin se sentait capable de cogner la tête de celui-là contre un mur jusqu’à ce que la cervelle en jaillit.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ? répéta-t-il de cette voix dure qu’il avait prise depuis qu’il avait appris la souffrance de la honte.
Monique n’eût peut-être pas su lui répondre s’il l’avait traitée avec douceur ; mais en voyant se dresser devant elle pour la première fois l’autorité du mari, sans aucune forme de déguisement, elle sentit son orgueil se soulever tout d’une pièce.
— Il y a, répondit-elle, que je ne veux pas retourner à Champcey sans t’avoir dit toute la vérité. Quand tu la sauras, si ça te déplaît, tu seras libre de ne pas m’emmener.
Marin regarda autour de lui, comme si le monde sombrait, et s’il était le dernier passager de ce navire.
— Tu as fait quelque chose de mal ? dit-il d’une voix tonnante.
— Oui, répondit-elle en le regardant, les bras croisés sur la poitrine.
— Tu n’as pas volé, toujours ? fit-il avec un inexplicable dégoût.
— Non !
Elle lui, jeta ce mot à la figure comme une insulte. Osait-il la soupçonner d’une bassesse semblable ?
— Alors ? fit Marin, sévère comme un juge.
— J’ai tué ma maîtresse, répondit-elle sans cesser de le regarder en face.
Le silence était autour d’eux ; le vent qui frôlait les herbes et la Seine qui baignait les rives entendirent seuls l’aveu.
— Toi ! dit le jeune homme confondu. Toi, Monique ! Elle t’avait donc insultée ?
Elle comprit que si la victime lui avait fait quelque offense, Marin absoudrait le crime, car il était capable de le commettre. Mais elle ne voulait plus mentir. Le dégoût de ces tergiversations devant le juge lui donnait la nausée, elle en avait assez, elle voulait y voir clair devant elle et ne plus rien cacher.
— Écoute, dit-elle en se levant ; – par une ancienne habitude, elle avait roulé ses mains dans son tablier, et elle avait l’air toute menue, frêle et jeunette, comme jadis auprès du buisson de roses blanches qui couronnait une tombe ; – écoute : quand je suis partie, je t’aimais bien, je te le jure, et je ne pensais pas à un autre qu’à toi. Quand j’ai été à Rouen, il y a eu un quelqu’un qui m’aimait, – pas comme toi du tout, ça n’avait aucun rapport ; il m’aimait, je ne peux pas t’expliquer comment, mais ç’a été plus fort que moi. Je n’ai jamais voulu faire le mal, et je l’ai fait. Il ne m’a jamais forcée à rien ; c’est moi qui y suis allée de ma propre volonté, mais je ne suis plus une honnête fille. Voilà ce que j’avais à te dire.
Marin, les lèvres serrées, avait écouté en silence. C’est maintenant qu’il se trouvait seul au milieu de l’univers effondré !
— Je n’ai pas bien compris, dit-il. Cet homme, tu l’aimes donc ?
— Je le déteste ! fit Monique avec un retour de son ancienne véhémence.
— Je ne comprends pas ! répliqua Marin en laissant tomber à ses côtés ses mains ouvertes.
Monique fit un geste d’impatience ; sa main droite sortit de son tablier et se dressa vers le ciel, qui commençait à s’étoiler. Tout à l’heure, le firmament serait en fête, mais sur la terre tout était triste, triste comme la chambre d’un homme qui va mourir.
— Comprends ! dit-elle avec le ton du commandement. Je ne puis pas te dire autre chose que la vérité, pourtant. Cet homme, je le déteste, je le méprise, je le voudrais mort avec une corde au cou, fit-elle en montrant le fleuve d’un noir d’encre ; mais je ne sais pas comment cela se fait, c’était plus fort que moi ; quand il me regardait, je ne savais plus ce que je voulais. Il m’a parlé, il m’a embrassée, et c’est moi qui suis restée avec lui ; il ne m’a contrainte en rien.
— Tais-toi ! s’écria Marin en mettant ses mains sur ses oreilles, tais-toi !
