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Chapitre 7

Madame Hortense Dunois lisait assise sur sa chaise longue, le haut du corps soutenu par des oreillers, les pieds recouverts d’une fourrure légère qui débordait des deux côtés et traînait à terre.

Son visage, quelques années auparavant, d’une fraîcheur telle que les passants se retournaient dans la rue pour la regarder, s’était aminci et en quelque sorte affiné, sans perdre la délicate beauté de ses lignes. Elle avait été la jolie madame Dunois ; elle était maintenant une femme absolument belle, mais d’une beauté qui provoquait un attendrissement plein de pitié.

Dix années s’étaient écoulées depuis son mariage, dont les débuts avaient été heureux.

M. Dunois possédait une belle fortune, et dirigeait une de ces maisons de banque où les provinciaux entassent volontiers leurs petites économies. Les versements pris à part n’étaient pas considérables ; mais comme, après chaque foire ou chaque vente importante, les clients de la maison s’empressaient d’y apporter tout leur argent disponible, la maison disposait cependant d’un capital considérable. La réputation de M. Dunois était en elle-même un gage de confiance, car de père en fils les Dunois avaient été des modèles d’honneur et de probité.

La jeune femme apportait de son côté une dot fort respectable, un caractère égal et charmant, sa beauté passée en proverbe, et toutes les qualités pratiques d’une maîtresse de maison. Lorsqu’elle sortait le dimanche au bras de son mari, on disait autour d’eux : Le beau couple ! Et lorsqu’ils donnaient à dîner, on répétait : Quelle bonne maison !

Ils paraissaient donc parfaitement heureux, et, l’étaient peut-être. Un nuage seulement dans le ciel bleu ; pas d’enfants.

Aussi lorsque, la quatrième année après son mariage, madame Dunois éprouva les premiers troubles d’une grossesse, ce fut une joie pour tous ceux qui s’intéressaient à ce ménage modèle. Tout alla bien pendant plusieurs mois : la jeune femme ne pouvait assez se féliciter d’avoir conservé sa santé dans une épreuve ordinairement assez pénible, lorsque tout à coup elle ressentit dans les jambes une faiblesse telle que la marche lui devenait difficile, sans être pour cela douloureuse.

Le médecin ordonna aussitôt le repos sur la chaise longue, dans la crainte d’une chute qui eût pu entraîner les plus fâcheux accidents. Hortense se résigna à ne plus marcher que dans l’appartement, et même bientôt seulement de sa chaise à son lit.

Un jour de la délivrance arrivé, elle mit au monde un fils bien constitué, dont la naissance fut un grand sujet de réjouissance pour la famille et les amis. M. Dunois surtout était à moitié fou de joie, et il se mit à faire dès lors les plus beaux projets pour l’avenir de ce fils, qui était aussi un héritier.

Cependant, les semaines s’écoulaient ; madame Dunois aurait dû quitter son lit depuis longtemps, et ses jambes paresseuses refusaient de la porter. Elle pouvait les mouvoir, mais sans aller jusqu’à leur faire supporter le poids pourtant léger de son corps amaigri.

C’était plus que de la faiblesse ; quelque cause inconnue devait occasionner une torpeur si peu normale. Les médecins s’assemblèrent auprès du lit de la malade ; on déclara sa santé admirable de tout point, et pourtant elle ne pouvait faire plus de quelques pas dans sa chambre, quelque énergie qu’elle mît à le vouloir et à le tenter.

Force fut de se rendre à l’évidence : il y avait là une sorte de paralysie des nerfs moteurs. On traite ces maladies-là, et même souvent on les guérit. Le martyre commença pour la jeune femme.

Vainement on essaya sur elle depuis les moyens ordinaires jusqu’aux traitements cruels qu’emploie la science pour lutter avec les méchancetés de la nature ; lorsque les pointes de feu, l’électricité, les douches et le massage eurent été reconnus impuissants, on eut recours aux remèdes de bonne femme.

— Essayez, disaient les médecins.

On essayait, et le résultat n’était pas meilleur.

Madame Dunois, alors âgée de vingt-huit ans, dut se soumettre à rester pour toute sa vie sur sa chaise longue ou sur un fauteuil. Elle pouvait, deux ou trois fois par jour, aller de sa porte à la cheminée, en s’appuyant aux meubles, avec l’impression étrange et terrifiante que rien ne portait son corps et que ses jambes n’existaient pas ; là s’arrêtaient ses forces, quel que fût son courage.

