Chapitre 20
— Qu’est-ce qu’on va leur dire ? demanda Monique, lorsque le train qui les ramenait se trouva en vue de la ville.
— Rien du tout ! répliqua Marin. D’abord, ça ne les regarde pas.
— Est-ce qu’on sait que nous revenons ?
— Tu as été malade ; tu me l’as écrit, j’ai été te chercher, je te ramène, est-ce que ça ne te suffit pas ? Tu as assez changé pour que ça ne surprenne personne.
L’instant d’après, ils se trouvèrent tout seuls sur le quai de la gare. La vieille diligence, attelée de ses trois chevaux, attendait dans la cour, sous la direction d’un nouveau conducteur qui ne connaissait pas les jeunes gens ; les questions oiseuses que Marin redoutait beaucoup plus qu’il ne voulait le laisser paraître, leur furent ainsi épargnées au moins pour quelques heures.
Le soleil se couchait dans sa gloire, lorsque les chevaux s’arrêtèrent au haut de la côte située en face de Champcey : un rayon d’or, dans lequel dansaient des myriades de poussières et d’insectes, enfilait la vallée qui seule les séparait maintenant du village.
— Descendons ici, dit Marin.
Monique obéit en silence.
Depuis la veille, elle faisait tout ce que lui disait son ami, sans la plus petite velléité de résistance ou la moindre demande d’explication. Ils s’étaient peu parlé, d’ailleurs ; excepté pour les nécessités matérielles du voyage, ils n’avaient pas échangé dix phrases.
La diligence descendit la côte au grand trot et disparut pendant que les deux jeunes gens prenaient un chemin de traverse, qui devait les conduire à la maison de Clémence.
C’était un sentier tortueux, juste assez large pour qu’une charrette y pût passer, mais assez étroit pour qu’elle laissât aux ronces pendantes une partie de sa charge de paille ou de foin. Le fond en était de grosses roches brunes dénudées par les pluies d’hiver et aussi par un ruisselet qui, échappé d’une source claire du haut de la route, franchissait bravement les obstacles, se jetant à gauche ou à droite quand le quartier de roc était trop gros, et qui sous l’ombre des frênes croisés au-dessus de lui, réfléchissait encore çà et là quelque coin de ciel bleu dans un bassin microscopique creusé dans le gravier par le pied lourd d’un cheval.
Marin marchait devant, choisissant sa route ; Monique le suivait, regardant à terre pour éviter les faux pas ; tous deux pensaient en même temps combien c’était étrange de se voir la tête sous ces arbres et les pieds dans cette eau familière, où ils avaient passé tant de fois, ensemble ou séparément.
Étrange ! N’était-il pas plus étrange encore que ce fût un étonnement pour eux de se revoir dans ce pays, où leurs yeux s’étaient ouverts ! Que d’événements avaient dû se passer pour que, six mois après leurs fiançailles, ils fussent surpris de se revoir en un tel lieu !
Le sentier s’élargissait au fond de la vallée, prairie verte et touffue que traversait une petite rivière joyeuse, puis remontait vers l’autre versant caché sous les buissons qui couronnent les baies ; mais à l’endroit où une pierre plate formait un pont primitif, une échancrure dans les collines laissait voir la mer, tout près, bleue et brillante comme on le voit seulement à certains jours de fin d’hiver ou de premier printemps.
La mer !
Monique s’arrêta, plus blanche que son petit bonnet, et s’appuya des deux mains sur le mur en pierres sèches qui clôturait la prairie ; des deux côtés du mur se dressaient de hautes touffes d’ajoncs sombres piqués de fleurs d’or comme un ciel nocturne est piqué d’étoiles.
— La mer, dit-elle très bas, oh ! Marin ! Et les fleurs de landes… Te souviens-tu du jour où nous avons cueilli la fougère ?
Tout à coup elle poussa un gémissement et s’abattit la face contre terre. Effrayé, Marin se pencha sur elle, voulant la relever ; elle refusa de se laisser toucher et resta couchée sur le sol humide, le visage caché sur un de ses bras.
— Non ! dit-elle, étouffée par ses sanglots, je n’aurais pas dû revenir ici. Tu as eu tort de m’amener ! Je ne suis pas bonne assez pour revoir le pays, et la mer, et les landes, et tout, et tout ! J’étais heureuse, j’étais honnête, je n’avais rien sur le cœur, rien sur la conscience, et maintenant… remmène-moi quelque part, Marin, mais pas ici, oh ! non ! pas ici !
Le soleil baissait ; le rayon avait quitté le fond de la vallée, et n’éclairait plus que la crête des collines couronnées d’ajoncs éblouissants.