Le grand silence recommença sur la rive morne et déserte, Monique obéissante avait remis ses mains sous son tablier, et attendait patiemment ; maintenant, elle se sentait plus libre, plus fière, plus noble ; elle pouvait relever la tête et regarder le monde en face ; l’aveu l’avait purifiée. Elle ne pensait pas à la souffrance de Marin, elle ne songeait qu’à la joie d’être délivrée de son fardeau.
— Tu es allée avec lui ? demanda Marin, de bonne volonté ?
— Oui.
— Et moi ? s’écria le malheureux, et moi ! tu n’as pas pensé au chagrin que ça me ferait ?
— Quand je le regardais, il n’y avait plus personne au monde, répondit-elle ; avec ses yeux, il me faisait faire ce qu’il voulait. Mais ça n’empêche pas que je le détestais et que je le déteste bien plus qu’avant.
Pour sonder cet abîme d’âme et de chair humaine, il eût fallu être un plus grand philosophe que Marin Bonami. Il resta anéanti sous le coup épouvantable qui détruisait sa vie.
Monique le regardait d’un œil presque indifférent, avec une sorte d’impatience. Pourquoi s’en prenait-il à elle ? ne devait-il pas comprendre combien elle avait atrocement souffert pour en arriver à lui parler si tranquillement de ces choses monstrueuses ?
Au bout d’un instant, Marin releva la tête.
— C’est donc lui qui t’a dit de tuer cette malheureuse femme ? dit-il, perdu dans un dédale de perplexités effroyables.
Monique haussa les épaules avec une sorte de colère.
— Mais non, répliqua-t-elle : c’est moi qui l’ai tuée, parce qu’elle avait découvert la vérité, et qu’elle me faisait des reproches. Si elle m’avait grondée, ça m’aurait fait moins de mal ; mais elle me parlait doucement et elle pleurait, c’est ce que je n’ai pas pu supporter.
— C’était donc lui, c’était donc ton maître ? s’écria Marin, dont l’esprit s’illumina soudain. Ah ! canaille ! il t’offrait de l’argent, tantôt !
— Je ne l’ai pas pris, tu le sais bien, fit Monique.
— Ah ! je le tuerai, celui-là ? dit le jeune homme en serrant les dents. En voilà un du moins qui l’aura mérité !
— Je te le défends ! fit Monique de sa voix calme.
— C’est ce que nous verrons ! Tu l’aimes donc bien, que tu ne veux pas qu’on y touche ?
— Tu ne comprends pas ! répondit la jeune fille avec un accent de commisération ; si je l’aimais, je n’avais pas besoin de te rien dire. Mais si tu lui fais du mal, tout le monde saura que j’ai été avec lui, et je serai forcée de dire que c’est moi qui ai tué madame Hortense. Alors, ma mère en mourra de chagrin, et les gens de Champcey… tu sais bien ce qu’ils diront…
— Oh ! les gens de Champcey… fit Marin avec un geste d’indifférence dédaigneuse ; tu penses bien que ce n’est pas ça qui m’empêchera de le tuer.
— Si tu le touches seulement du bout du doigt, dit Monique sans hésiter, je me jette là-dedans tout de suite.
— Tu l’aimes ? avoue donc que tu l’aimes !
— Combien de fois faudra-t-il te dire que je le hais ? Mais tu ne veux pas m’entendre. Il ne te devait rien, cet homme ; il ne t’avait rien promis ; c’est moi qui t’avais promis, et c’est moi qui t’ai manqué de parole. Tue-moi, si tu veux ; au fond, je crois que c’est ce qu’il y aura de mieux ! Mais ne le tue pas, lui, car tu commettrais un crime, et un crime, vois-tu, Marin, c’est lourd à porter, oh ! bien lourd, et l’on ne dort plus après cela… la nuit, on voit des choses… Ne fais pas de crime, Marin, je t’en supplie ! Je ne pourrais pas vivre si je savais que tu souffres ce que j’ai enduré !