Ce fut un coup terrible pour la jeune femme, le jour où elle se rendit compte de l’avenir qui l’attendait.

En réalité, quelle que fût l’amitié de ses proches, elle était désormais séparée du monde extérieur. Pendant les premiers temps, alors qu’elle luttait de toute son énergie pour regagner sa vigueur perdue, elle s’était laissé promener en voiture, elle avait même subi des déplacements considérables de ville en ville, cherchant les médecins les plus célèbres, les lieux de cure les plus renommés, dans l’espoir toujours déçu d’une amélioration.

Lorsqu’elle se rendit compte qu’à moins d’un événement improbable, dans le genre d’un miracle, elle était condamnée à ne jamais marcher, elle descendit en elle-même et regarda sa destinée en face.

Faire d’elle-même un objet de curiosité et de pitié en s’exposant aux regards des indifférents, c’est ce qu’elle ne pouvait admettre. Hortense possédait une de ces âmes fières et tendres qui, reconnaissantes du moindre indice d’affection, reculent avec dégoût devant la compassion banale des étrangers.

Puisqu’elle ne devait plus se mêler au mouvement de la vie, elle resterait chez elle, se contentant de prendre l’air dans son jardin, d’ailleurs vaste et ombragé ; ceux qui l’aimaient sauraient venir la retrouver là ; quant aux autres, elle ne s’en souciait point.

Sa grande joie, ce qui suffirait à remplir sa vie, ce serait son beau petit garçon qui faisait son orgueil et sa joie. Elle comprenait que son mari, alors âgé de moins de quarante ans, actif et préoccupé de ses affaires, ne lui donnât que peu de temps ; peut-être souffrait-elle dans son âme d’une blessure secrète, qu’elle ne voulait pas s’avouer à elle-même ; l’enfant la consolerait de tout. Elle l’élèverait elle-même, s’instruisant à mesure pour lui enseigner ce qu’il devrait apprendre, et le dirigeant vers un idéal de beau et de bien qu’elle sentait grandir en elle tous les jours, à mesure qu’elle dépouillait sa résignation de tout ce que celle-ci avait contenu d’abord de douloureuse amertume.

Elle en était arrivée à considérer son malheur presque comme une joie.

— Au moins, se disait-elle, rien ne m’empêchera de me consacrer tout entière à mon enfant. Les autres femmes ont des devoirs de société à remplir, elles se doivent à leur mari, à leur famille, souvent, au souci de leurs affaires ; moi, vivant en dehors de tout, excepté de l’affection de quelques-uns, je n’aurai que l’enfant, et il sera tout par moi. Si je ne puis être tout pour lui, j’aurai du moins modelé son âme de mes propres mains, sans qu’aucune pensée extérieure m’en ait jamais détournée.

Elle vécut ainsi plusieurs mois, alors qu’elle avait perdu tout espoir de guérison, tout à fait consolée, presque joyeuse, se grisant d’espérances maternelles au point d’oublier souvent la blessure cachée qui parfois la rendait toute pâle, alors qu’aucune souffrance physique ne pouvait plus l’émouvoir.

Et puis, un jour, l’enfant rentra grelottant d’une promenade trop longue par un temps humide. Après le lui avoir présenté quelques instants, la bonne se hâta de l’emmener, afin que la mère n’eût pas le temps de s’apercevoir de l’état du petit garçon. Dans la nuit, il fut pris d’une toux rauque. La grosse fille robuste qui le soignait avait le sommeil lourd ; lorsque le matin vînt, le croup s’était déclaré. Quinze heures après, M. Dunois n’avait plus d’héritier, et Hortense n’avait plus d’enfant.

