Chapitre 22
Il arrive parfois qu’un chagrin violent, dont les occasions se renouvellent sans cesse, anéantit pour un temps une autre préoccupation douloureuse, plus grave, mais plus éloignée, et l’on croit alors avoir oublié celle-ci. Tout à coup, par suite de quelque circonstance fortuite, elle se réveille et surgit énorme, absorbant à son tour ce qui précédemment paraissait prendre tout l’intérêt de la vie.
C’est ce que le remords du crime faisait maintenant relativement à la honte de la faute dans l’âme de Monique. Pendant son emprisonnement, la jeune fille n’avait éprouvé que des impressions très confuses, quoique très douloureuses. L’instinct de la conservation lui avait suggéré la prudence ; sa promesse à M. Dunois lui avait fait une obligation du silence, et toute sa volonté s’était dépensée à se contraindre.
Lorsqu’elle avait revu Marin, elle n’avait eu qu’une idée : lui dire la vérité, afin d’échapper au réseau de faussetés dans lequel elle était prise depuis si longtemps. Elle avait pensé que lorsqu’il saurait son crime, il la repousserait avec horreur. Seule alors, dégagée de responsabilités, elle s’en irait dans la vie, essayant d’oublier, y parvenant peut-être, – elle le croyait du moins…
Voici qu’au contraire le pardon du fiancé trahi l’avait rivée plus étroitement à une chaîne de devoirs qu’elle ne pourrait plus jamais briser. Impossible maintenant de secouer la tête et de chasser les idées douloureuses en disant : Je ne veux pas ! Son devoir était de se rappeler à chaque heure qu’elle était la fille déchue, élevée au rang d’épouse par la bonté d’un homme outragé. Marin l’avait dit : C’est ainsi qu’on expie.
L’autre faute, le crime, Marin n’en parlait pas ; celui-là lui semblait pour ainsi dire moins grave, car il n’en était pas personnellement lésé. D’ailleurs, violent lui-même, il pouvait comprendre et excuser la violence. Mais Monique, après avoir mis de côté pendant longtemps la pensée du meurtre accompli par elle, s’en retrouvait soudain possédée. Tout ce qu’elle avait ressenti d’une façon vague pendant les semaines précédentes se précisait maintenant avec une exactitude épouvantable.
Elle revoyait la chambre, la lampe, la chaise longue, les yeux noyés de pleurs de sa chère maîtresse ; elle revivait la scène horrible, et par un excès de cruauté de la destinée, elle sentait la douleur de la perte de cette amie qu’elle avait aimée avec la ferveur d’une dévote. Frappée par une autre main que la sienne, madame Hortense eût été pour Monique l’objet d’une éternelle pitié ; tuée par celle qui l’avait adorée, la jeune femme devenait l’instrument d’une torture dont rien ne peut rendre l’intensité.
Les premiers jours de son mariage passés, Monique était entrée dans une routine de devoirs et d’habitudes qui eût dû la distraire de sa préoccupation, et qui au contraire l’y rattachait plus étroitement. Elle était redevenue paysanne ; rien de ce qui l’entourait n’évoquait la mémoire du temps passé à Rouen, et au lieu d’encourager l’apaisement et l’oubli, ce contraste même poussait les souvenirs de la jeune femme à remonter vers ces jours néfastes.
Vainement, l’un après l’autre, elle avait détruit ou modifié les objets contenus dans la malle que lui avait expédiée Toinette aussitôt après son départ ; l’odeur de la malle, la vue de ses propres mains, blanchies par son séjour à la ville, évoquaient quelque image qui se fixait dans son cerveau avec une persistance obstinée. Monique tombait alors dans des silences prolongés qui duraient des journées entières. Marin s’en apercevait et ne disait rien, pensant que c’était l’expiation, mais qu’un temps viendrait où l’âme saturée de remords se détacherait d’elle-même de sa préoccupation douloureuse et reviendrait à une sorte d’apaisement. C’est alors, pensait-il, qu’il pourrait parler à sa femme et la consoler par degrés.
