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Chapitre 21

Quand Champcey s’éveilla, tout le monde savait que Marin avait ramené Monique à sa mère. Qui l’avait dit le premier ? Mystère. On les avait peut-être vus traverser les vallées ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils étaient revenus et que tout le monde le savait.

M. Mahaut, informé de ce fait, parut grave, mais content.

C’est que M. le maire était un homme sérieux. Dès les premiers jours qui avaient suivi l’assassinat de madame Dunois, il avait reçu une lettre du parquet demandant des renseignements sur Monique ; une lettre de la sœur de madame Mahaut avait suivi, annonçant les faits et ajoutant d’ailleurs que celle-ci était convaincue de l’innocence de la jeune fille. Comme maire, M. Mahaut avait répondu, donnant les meilleurs renseignements sur sa petite protégée.

Un homme moins avisé eût parlé de la chose à sa femme : M. Mahaut était plus fin. Il savait qu’un mot sorti de sa bouche informerait aussitôt tout le pays d’un événement que l’intérêt général était de tenir secret, quel que dût être le résultat de l’enquête, et il garda le silence. De temps en temps, lorsqu’il rencontrait Clémence, il demandait des nouvelles de sa fille, et lorsqu’elle lui répondait qu’elle n’en avait pas reçu depuis le nouvel an, il lui disait d’un air bonhomme :

« Point de nouvelles, bonnes nouvelles ; allez, Clémence, s’il y avait quelque chose, on vous l’aurait écrit. »

C’est ainsi qu’il avait sauvé les apparences, en attendant que le jour se fit. Pas plus que sa belle-sœur, il ne croyait à la culpabilité de Monique ; l’accusation de complicité de vol devait paraître absurde à des gens qui connaissaient l’honnêteté proverbiale des Bréquet. Si la prévention, autrement envisagée, eût indiqué la possibilité d’une violence, M. Mahaut eût été moins sûr de son affaire ; il connaissait Clémence et sa fille pour leur caractère orgueilleux et emporté, et n’eût pas risqué de se porter garant pour elles. Mais l’idée qui ne devait venir au juge d’instruction qu’à la dernière minute, n’effleura même pas la pensée des autres.

Les journaux, que M. Mahaut suivait avec une attention particulière depuis qu’il était averti, avaient bien mentionné le crime de Rouen et l’arrestation d’une petite servante, mais sans donner de noms. Depuis, rien n’avait plus paru d’inquiétant ; puisque Monique était revenue, c’est qu’on avait abandonné la prévention.

Le maire de Champcey résolut de garder le silence ; c’était déjà assez cruel pour la pauvre fille d’avoir passé plus de six semaines en prison ; revenue au bercail, elle ne devait pas s’y croire un instant l’objet d’un doute injurieux.

Marin n’avait aucune idée de la procédure ; aussi était-il à cent lieues de supposer que M. Mahaut eût connaissance de ce qui s’était passé. C’est le front haut et d’un air tranquille qu’il vint, dans l’après-midi qui suivit son retour, le prier, suivant l’expression consacrée, de « les afficher », afin que le mariage pût être accompli sans retard.

Il redoutait quelque plaisanterie du brave homme, qui, tout en conservant sa dignité, ne dédaignait pas quelquefois de rire en semblable occasion. Aussi fut-il presque surpris de voir le regard de grave approbation que lui jeta M. Mahaut.

— Ma promise est un peu malade, dit Marin en manière d’explication ; c’est pour cela qu’elle n’est pas venue avec moi, monsieur le maire. Vous voudrez bien l’excuser, elle viendra dimanche.

— On m’a dit qu’elle est très changée, dit Mahaut avec sollicitude. Pauvre petiote, la ville ne lui a pas profité !

Marin jeta un regard profond sur le maire, et comprit que celui-ci en savait plus qu’il n’en voulait dire.

— Elle est changée, en effet, répondit-il. Elle a eu des chagrins. Sa mère a eu grand tort de l’envoyer loin du pays, mais je ne veux pas l’en blâmer ; à présent que nous allons être mariés, tout ira bien.

M. Mahaut donna au jeune homme une poignée de main comme il n’en donnait pas souvent, et ils se séparèrent contents l’un de l’autre.

Les visites affluaient chez Clémence, mais celle-ci n’était pas encourageante, et l’on eut bientôt fait de se le dire.

D’ailleurs, Monique reparut dès le lendemain au doué, où elle commença à préparer la grande lessive qui, dans ce pays, précède les noces.