C’est horrible de perdre son enfant. Le petit être dans lequel on a mis bien autre chose qu’une part de sa vie, toute sa tendresse, sa volonté, sa patience, tant d’espoir et tant d’orgueil, tout l’avenir, et presque tout le présent, emporte avec lui un lambeau du cœur de sa mère. On ne se console jamais de l’enfant perdu. Après des années où l’on croit avoir oublié, non l’enfant, mais sa douleur, lorsqu’on s’est habitué à entendre prononcer le nom chéri par des lèvres indifférentes, qui appellent ainsi d’autres enfants, lorsque des frères ou des sœurs sont nés à celui-là, noyant dans un flot de préoccupations maternelles le souvenir des angoisses causées par celui qui est parti, il suffit que l’on rencontre une petite tête dont les cheveux rappellent au regard les cheveux frisés d’autrefois, dont les yeux évoquent la mémoire du regard perdu, il suffit d’un son de voix, d’un sanglot parfois, d’un cri de joie ou de douleur proféré par l’enfant inconnu, pour que le cœur de la mère se fonde, et qu’elle sente se rouvrir en elle la source intarissable de ses larmes.

Toutes les mères savent cela, toutes celles qui ont vu emporter dans un petit cercueil blanc la joie de leur cœur et de leur âme. Mais lorsqu’une femme n’a qu’un enfant et qu’elle le perd, sa douleur est insondable.

Lorsque Hortense, assise à sa fenêtre, derrière les persiennes closes, eut vu disparaître, au tournant de la rue, le petit corbillard balancé par la marche régulière des porteurs, elle regarda en elle-même, et vit qu’il ne lui restait plus rien.

La blessure secrète s’ouvrit béante, en même temps qu’elle n’avait plus d’enfant, elle comprit que depuis longtemps elle n’avait plus de mari.

M. Dunois était ce qu’on appelle un excellent homme : c’est-à-dire qu’il n’aimait pas à causer de peine aux gens auxquels il avait affaire ; autant que possible, il chargeait ses employés de ce soin désagréable afin de ne pas perdre la tranquillité d’esprit qui lui était chère, et dont il avait besoin pour la lucidité de ses jugements.

Il avait épousé sa femme par amour autant que par convenance ; c’est-à-dire qu’il l’avait trouvée extrêmement jolie, et qu’il l’avait aimée comme il eût aimé une autre jolie femme qu’on lui eût présentée avec la même dot.

Mais cet amour-là ne diffère pas beaucoup de celui qu’on éprouve pour une maîtresse de passage, encore qu’il s’y mêlât, dans le cas de M. Dunois, une grande considération pour la jeune personne riche et bien élevée qui portait son nom dignement et tenait si bien sa maison. C’était un amour qui pouvait, suivant les circonstances, durer plusieurs années et tourner à l’amitié, ou bien durer peu de temps et devenir de l’indifférence.

Sans l’accident malheureux qui condamnait Hortense à une vie sédentaire, M. et madame Dunois eussent probablement vécu heureux ; la paralysie de la jeune femme donna au mari l’occasion de produire au jour son véritable caractère, ou plutôt son tempérament.

Dunois aimait les femmes, c’est-à-dire qu’il n’aimait pas, mais qu’il avait du plaisir à changer de maîtresse. Sa femme n’avait pas été pour lui autre chose qu’une maîtresse légitime, et il n’avait jamais entendu, en se mariant, lui faire un serment de fidélité, que d’ailleurs il eût été incapable de tenir.

L’état maladif de madame Dunois lui rendait aux yeux de tous la liberté, qu’autrement il n’eût pu obtenir qu’en cachette ; il en profita pour vivre à sa guise, sans outrager ouvertement les convenances, car c’était un homme bien élevé, mais sans les respecter au-delà de ce qui est décent et nécessaire.

Hortense fut informée dans le plus bref délai de la façon dont son mari entendait la vie ; elle le sut avant même que son état eût été considéré comme dangereux. On a toujours sous la main une parente ou une amie pour vous rendre de tels services.

Elle en souffrit, elle souffrit surtout de savoir que ces choses-là n’étaient pas un mystère ; il lui semblait qu’il eût été plus digne de la part de son mari de s’arranger de façon qu’elle pût toujours l’ignorer, ou au moins feindre de l’ignorer.

Dans sa détresse, et préoccupée de sauvegarder sa dignité en même temps que celle de l’homme qu’elle avait épousé, elle lui parla un jour, avec une grande simplicité, d’un sujet qu’elle eût voulu ne jamais aborder.

— Vous êtes libre, mon ami, lui dit-elle ; le malheur qui m’a frappée vous délie du vœu de mariage. Seulement, je vous en supplie, tâchez que j’ignore à jamais ce côté de votre vie ; je ne pourrais vous laisser accuser en ma présence, et il me serait par trop pénible d’avoir à vous défendre, comme mon amitié et mon estime pour vous m’ordonneraient de le faire.