Marin se trompait. C’était précisément dans ces premiers jours qu’il eût dû exprimer à la jeune femme la tendre pitié qu’elle lui inspirait ; c’est alors qu’elle avait besoin de se sentir encouragée, relevée par l’amour de celui qu’elle considérait comme un être supérieur, presque surhumain.
Il ne s’en doutait pas. Lui ayant donné avec son nom la plus grande preuve d’amour et d’estime qui fût en son pouvoir, il pensait qu’elle s’en rendrait compte, et il respectait le silence de Monique, qu’il considérait comme l’humilité naturelle d’une coupable qui ne pouvait encore se consoler de sa déchéance.
Ils vivaient ainsi côte à côte sans se comprendre, lui, l’aimant de toutes les forces de son âme neuve, mais inhabile à exprimer ses sentiments ; elle, vaincue, broyée, se disant que jamais elle ne se relèverait ni aux yeux de son mari, ni à ses propres yeux ; lui, grave et bon ; elle, soumise, dévouée et navrée.
Clémence s’étonnait de la voir si sombre ; les belles couleurs auraient dû revenir aux joues de la jeune femme, à présent qu’elle était heureuse au milieu des siens, mariée à l’époux choisi.
Le printemps était merveilleux, cette année-là ; pas une tempête n’avait troublé la mer depuis la fin de mars ; il semblait que ce fût une fête éternelle sur la falaise et dans les vallons ; les gens de Champcey, peu poétiques cependant, ne pouvaient s’empêcher d’en être frappés.
— Ce n’est pas naturel, dit un jour Clémence à son gendre ; Monique ne devrait pas être triste comme elle l’est. Elle est donc bien malade ?
— Elle a eu de la peine à Rouen, vous ai-je dit, ma mère, répliqua le jeune homme. Laissez-lui le temps de se remettre, et tout ira bien.
Clémence regarda Marin d’un air de doute. Elle avait déjà eu la pensée que quelque chose avait dû arriver à sa fille pendant l’absence, mais elle n’osait questionner ni elle ni lui.
— Vous croyez que tout ira bien ? demanda-t-elle avec une sorte de crainte.
— Je vous le dis, affirma Bonami.
Il fallait bien se tenir pour satisfaite. Cependant, Clémence, qui avait volontairement évité, pendant les premiers jours du mariage, de visiter les jeunes époux, prit l’habitude d’aller passer une heure ou deux, chaque après-midi, auprès de Monique.
La pauvre jeune femme avait l’esprit si malade que toute marque d’affection enfonçait le remords plus avant dans son âme. La présence de sa mère, qui l’arrachait à ses pensées, lui fit plus de mal que de bien, car si l’image du crime s’effaçait pour un instant, celle de la faute apparaissait plus vivante.
Cent fois elle eut envie de se jeter aux pieds de Clémence et de lui avouer tout. Il semblait à Monique que dans cet aveu elle trouverait un nouveau soulagement. Mais Marin l’avait dit, elle n’avait pas le droit de faire porter à sa mère le fardeau d’une telle douleur ; elle ne devait pas lui infliger une honte imméritée… Le silence encore, le silence toujours… Oui, Monique expiait.
Le beau temps même était un surcroît de tourment pour elle ; l’orage ou la tempête, en fouettant ses nerfs, eussent peut-être amené une détente.
Dans la vie calme du foyer, dans la calme tiédeur de l’air d’avril, l’esprit tourmenté de la jeune femme se repliait sur lui-même, pris entre deux tortures, et n’évitant l’une que pour se rejeter plus follement dans les horreurs de l’autre.