On lui fit les questions les plus variées : elle y répondit par des monosyllabes presque toujours, et de temps en temps, par un : – Ça m’ennuie de parler de ces choses-là, – qui arrêta les curieuses. On décida entre soi qu’elle était devenue bien fière à la ville, et que pour ce que ça lui avait rapporté, elle aurait aussi bien fait de ne pas y aller ; puis on ne songea plus qu’aux noces prochaines.

Ce fut le jour de la Quasimodo, premier dimanche d’avril, que la grand-messe dite, la bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes gens que M. Mahaut avait mariés à la mairie une heure auparavant.

Quand ils sortirent du porche, ils furent accueillis par un feu roulant de mousqueterie ; les garçons se privent rarement au village d’une si belle occasion de faire du bruit sans être réprimandés. On put voir alors, sous le grand soleil qui répandait des torrents de lumière, combien Monique était pâle.

Le petit bouquet de fleurs d’oranger attaché à son bonnet ne tremblait pas ; elle marchait d’un pas tranquille, sa main dans celle de Marin, aussi pâle qu’elle et aussi ferme ; mais son regard semblait voir au-delà du monde réel des choses mystérieuses invisibles pour les autres.

À cette heure solennelle qui lui donnait le nom d’un autre, qui transformait son être en un autre être, soumis à une volonté nouvelle, à de nouvelles servitudes, songeait-elle à l’avenir ou seulement au passé ?

Les cloches tintaient au-dessus de sa tête, mais leur son fêlé n’avait rien de commun avec la grande harmonie qui l’avait terrassée autrefois. La mer était loin, et le bruit de ses vagues n’arrivait pas jusqu’à l’église de Champcey ; on pouvait en ce moment, dans ce milieu, oublier le passé…

L’oublier ? non. Marin avait tourné la tête du côté du buisson de roses qui couvrait la tombe de sa sœur. Le feuillage du rosier s’était seulement assombri, marqué çà et là de quelques points rouges par les gelées légères du matin ; la croix se voyait mieux, le nom de Victoire était plus lisible sous les branches d’un vert foncé qui semblaient presque noires, mais le lieu était le même.

Les coups de fusil continuaient à crépiter sur la place, et, par une bizarrerie de son imagination maladive, Monique tressaillait à chacun d’eux avec une vague terreur, comme si une balle échappée par mégarde devait venir la frapper. Mais en voyant le mouvement de Marin, en sentant qu’il se ressouvenait de cette belle journée de juillet où il l’avait baisée près de la tombe de Victoire, la jeune fille sentit le cœur lui manquer.

— Emmène-moi, dit-elle tout bas, allons-nous-en…

Elle ne pouvait pas regarder cette évocation de son passé de bonheur innocent ; c’était pour elle une épine ajoutée à celles qui lui déchiraient le cœur, et de ces épines-là, la plus récente semble toujours la plus cruelle.

Le cortège se déroula, accompagnant les mariés jusqu’à la maison de Clémence. Un repas de noce était dressé pour quelques proches seulement, parmi lesquels M. Mahaut : il s’excusa sous un prétexte ; en réalité, la vue de Monique lui faisait mal. Sans se douter de la profondeur de la blessure dont saignait la pauvre âme, il pensait qu’elle souffrait de la honte de son séjour en prison, et il ne voulait pas être témoin de sa tristesse.

Le dîner de midi eut lieu comme toujours en pareil cas ; Clémence avait fort à faire, aidée de quelques voisines, pour servir ses invités. Immobile et droite à côté de Marin, à la place d’honneur Monique répondait aux toasts et aux saluts en s’inclinant gravement, sans une parole.

L’usage du pays autorisait d’ailleurs ce silence, que partageait Marin ; c’était aux invités à témoigner de la gaieté ; mais ils étaient pour la plupart vieux et sentencieux ; bientôt ils se mirent à parler des affaires du village avec l’accompagnement obligé d’un peu de politique saugrenue, et les jeunes gens ne furent pas forcés de se mêler à leur conversation.

Vers trois heures, le repas s’acheva, et les convives s’éclipsèrent chacun de leur côté. La noce n’était pas gaie, on ne pouvait se le dissimuler ; ce n’était pas ainsi qu’on s’était imaginé fêter le mariage des deux plus beaux enfants du pays ; mais chacun est heureux à sa manière, disait un bonhomme, philosophe, et Bonami n’avait jamais été un joyeux compère.

— Allez faire un tour, dit Clémence à ses enfants, quand les hommes se furent retirés ; nous n’avons pas besoin de vous pour remettre les choses en place.