M. Dunois, surpris par ce langage, en fut plus froissé que satisfait. Il était de ces hommes qui veulent bien de temps en temps s’adresser quelques reproches, mais qui ne peuvent supporter la moindre observation venant d’autrui, espèce qui d’ailleurs n’est pas rare et à laquelle nous nous rattachons tous plus ou moins. Il mit une sourdine à ses fantaisies, car, le premier moment d’humeur passé, il reconnut que le conseil était bon, mais il en aima sa femme un peu moins.

S’il avait pu supposer qu’il vivrait à sa guise à l’insu d’Hortense, à des intervalles éloignés, il eût senti un mouvement non de remords, mais d’inquiétude.

Mais à partir du jour où elle lui témoigna cette indulgence, il se sentit ennuyé d’avoir perdu la supériorité de l’homme encore inattaqué ; son amour-propre était blessé, et, comme de raison, il ne s’en prit pas à lui-même, mais à celle qui lui avait procuré cette désagréable impression.

Hortense avait espéré que l’amitié de son mari lui resterait, que, fortifiée par la compassion et par l’estime dont elle se sentait digne, cette amitié du compagnon de sa vie serait pour elle le plus ferme soutien. Tant que vécut son enfant, elle se contraignit à le croire ; mais lorsqu’elle eut perdu sa joie, elle s’aperçut que cet espoir était une simple chimère.

M. Dunois était absolument irréprochable dans sa conduite extérieure. Il passait plusieurs fois par jour cinq minutes auprès de sa femme, lui racontait les nouvelles, lui apportait les journaux, dînait avec elle assez souvent, car elle se faisait rouler dans un fauteuil jusqu’à la salle à manger. Mais aucune intimité, aucune tendresse ne donnait de charme à ces démarches de pure convenance et d’habitude. Ce qu’eût voulu Hortense, c’était un peu de tendresse, c’était l’épanchement d’un cœur dévoué ; elle avait des amis au dehors ; chez elle, sa vie était celle d’une solitaire.

Comment survit-on aux grandes douleurs, alors qu’aucun devoir ne vous impose de vivre ? Il est assez singulier que l’être humain, si fragile parfois, subisse des épreuves effroyables, alors qu’on le croirait brisé d’avance.

Madame Dunois ne fut même pas malade, après tant de chagrins. Elle se replia un peu sur elle-même, parla encore moins de ce qui lui tenait au cœur, et parut aux yeux des étrangers avoir pris, suivant l’expression vulgaire, « son parti de tout ».

Au fond, elle était navrée, et la mort lui eût paru douce.

Dans sa solitude réelle, au milieu des visites qu’on ne cessait de lui rendre, car, aimable et instruite, elle était, pour ceux qui la connaissaient, d’une société extrêmement agréable, Hortense avait un ami, un humble ami qui l’aimait de tout son cœur.

Une femme attachée à son service était morte, peu après le petit garçon d’Hortense, en laissant un fils de treize à quatorze ans ; cet enfant, intelligent et doux, était resté dans la maison, remplissant toute espèce de petits devoirs auprès des uns et des autres.

Un jour, madame Dunois, se sentant les yeux fatigués, l’avait prié de lui lire le journal.

Hubert s’était si bien acquitté de cet office qu’il s’était trouvé promu du coup à la dignité de lecteur de madame. Pendant certaines heures douloureuses ou tristes, Hortense ne voulait pas rester en tête-à-tête avec ses pensées ou ses souvenirs ; Hubert lui avait fait d’interminables lectures. Il n’était jamais fatigué, il le prétendait du moins. Peu à peu, madame Dunois s’était servie de lui pour dicter un billet, puis des lettres plus importantes, et il avait pris auprès d’elle la situation d’une sorte de secrétaire encore enfant qui n’était jamais consulté, naturellement, mais qui ne laissait pas de rendre des services.

Cette situation qui n’était pas la domesticité, quoiqu’elle en fut bien proche, avait permis au jeune garçon de connaître le caractère et le cœur de madame Dunois mieux qu’aucun de ceux qui l’approchaient.