Son orgueil était vaincu ; elle s’était jetée à genoux devant l’homme qu’elle avait trahi, et, toujours sans larmes, elle lui serrait les mains d’une étreinte dont la force croissait d’instant en instant ; ces petites mains fines tenaient celles de Marin comme des pinces et lui engourdissaient les doigts qu’il ne pouvait retirer.
Un vent humide passa, versant sur leurs visages enfiévrés une odeur délicieuse de fleurs précoces, de jeunes pousses hâtives, de terres remuées par les labours de printemps… Le cœur de Marin se détendit tout à coup.
— Pauvre, pauvre petite, dit-il, tu as souffert tout cela ; c’est pire que la mort, de souffrir pendant des jours et des jours, toujours avec la même idée… Ce que ce doit être quand on a fait du mal, je n’ose pas y penser ! Pauvre, pauvre petite !
Les mains de Monique avaient tout à coup lâché les siennes ; elle s’était laissée aller, agenouillée sur ses talons, et le regardait avec une sorte d’égarement.
— Ce n’est pas ta faute, Monique, dit Marin, sans s’apercevoir que son visage était inondé de pleurs et qu’il buvait ses larmes en parlant ; ce n’est pas ta faute du tout ; c’est la nôtre, c’est celle de ta mère, qui croyait bien faire, la pauvre femme ; c’est la mienne, qui ai refusé d’aller comme domestique avec toi ; ce n’est pas ta faute, non, non ! Si jeune, si frêle, une enfant ! faudrait-il être injuste pour lui reprocher quelque chose !
C’est lui qui tenait les mains de Monique maintenant ; penché sur elle, il la regardait avec une indicible pitié, comme un père qui pardonne à son enfant malade.
Elle écoutait, la tête un peu penchée, comme elle avait écouté les cloches, cette veille de Noël. Et tout à coup, elle les sentit tinter dans ses oreilles et l’envahir de leur irrépressible torrent d’harmonie. Elle ne pouvait plus résister, cette fois, le bruit l’entraînait, la roulait dans ses ondes, la noyait…
— Ne me parle pas comme ça, fit-elle d’une voix mourante, ça me fait trop de bien et ça me fait trop de mal… Je ne vois plus rien…
Il se leva, la prit dans ses bras, et l’enleva comme si elle eût été une de ces légères liasses de fougères qu’il emportait jadis au bout de sa fourche, et sous son cher fardeau, il regagna les quais dans la ville.
Une voiture se trouvait à la première station ; il y déposa Monique, s’assit auprès d’elle et se fit conduire à la gare.
La jeune fille n’avait pas complètement perdu connaissance. De temps en temps, elle cherchait les mains de Marin ou un bout de son vêtement, et elle le serrait affectueusement, comme pour s’assurer qu’il était bien là. En arrivant au chemin de fer, elle put marcher ; le train qui les emmenait était signalé ; quelques instants après, ils sortaient du tunnel qui passe sous la montagne Sainte-Catherine, et Rouen illuminé leur apparut dans sa beauté mystérieuse.
Quelques légères secousses, le bruit du passage du train sur un pont, et voici la nuit noire sur les champs labourés qui recevront demain les semailles de mars ; voici la vie saine de la campagne qui les reprend et les environne. Les haies noires se découpent sur le ciel étoilé qui semble clair ; on devine dans des replis obscurs des vallons où sont des fermes… Les villes sont loin ; il les ont quittées, ces malheureux qui étaient des heureux avant de les connaître… Ils retournent au village, le vent leur apporte de très loin une odeur marine qui les fait pâlir. Ils ne se parlent pas ; dans le wagon désert, ils gardent le silence ; mais à la vive lumière de la lampe fixée au plafond, ils se regardent pendant la longue nuit.
Ils se regardent dans les yeux ; il n’y a entre eux ni doute ni mystère, il n’y a que d’immenses et irrémédiables peines ; mais à mesure qu’ils avancent dans leur voyage, ils sentent que la pitié, l’amour et le pardon sont plus grands que tous les crimes, puisqu’ils peuvent tout consoler, tout absoudre.
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