Un soir, Monique lavait au doué. Agenouillée sur le bord, dans la petite boîte de sapin à peine dégrossi, qu’on appelle une hotte, elle s’était attardée à son ouvrage ; une grosse pile de linge savonné et tordu attestait la diligence de l’ouvrière. Les autres femmes étaient retournées chez elles pour préparer le souper ; mais Monique savait que Clémence devait avoir vaqué pour elle à bien des petits soins, et qu’elle pouvait terminer sa tâche.
Le ciel pâlissait au-dessus de sa tête, et de minces traînées de rose cerise qui traversaient le zénith annonçaient le coucher du soleil ; elle se penchait sur le linge, le frappant à coups redoublés du battoir… Tout à coup, derrière la baie, elle entendit une voix fraîche de jeune garçon, qui disait :
— C’est ça qui est joli, au creux du Hubiland ! les épines y sont fleuries. Faut voir !
Monique posa son battoir, s’agenouilla sur ses talons et réfléchit.
L’endroit dont parlait l’enfant était renommé pour la beauté d’un rideau d’aubépines, qui, le printemps, le tapissait de fleurs et de parfums. Tous les ans, les enfants et les jeunes filles se faisaient une sorte de devoir d’aller voir les épines blanches au Hubiland, on en parlait pendant huit jours ; c’était la curiosité du pays.
Monique se souvint tout à coup de la promenade qu’elle y avait faite l’année précédente. Elle y était allée avec les filles de M. Mahaut et plusieurs autres ; tout le long de la route, on avait ri et jasé à perdre haleine ; là, on avait rencontré des garçons, peut-être pas tout à fait par hasard, et tout le monde était revenu ensemble… Sur la route, le groupe joyeux avait croisé Marin, qui avait soulevé son chapeau et salué d’un air grave… Comme il l’avait regardée ! Elle s’en souvenait maintenant.
Une bouffée de jeunesse et d’indépendance passa dans le cerveau surmené de la jeune femme. Rangeant en hâte son linge et son battoir dans la hotte, elle appela le garçonnet qui avait parlé, et lui dit d’emporter le tout chez elle, puis elle partit d’un pas alerte, presque joyeux, dans la direction des aubépines.
C’était assez loin, les bandes cerise du ciel devenaient rose pâle ; aurait-elle le temps de revenir avant la nuit ? Elle se mit à courir.
Quelle bonne idée elle avait eue d’aller aux aubépines ! Ses jambes étaient revenues, car elle courait sans fatigue, et dans sa tête se chantait une ronde du pays, que les filles fredonnent volontiers en marchant :
À la Saint-Jean, ma fille,
— J’aimerai qui m’aime –
Des oranges il y a…
L’obsession de la musique était si forte que Monique cessa de courir et se mit à marcher vite, en scandant son pas sur le rythme de la chanson qu’elle fredonna d’abord tout bas ; peu à peu, elle chanta plus haut, et soudain elle entendit sa voix claire retentir dans le vallon désert.
Ce fut une surprise pour elle, et elle s’arrêta étonnée. Il lui avait semblé que jamais, plus jamais, elle ne pourrait chanter ni rire, et voilà que les rondes du pays revenaient d’elles-mêmes dans sa bouche !
— Eh bien ! pourquoi pas ? dit-elle tout haut, en regardant autour d’elle d’un air de défi.
Et elle reprit sa marche en chantant à pleine voix.
Le creux du Hubiland n’était plus bien loin ; au détour du chemin elle aperçut la déchirure du sol, tapissée d’aubépines, qui semblaient placées là pour le plaisir des yeux. Monique se tut et ralentit le pas.
C’était une sorte d’amphithéâtre semi-circulaire, un de ces commencements de vallée comme on en trouve partout dans les pays accidentés ; une source claire et peu profonde sortait du sol, bordée de cresson et de roseaux, et au-dessus le superbe manteau d’étioles parfumées drapait la nudité des roches.