Hubert savait tout ce qu’il devait à cette femme adorable, souvent triste, et qui pourtant souriait le plus souvent. Il savait que sans elle, relégué parmi la valetaille, il eût vécu d’une vie matérielle et grossière. Elle lui avait appris à comprendre ses lectures, à les méditer ; c’est à elle qu’il devait d’être un homme au lieu d’une simple machine à servir. Quel serait son avenir ? Il n’y songeait point, ne rêvant pas d’autre ambition que de rester éternellement auprès de « madame », attaché et dévoué à sa personne.

Hortense y pensa pour lui. Un jour qu’il entrait dans la chambre de la jeune femme les bras chargés de livres, elle s’aperçut qu’il avait beaucoup grandi depuis peu, et que le visage, autrefois rond et enfantin, s’était allongé de façon à lui donner l’apparence d’un homme.

— Quel âge as-tu ? lui demanda-t-elle.

Surpris, Hubert déposa sur une table les livres qu’il tenait, et chercha dans sa mémoire.

— Quinze ans et demi, répondit-il après un petit calcul mental.

Hortense ne répondit point et se fit lire les journaux comme d’habitude ; mais au lieu de garder le jeune garçon près d’elle pour lui dicter quelques lettres ou causer un instant, elle le renvoya bientôt et se mit à réfléchir.

Elle l’avait gardé trop longtemps. Dans ce qu’elle appelait son égoïsme, elle n’avait pas pensé que cet enfant se trouverait sans situation, le jour où il deviendrait un homme. Comment n’y avait-elle pas songé ?

Hubert n’était pas encore trop âgé pour ne point réparer promptement le temps perdu ; avec un peu d’application et de bonne volonté, il rattraperait facilement les jeunes gens employés dans la maison de banque de M. Dunois. L’essentiel était de le faire entrer aussitôt dans les bureaux.

Un peu avant le dîner, le maître du logis se présenta chez sa femme, comme il le faisait tous les jours à la même heure.

Après lui avoir communiqué quelques nouvelles sans importance, il se remuait sur son fauteuil comme un homme désireux de s’en aller, mais que la politesse retient, lorsque sa femme lui fournit un sujet de conversation.

— Auriez-vous une place vacante dans vos bureaux ? demanda-t-elle.

— Non, pourquoi ? demanda M. Dunois fort étonné ; jamais Hortense ne s’occupait de leurs affaires.

— Pour Hubert. Cet enfant grandit, et il est grand temps de songer à son avenir. N’est-ce pas votre avis ?

— Une place de domestique, alors ? Cela peut s’arranger. Nous avons un homme pour faire les courses, il est vieux et peu intelligent ; Hubert le remplacerait fort bien et coûterait moins cher. Est-ce que vous vous en êtes lassée ? Anonnerait-il en lisant ou aurait-il découvert une nouvelle orthographe ?

Hortense fit un léger signe de dénégation.

— Vous n’y êtes pas du tout, mon ami, dit-elle avec une fermeté qui trahissait chez elle une certaine concentration nerveuse. Hubert lit bien, écrit sans faute, possède une jolie écriture, et n’est pas sans une certaine instruction…

— Où l’a-t-il pêchée ? fit M. Dunois en se croisant les jambes. Il a quitté l’école depuis trois ou quatre ans, je crois…

— Pensez-vous qu’à lire constamment des livres et des journaux, il n’ait pas appris une foule de choses ?

— Il comprend donc ce qu’il lit ? demanda le mari d’Hortense, en riant aux éclats de sa plaisanterie.

Madame Dunois ne se laissa pas troubler.

— C’est un garçon intelligent et il vous rendra de grands services. Il nous est très dévoué, et vous serez content un jour de l’avoir sous la main.

— Enfin ! je veux bien, moi ! fit M. Dunois, après un instant d’hésitation. Mais ne pensez-vous pas qu’il ferait beaucoup mieux sous la livrée ? il est bien découplé !

Hortense ne put réprimer un mouvement de mécontentement, presque d’indignation.

— Soit, ma chère, soit, se hâta d’ajouter le maître, il en sera ce que vous voudrez.

Il avait horreur des discussions. À ses yeux, rien ne valait la peine que donne un malentendu ; son idéal de la vie était une vie paisible, où il faisait ce qu’il voulait.

— Je vous remercie, répondit sa femme avec un sourire de joie qui donna une grâce extraordinaire à son visage.