— Monique, fit la voix grave de Marin, ta place est dans ton pays : si tu as du chagrin de t’y revoir autre que tu n’en es partie, ce sera ta punition. Il faut souffrir, Monique, quand on a fait le mal, ce n’est que juste, et personne ne peut empêcher ça ! Mais tu souffriras toujours moins ici qu’ailleurs, puisque tu auras des gens pour t’aimer.
La vallée était tout à fait solitaire. Seules, les grandes vaches blanches et rousses levaient la tête dans les pâturages en écoutant la voix humaine.
— Je n’ose pas regarder les gens, dit Monique, qui sanglotait convulsivement : je n’ose pas revoir ma mère… Qu’est-ce que je lui dirai ? Et qu’est-ce qu’elle dira en me voyant revenir en cachette comme une honteuse…
— Personne n’a rien à dire, fit Marin avec autorité. Il n’y a ici qu’une seule personne à blâmer, et c’est moi.
Monique se souleva sur le coude et regarda son ami.
— Toi ! Eh ! grand Dieu ! qu’est-ce qu’on peut te reprocher ?
— D’avoir manqué de patience et d’avoir été te chercher à Rouen, te détournant de tes devoirs, te faisant désobéir à ta mère afin de nous marier tout de suite.
Monique se dressa péniblement, s’appuya au mur bas, et les yeux toujours fixés sur Marin, lui dit à voix basse :
— Tu sais bien que nous ne pouvons plus nous marier !
— Et pourquoi ? fit le jeune homme avec la vibration d’une joie enthousiaste et profonde dans sa voix mâle, qu’il contenait, qu’est-ce qui peut nous empêcher de nous marier, puisque je te veux pour femme et que tu as consenti ?
Elle le regardait toujours, pensant : – Est-ce qu’il aurait trop de chagrin, et que son esprit se serait brouillé ? Est-ce qu’il ne se souvient plus de ce que je lui ai dit hier soir ?
Marin lut dans ses yeux.
— Je te comprends, dit-il. Non, Monique, rien n’est changé. Je voulais tuer quelqu’un, tu n’as pas voulu, tu as bien fait. Mais puisque je reste vivant et que personne n’a rien à me reprocher, c’est pour cela qu’il faut que je t’épouse.
Monique se détourna en pleurant.
— Je n’oserai jamais être ta femme, dit-elle.
— Il le faut pourtant.
Elle baissa la tête ; mais s’il avait pu lire dans son cœur, il aurait vu qu’en lui obéissant, elle acceptait le plus cruel des châtiments. Être sa femme et savoir qu’elle ne serait pas sa femme honorée, c’était pour l’orgueilleuse Monique une humiliation aussi douloureuse que le remords même ; c’était l’incarnation du remords qui vivrait à ses côtés et qui la torturerait jusqu’au plus secret de son âme dans les caresses de l’époux.
— On se moquera de nous, dit-il ; on dira que nous étions bien pressés ; tout cela ne fait rien, je suis capable de le supporter, et il faut que tu fasses de même. Tâche de ne pas être trop triste, et surtout…
Il s’arrêta, la regardant avec une inexprimable tendresse.
— Tu vois bien, dit-il plus bas, que je n’ai pas osé t’embrasser ; c’est de peur de te faire de la peine, Monique, mais je t’aime autant qu’avant, plus qu’avant ! Tu es si malheureuse ! Ne pleure plus, je t’en prie ! Cela me fait trop de mal.
Elle essuya docilement ses yeux et le regarda avec une soumission touchante.
Le soleil avait tout à fait disparu ; la vallée aurait été déjà presque sombre, si le ciel chargé de nuages roses ne l’avait éclairée d’un reflet pourpré.
— Voici la nuit qui va tomber, reprit Marin ; allons, viens, que ta mère ne sache jamais rien. Elle a eu tort de nous séparer ; mais si elle savait ce qui s’en est suivi, elle serait trop punie…
Monique se mit en marche à son côté. Marin avait dit vrai. Son châtiment serait le silence, ce serait l’estime publique, qu’elle avait cessé de mériter… Ce qu’il ne savait pas, c’est que le silence envers lui, gardé par crainte de l’affliger, serait plus lourd sur le cœur de la coupable que tout le reste à la fois… il l’ignorait, lui, mais Monique le savait.
Ils arrivèrent devant la maison de Clémence sans avoir été rencontrés par personne ; l’heure tardive les favorisait. La porte était close ; mais par la fenêtre on voyait briller la mèche fumeuse du jonc qui trempe dans l’huile de la petite lampe de fonte, de forme antique, particulière au pays, et qu’on nomme un grasset.
Au moment où Marin s’apprêtait à lever le loquet, Monique l’arrêta en lui mettant la main sur le bras.
— J’ai peur, dit-elle.