La jeune femme devint grave ; la beauté de ce lieu solitaire, que quelques paysans seuls admiraient tous les ans, lui inspirait une sorte de respect ; l’odeur d’amande amère exhalée par les fleurs la pénétrait et la grisait un peu, et puis, il y avait là tant de souvenirs d’enfance ! Rien de pénible ne pouvait venir à l’esprit devant cette incarnation du printemps.
Monique s’approcha de la source, avec une sorte de timidité affectueuse, comme si c’eût été une amie, à laquelle on pouvait demander une caresse. Les pétales des fleurs tombés sur l’eau transparente flottaient comme autant de petites coquilles délicates et transparentes, et la jeune femme se pencha pour les voir de plus près.
Tout à coup un léger mouvement se fit dans les joncs ; Monique tressaillit, car elle était devenue peureuse ; un son plaintif suivit… elle recula avec un frisson d’angoisse. On n’entendait plus rien, le jour baissait rapidement ; elle pensa qu’il était grand temps de rentrer et tourna la tête du côté du village.
Un bêlement si faible, qu’il avait l’air d’un vagissement, se fit entendre presque sous ses pieds. Monique fit un pas en avant, écarta les herbes, vit un tout petit agneau, tombé de la crête des rochers au travers des aubépines, qui était resté là, meurtri et brisé de sa chute.
— Pauvre petite bête ! dit Monique, dont le cœur compatissant fut pris d’une solitude maternelle.
Elle se pencha, passa ses mains frêles sous l’agneau et l’emporta dans ses bras ; elle savait quel devait en être le propriétaire, et voulait le lui rapporter. Peu à peu elle sentit une odeur fade qu’elle ne reconnut pas tout d’abord, et qui, soudain devinée, fit passer sur elle un long tressaillement qui la secoua à plusieurs reprises. Elle ouvrit les bras, et l’agneau glissa à terre en exhalant un faible soupir. Sous la réverbération des nuages encore teintés de rose, Monique regarda ses mains et son tablier… elle était couverte de sang.
Un cri d’inexprimable horreur sortit de sa poitrine, et, affolée de terreur, elle prit sa course vers le village. Ce sang sur elle, le dernier soupir de l’agneau semblable à celui d’une créature humaine, c’était l’avertissement du destin qui ne voulait pas lui permettre de jouir d’une minute de joie et d’oubli.
Elle se rappelait en courant comment, dans la chambre de madame Hortense, elle s’était souvenue du regard de l’autre agneau blessé par les chiens, et la lugubre scène se dressait devant elle dans toute sa funèbre réalité.
Tout serait donc pour elle une persécution ? Dans ce pays où les agneaux sont plus nombreux que les arbres, rencontrerait-elle à chaque pas la personnification du remords ?
Toujours courant, elle arriva chez elle.
— D’où viens-tu ? si tard et pleine de sang ! dit Clémence qui l’avait attendue avec inquiétude.
— Du Hubiland. Il y a un agneau mort sur la route. J’ai voulu le rapporter, je n’ai pas pu.
Elle parlait brièvement, par saccades ; Marin parut sur le seuil, et dans les yeux de sa femme il lut l’horreur profonde de l’implacable souvenir.
Secoué lui-même par la pensée d’une peine qu’il ne pouvait sonder, mais qui devait être atroce, il se pencha sur elle et lui donna un baiser.
Monique se laissa tomber sur un banc et tordit ses mains d’un geste résigné dans son désespoir ; en levant les yeux, elle vit sa mère qui l’observait. Aussitôt, elle sourit, se leva, prit une écuelle d’eau, s’y lava les mains et changea de tablier.
— C’est une fantaisie que j’ai eue d’aller voir les épines blanches, dit-elle à son mari qui évitait de la regarder. L’agneau doit être à Bonfils ; il faudra le lui dire pour qu’il l’envoie chercher.
Elle parlait d’un ton tranquille. Clémence lui reprocha d’avoir couru trop vite.
— Tu n’es plus une petite fille, lui dit-elle d’un ton sévère ; quand on est mariée, on est raisonnable !
Monique ne répondit rien.
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