— Cela vous fait donc bien plaisir ? demanda M. Dunois, frappé de cette expression qu’il avait connue autrefois, mais qu’il avait oubliée.

— Oui, dit-elle simplement. Je veux du bien à cet enfant.

— À votre aise ! mais ce n’est pas tout, il va falloir le remplacer. Votre femme de chambre ne sait ni lire ni écrire, elle ne peut vous suffire comme société intellectuelle. Voulez-vous que je vous déniche un nouveau page ?

Hortense réfléchit un instant, puis dit :

— Je préférerais une jeune fille.

— Une demoiselle de compagnie ?

— Oh ! non ! Dieu m’en garde ! Une fillette de la campagne, jeune, aimable, sachant lire et écrire…

— Mais, ma chère, elle vous lira le journal comme on chante la messe ! fit Dunois.

Hortense sourit. Elle aimait à voir son mari de belle humeur.

— Je lui apprendrai bien vite à lire convenablement, pour peu qu’elle soit intelligente, dit-elle.

— Une vocation d’institutrice, alors ? Je ne vous connaissais pas ces aptitudes.

— Elles m’ont pourtant réussi avec Hubert, vous vous en apercevrez bien.

— Au fait, c’est juste. Et quand voulez-vous que je l’intronise dans ses nouvelles fonctions ?

— Le plus tôt possible, répondit madame Dunois de sa voix douce.

— Il faut pourtant qu’on vous ait trouvé votre nouvelle lectrice auparavant, fit observer son mari en se levant.

Il fit deux tours par la chambre et se rapprocha doucement de la porte.

— Eh bien ! dit-il, cherchez de votre côté, je chercherai du mien, et dès que vous aurez trouvé une remplaçante à votre page, je mettrai celui-ci aux écritures. Vous n’exigez pas que je lui donne des appointements princiers ?

— Je vous sais homme juste, répliqua-t-elle, et vos employés sont bien traités.

M. Dunois sourit à ce compliment, d’ailleurs mérité, revint à sa femme et lui baisa la main.

— Je vais faire un tour au cercle, dit-il, et j’y dînerai probablement. Bonsoir, ma chère Hortense.

Elle lui fit un signe de tête affectueux, et il disparut.

Elle regarda un instant les portières, encore agitées par le passage de son mari, puis ramena ses yeux sur ses mains frêles qui reposaient sur ses genoux, et deux belles larmes limpides, se détachant avec lenteur de ses cils baissés, roulèrent sur sa somptueuse robe d’intérieur.

Que pleurait-elle ? Elle n’eût su le dire.

Peut-être cet entretien, par quelque fil ténu, insaisissable pour elle-même, avait-il renouvelé une de ses douleurs secrètes parfois endormies ; peut-être aussi était-ce la pensée de l’inévitable abandon, qui tous les soirs, sous un prétexte ou sous un autre, la laissait seule avec ses idées tristes.

Peut-être aussi, sans qu’elle en eût conscience, était-ce le regret que lui inspirait maintenant le sacrifice accompli.

C’était un sacrifice certainement ; depuis deux ans surtout qu’Hubert, souvent près d’elle, avait montré des qualités de cœur et d’intelligence au-dessus de la moyenne, elle avait pris goût à cette sorte d’éducation : c’était en quelque sorte son élève, qu’elle allait reléguer loin d’elle, et au moment où elle s’apercevait que cette séparation allait lui coûter quelque effort, elle se confirmait dans l’idée que le temps pressait.

Les paroles légères de son mari, en lui faisant voir que le jeune garçon n’était à ses yeux qu’un domestique, alors que pour elle-même il était devenu un compagnon, presque un enfant, prouvaient à la jeune femme que, si elle voulait du bien à son petit lecteur, elle devait se hâter, afin que la nouvelle position de celui-ci se trouvât suffisamment affermie pour ne plus redouter la possibilité d’un changement, si…

Si quoi ?

Si madame Dunois venait à mourir. Eh bien, oui ! C’était là le fond de ses pensées. Depuis le jour où elle avait perdu l’espoir de la guérison, elle avait toujours songé à la mort prochaine, sans terreur, mais avec une mélancolie qui n’était pas dénuée de charmes.