— Il le faut ! répondit-il, et il entra.
Clémence était agenouillée devant le feu qu’elle allait allumer pour préparer son maigre souper. Au bruit de la porte, elle se retourna, et ses yeux perçants reconnurent Marin.
— Vous ? dit-elle en se relevant soudain, que venez-vous faire ?
Il avait eu l’idée de la préparer par degrés ; mais il n’était pas orateur, et son éloquence se trouva prise en défaut.
— Je vous ramène votre fille, dit-il. Elle a été malade. Pour ne pas vous tourmenter, c’est à moi qu’elle a écrit, et je suis allé la chercher.
— Où est-elle ? fit Clémence.
— La voilà.
Il s’écarta un peu, et Monique parut, si blanche, qu’elle avait l’air de sortir du cercueil.
— Mon Dieu ! comme elle est changée ! s’écria la mère.
Sur un geste de Marin, à peine indiqué, Monique s’était approchée ; elle présenta sa joue à sa mère, suivant l’usage. La politesse de ces êtres encore mal façonnés, semblable à celle des sauvages Peaux-Rouges, les oblige à se montrer impassibles alors que les âmes sont agitées des sentiments les plus vifs.
— Asseyez-vous, dit-elle. Vous n’avez pas soupé ?
— Non ; nous avons quitté la diligence à la côte, et nous sommes venus par le petit chemin pour ne voir personne en route.
— Vous avez bien fait, approuva Clémence. Ça m’aurait fâchée si quelqu’un vous avait parlé avant moi.
Elle s’était remise à sa besogne, et la flamme monta bientôt dans la cheminée.
— Tu es guérie, au moins ? demanda-t-elle à Monique.
— Je le pense, ma mère, répondit la jeune fille.
Un grand calme était descendu sur elle, avec la contrainte ; forcée de se maîtriser, elle perdait la notion de sa propre douleur. Clémence la regardait, tout en s’occupant des détails du ménage. Monique voulut se lever et l’aider.
— Tiens-toi tranquille, répondit la mère, tu as besoin de te reposer. Et cette maladie, comment t’est-elle venue ?
— Elle s’est trop, fatiguée, fit Marin, qui voyait les lèvres de la jeune fille remuer sans qu’elle pût proférer aucun son. Je voulais vous dire, ma mère, – il appuya sur ce mot, qui soulignait ses intentions, – qu’il ne faut plus nous faire attendre. Monique ne doit plus quitter Champcey : la ville ne lui convient pas ; et comme c’est moi qui l’ai ramenée et qu’on pourrait jaser, il faut nous marier tout de suite.
Clémence le regardait attentivement pendant qu’il parlait ; elle reporta ensuite les yeux sur sa fille, et se dit qu’il avait raison ; quel que fût le motif qui les avait tous deux ramenés au pays, leur mariage était à présent la seule solution possible.
— Nous recauserons de ça demain, fit-elle ; mais je ne dis pas non.
Après avoir pris quelques bouchées de pain rôti trempé dans du cidre bouillant, ce qui représente aux yeux des habitants de ce pays la nourriture la plus reconstituante après les fatigues ou les émotions, Marin se retira. En quittant Clémence, il lui dit : « Bonsoir, ma mère. » En saluant Monique, il l’embrassa sur la joue gravement, silencieusement…
Celle-ci sentit son cœur se fendre de désespoir… Hélas ! par sa faute, elle avait tué en elle la douceur des baisers du seul homme qu’elle eût vraiment aimé.
Dans la nuit noire, Marin retourna chez lui. Son pied retrouvait sans hésitation le sentier familier, foulé tant de fois, pendant que son cerveau bouleversé retournait cent pensées confuses.
Était-ce peu de mois auparavant qu’il était passé là, triomphant, sûr de l’amour de sa fiancée ? Était-ce ce temps-là qui était un rêve, ou bien l’heure présente ? Sa main introduisit la clef dans la serrure rouillée qui résista un peu, puis la porte s’ouvrit, et l’odeur de moisi, propre aux demeures basses trop longtemps fermées, le frappa au visage. Dans la vieille maison délaissée, la tristesse, l’abandon et la nuit tombèrent sur lui comme des reproches amassés en silence.
Bien vite il alluma du feu, arrangea son grasset, mit des draps au lit humide, et se coucha, espérant oublier dans le sommeil la hantise de ses pensées douloureuses.
Mais il ne dormit guère, et plusieurs fois dans la nuit se releva pour mettre du bois au feu ou de l’huile dans le grasset.
Sur la mer, les pêcheurs sortis cette nuit-là remarquèrent avec étonnement que le feu de la maison Bonami, éteint depuis si longtemps, s’était enfin rallumé.
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