Les jeunes mariés sortirent de la maison en se tenant par la main, ainsi que c’était leur droit et que le commandait l’usage ; mais à peine était-il hors de vue que leurs mains se dénouèrent, et ils continuèrent à marcher côte à côte, séparés l’un de l’autre par un abîme moral, où ils ne pouvaient trouver moyen de jeter un pont.

Instinctivement, Marin avait pris le chemin qui menait à la falaise ; les jeunes pousses hâtives se montraient aux buissons que le chèvrefeuille enlaçait triomphalement de sa précoce verdure, toujours la première à saluer le soleil ; l’herbe était épaisse et touffue aux talus du chemin, bordé de primevères ; les oiseaux jasaient dans les arbres en faisant les nids, la mer se montrait bleue, frangée de blanc au bord des houles profondes venues du large, et le vent chantait dans les branches des pommiers, déjà boutonnés de fleurs rosées à peine sorties de l’écorce. C’était une joie alerte et bruyante, où se sentait l’activité de l’année nouvelle, pressée de se mettre au travail.

Ils passèrent le long du doué sans s’y arrêter ; ce n’était pas là qu’ils pouvaient se parler sans être entendus. Ils allèrent s’asseoir sur les roches où ils avaient causé secrètement le premier soir de leurs libres fiançailles, et là seuls sous le soleil, en face du ciel et de la mer, ils osèrent lever les yeux l’un sur l’autre.

— C’est toi qui l’as voulu, Marin, dit Monique.

— Je ne le regrette pas, répondit-il.

Ils restèrent silencieux. Tant de pensées se pressaient dans leurs âmes qu’ils ne pouvaient les exprimer.

Depuis leur retour, ils ne s’étaient jamais, pour ainsi dire, trouvés en tête-à-tête : les courts moments où ils eussent pu échanger quelques paroles ne leur inspiraient pas la sécurité nécessaire aux confidences, et d’ailleurs à quoi bon parler ?

Autrefois Marin eût recherché avec avidité la moindre occasion de saisir la main de Monique ou de lui baiser la joue ; maintenant, au contraire, il avait semblé fuir ces hasards, et Monique, dans le fond de son âme navrée, lui en avait su gré comme de la plus délicate attention. Ils étaient mariés dorénavant ; qu’allaient-ils se dire ?

Ce fut Monique qui commença.

— Tu aurais mieux fait de me laisser là-bas, dit-elle timidement.

Il se leva et la regarda avec une sorte de colère.

— Puisque je t’ai dit que je t’aime ? Est-ce que je pouvais vivre sans toi. Vois-tu, Monique, lorsqu’on aime une personne, rien ne peut empêcher de l’aimer, pas même des choses comme celles que tu m’as dites.

— Mais on l’aime autrement, répliqua doucement la jeune femme.

— Ça c’est vrai, on l’aime autrement, répéta Marin pensif.

Elle baissa la tête. Rien ne pouvait faire que le passé n’eût pas été, rien ne pouvait rendre l’honneur, rien ne pouvait rendre la vie…

— Tu ne peux pas savoir le mal que ça me fait de voir les gens me parler comme si j’étais la même qu’auparavant : c’est tellement injuste que j’en suis honteuse et fâchée.

— Il faut t’y habituer, je te l’ai déjà dit, fit Marin d’un ton sage.

— Mais toi, reprit Monique, s’enhardissant et poussée par un irrésistible besoin de tourmenter la plaie de son âme, semblable à celui qui pousse à taquiner les plaies de son corps, si douloureux que ce puisse être, – toi, tu ne peux avoir bonne opinion de moi ?

— J’ai grand-pitié, répondit le jeune homme. C’est un très grand malheur, mais je t’ai dit que ce n’est pas ta faute.

— Si ce n’était pas arrivé, pourtant, tu m’aimerais mieux ?

— Probablement, répliqua Marin, avec une sorte de gêne. Pourquoi me parles-tu de ça ?

Monique joignit les mains avec un geste de prière.

— Oh ! Marin, dit-elle, songe à ce que ce serait, avoir ce secret entre nous et n’en pas parler, et ne pas savoir ce que tu penses ! J’en mourrais de chagrin !

Il fit un geste mêlé d’impatience et de résignation. Il eût préféré laisser dormir ces choses ; n’était-ce pas assez que d’avoir souffert par elles ? Le passé devait être anéanti ; autant le laisser mourir doucement, pensait-il. Mais l’âme inquiète de la criminelle voulait savoir ce que pensait d’elle le maître auquel elle devait appartenir sans réserve.

— Je t’aime, dit Marin, cela doit te contenter.

Il s’était rapproché et la regardait avec des yeux pleins de passion jalouse. Monique ferma les yeux avec un horrible frisson. C’est ainsi qu’elle avait jadis vu briller ceux de M. Dunois.