Et maintenant elle avait hâte de voir Hubert installé à un pupitre, passer ses journées sur des chiffres qu’il n’aimerait peut-être pas. Il trouverait cette nouvelle existence un peu dure au commencement, lui qui passait en été le plus clair de ses journées sous les arbres du grand jardin, à portée de la voix de madame Hortense, occupé à lire ou à rêver…

Ce serait dur, mais c’était nécessaire. Jamais, elle le sentait, le jeune garçon ne pourrait retourner à la servitude dont, sans le savoir et sans le vouloir, la pauvre femme l’avait affranchi.

Essuyant ses yeux, elle reprit un air posé et frappa deux coups sur son timbre. C’était l’appel d’Hubert qui se tenait dans une pièce voisine. Il entra, semblable à lui-même, ne se doutant pas que sa destinée venait de se transformer. Ses yeux clairs et brillants se fixèrent sur madame Dunois. Trop grand et trop mince, il semblait frêle ; en réalité, il était d’une force peu commune ; comme tous les garçons qui ont grandi trop vite, les proportions de son corps n’étaient pas fixées, ce qui lui donnait l’air gauche ; mais sa personne n’en respirait pas moins une distinction native, celle qui vient de l’élévation de la pensée et des sentiments.

— Comme il va avoir du chagrin, le pauvre petit ! pensa madame Hortense, en le regardant avec compassion.

Il s’était approché et se tenait debout, respectueux.

— Madame désire quelque chose ? dit-il de sa voix jeune, encore enfantine, bien qu’un léger duvet se montrât sur sa lèvre supérieure.

Ce ton, ce langage à la troisième personne, frappèrent madame Dunois comme si elle les entendait pour la première fois, et elle en éprouva un peu de dépit. C’était ennuyeux qu’il lui parlât comme un domestique ! Aussi pourquoi M. Dunois avait-il évoqué cette idée désagréable de domesticité ?

— Assieds-toi là, dit-elle en indiquant la chaise où il se plaçait pour faire la lecture ; tu n’es plus un enfant, et tu dois songer à ton avenir…

Hubert leva sur sa protectrice des yeux profondément étonnés. Son avenir ? Mais n’était-il pas de vivre et de mourir près d’elle, occupé à la servir et à l’aimer ? Il garda cependant un respectueux silence.

— Tu ne pourras pas toujours t’occuper uniquement de me faire la lecture, continua-t-elle, en lisant dans sa pensée ; un homme ne vit pas rien que de cela, et tu en serais toi-même bientôt ennuyé, à présent que l’âge te tient. As-tu quelque préférence pour une carrière quelconque ?

La carrière qu’eût choisie Hubert était évidemment celle de secrétaire de madame Dunois ; mais puisqu’on venait de lui dire qu’il ne devait pas y compter, force lui fut de trouver autre chose.

— Autrefois, dit-il, je m’étais figuré que j’aimerais à être marin… Mais c’était il y a longtemps… Est-ce que madame se rappelle quand elle m’a fait lui lire deux volumes du Tour du Monde à la file ? Je crois que c’était cela qui m’en avait donné l’idée. Mais, maintenant, cela m’a bien passé.

— Alors, tu ne te sens plus de goût pour la marine ?

— J’aurai du goût pour ce que madame voudra, répondit Hubert avec une soumission chevaleresque, où la déférence du page n’entrait absolument pour rien.

— Dis-moi vous ; cela m’ennuie de t’entendre dire madame, madame, tout le temps ! Parle-moi comme un homme !

Elle avait laissé échapper ce mot dans un mouvement d’impatience ; aussitôt elle s’en voulut de ce qu’elle considérait comme une faute de goût.

— Je te dirai pourquoi, reprit-elle avec douceur. J’ai pensé à ton avenir, moi, en voyant que tu t’en occupais si peu ; j’ai demandé à monsieur de te prendre dans ses bureaux et de te faire apprendre les affaires. C’est un commencement, cela ; avec de l’ordre et de l’intelligence, cela peut te mener jusqu’à la fortune…

Elle s’arrêta, pour regarder le visage de son jeune serviteur.

— Alors, je ne vous verrai plus ? dit-il d’une voix aussi changée que l’expression de ses traits.

— Mais si, tu me verras ! puisque tu restes dans la maison !

— En bas ? soupira le jeune garçon.

Hortense ne put s’empêcher de rire.