Il se pencha sur elle et lui donna un baiser. Elle se dégagea avec une telle vivacité qu’elle tomba et faillit rouler en bas de la falaise. Il la ressaisit par la jupe et la releva.

— Ce n’est pas un endroit pour jouer à ces jeux-là, dit-il avec un léger tremblement dans la voix, tout pâle du danger qu’elle venait de courir.

Elle détourna la tête. Faudrait-il qu’elle subît de telles impressions sans en mourir ? Elle eût préféré cent fois aller se briser tout à l’heure sur les roches noires que la mer couvrait et découvrait tour à tour.

C’en était trop ! Elle n’avait pas cru à la possibilité d’une pareille torture ! Elle avait pensé que Marin serait l’ami, l’époux, celui qui pardonne et chérit ; elle n’avait pas osé penser qu’il serait aussi l’amant. Lorsque cette idée lui était apparue, elle l’avait chassée comme une vision maladive et honteuse ; peut-être s’était-elle dit que le respect qu’elle portait à son mari changerait sa vie et l’essence même de sa vie, ou peut-être ne s’était-elle rien dit du tout, se laissant aller comme une épave, cédant à la volonté de celui qui la sauvait de tout, de la honte, de l’abandon et du suicide.

Et la faute ne pardonnait pas ! Entre l’homme vénéré qui, à Rouen, au bord de la Seine, lui était apparu comme un ange sauveur, qui l’avait relevée et consolée, et ce pauvre être meurtri, l’image du séducteur détesté devrait-elle donc apparaître à jamais, profanant toutes les joies, souillant toutes les heures, faisant du mariage, au lieu d’une consolation, l’implacable revanche du passé criminel ?

— Je t’aime, répéta Marin en s’asseyant tout contre elle, sur la même pierre.

Il en avait le droit, personne n’y pouvait plus trouver à redire. – Vaincue, Monique prit sa tête à deux mains et pleura.

Son mari respecta ses larmes, qu’il comprenait. Il l’aimait mieux pour ce chagrin, elle lui devenait plus chère pour ses remords ; il l’eût méprisée si elle avait pris son parti de la tache qui ternissait sa vie. Mais quand elle eut pleuré jusqu’à l’épuisement, il lui prit la main avec douceur, et lui dit : – Rentrons, il est temps.

Elle se leva docilement et remonta le sentier près de lui. Arrivée au doué, elle s’agenouilla, prit de l’eau dans ses mains et lava son visage rougi par les pleurs. Ils rentrèrent ensuite dans la maison de Clémence, où l’ordre était déjà rétabli.

Le soleil se coucha, puis des amis revinrent pour faire la conduite aux mariés ; les coups de fusil rayèrent l’ombre des chemins pendant qu’on les plaisantait sur leur heureux sort. Ils trouvèrent la porte ouverte, le feu allumé, le vin chaud sur la table ; on but à leur santé. Ils trempèrent leurs lèvres dans les tasses fumantes ; puis on se retira, et ils restèrent seuls dans la vieille maison des Bonami.

C’était une nuit de grande marée : le bruit des vagues, semblable à celui du cristal brisé, montait jusqu’au haut de la falaise ; vers deux heures, un rayon de lune entra par la petite fenêtre sans rideaux, et dessina l’ombre d’un pommier dont les branches grêles formaient sur le sol une dentelle exquise.

Monique, qui n’avait pas encore dormi, se rappela tout à coup un point de Venise cousu à une robe qu’affectionnait madame Hortense.

Son mari dormait d’un profond sommeil à ses côtés. Sa dernière parole, avant de fermer les yeux, avait été un mot de tendresse ; mais, depuis, Monique n’avait pas cessé de pleurer sa honte. Tout à coup elle songea à son crime, et à la douleur qu’elle croyait sans fond s’ajouta une autre amertume plus poignante.

— Ce n’est que juste, se dit-elle tout à coup, se rappelant ce qu’avait dit Marin ; il faut que les fautes se payent… Mais est-ce que je devrai vivre longtemps en souffrant comme cela ?

Égarée, perdue dans l’horreur de cette pensée, elle regardait sur le sol la fine dentelle des rameaux. Soudain elle revit le point de Venise, la chambre doucement éclairée, le visage pur et triste, le sourire irrésistible de madame Dunois, et mordue au cœur par une souffrance atroce, sans nom :

— Oh ! ma petite madame, dit-elle tout bas en serrant son drap sur sa bouche pour s’empêcher de crier, ma petite madame, pardonnez-moi !

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