— Eh oui ! en bas ! Auras-tu peur de monter un étage ?

Mais Hubert n’avait point envie de plaisanter ; quoiqu’il fit une vaillante mine, il subissait le plus grand chagrin qu’il eût connu depuis la mort de sa mère, et, chose étrange, en songeant qu’il n’allait plus vivre dans cet appartement qui pour lui concentrait toutes les joies et toutes les consolations de l’existence, il croyait se revoir, pauvre petit orphelin, marchant derrière le corbillard qui emportait sa mère au cimetière.

— En bas et en haut ! dit gaiement Hortense, qui sentait combien cette nature franche et neuve devait souffrir de ce que le jeune garçon considérait comme un exil. Tu gardes ta chambre en haut, la même ; tu passeras par ici le soir et le matin, tu me rendras compte de ce que tu auras fait, et tu travailleras en bas, comme les autres, jusqu’à six heures. Après six heures, tu seras libre, comme les autres.

— Oui, dit Hubert, qui avait grand-peine à se retenir de pleurer, et c’est un nouveau qui vous servira !

— Pas du tout ! Ce sera une nouvelle ! Je veux une jeune fille. Les garçons, c’est trop ennuyeux : on leur apprend un tas de choses, sans compter la géographie, et puis quand ils en savent assez, ils entrent dans les bureaux. J’aurai une jeune fille, qui me rendra bien des petits services.

— C’est vrai, soupira Hubert, j’étais assez maladroit. L’autre jour, j’ai encore laissé tomber votre tasse à fleurs… C’est pour cela que vous me renvoyez, peut-être…

— Ne fais pas l’enfant, dit madame Hortense d’une voix presque dure. Tu sais bien qu’il m’en coûte de me priver de ta présence, et que si je le fais, c’est pour ton bien.

La voix était impérieuse, les paroles étaient rudes, mais ce n’est pas leur rudesse qui jeta Hubert à genoux près de la chaise longue, le visage caché dans la fourrure.

— Pardonnez-moi, dit-il, en essayant de maîtriser ses pleurs. Cela me fait une peine horrible de penser qu’une autre va vous servir alors que je le faisais de si bon cœur. C’est vous qui m’avez appris tout ce que je sais, et, maintenant, vous voulez me faire encore plus d’honneur et de bien que par le passé. Je sais bien que je devrais vous en remercier, mais cela me fait trop de chagrin… Je m’y ferai, vous verrez, mais…

— Relève-toi, et va me chercher un verre d’eau fraîche, dit madame Hortense d’une voix calme ; tâche qu’on ne voie pas ta figure à l’office. On te demanderait ce que tu as ; je ne veux pas que tu le dises, et je ne veux pas que tu mentes. Fais ton devoir.

Il se releva sur-le-champ, et, sans répondre, sortit pour exécuter l’ordre qu’il venait de recevoir.

Pendant sa courte absence, madame Hortense passa la main sur ses yeux, avec un sanglot.

— Que c’est bon d’être aimée ainsi ! se dit-elle. C’est la récompense du peu de bien que j’ai fait, et elle m’est bien douce… Mais les enfants des autres ne sont jamais que des étrangers, quoi qu’on fasse pour eux… Ô mon petit garçon, mon cher enfant perdu !…

Le pas léger d’Hubert, dans la pièce voisine, lui commandait de composer son visage : il la trouva en entrant telle qu’il l’avait quittée.

— Bois ce verre d’eau, lui dit-elle, et écoute-moi.

Il obéit fidèlement et resta les yeux fixés sur elle.

— Tu ne parleras à personne de ce que je t’ai dit. Lorsque la jeune fille qui doit te remplacer sera arrivée, tu entreras immédiatement dans tes nouvelles fonctions, et tu t’arrangeras pour éviter les commentaires. Jusque-là, tu continueras à me faire la lecture et à écrire mes lettres.

— Est-ce que ce sera long ? demanda le jeune garçon d’un air inquiet.

— Tu voudrais que ce fut déjà fini ? fit Hortense avec un demi-sourire.

— Je voudrais que cela ne vint jamais ! répondit-il avec une véhémence qui lui donna envie de pleurer.

— Cela viendra tout de même, en son temps. Et jusqu’à ce que cela soit venu, tu vérifieras tous les soirs les comptes de ma maison, depuis le commencement jusqu’à ce jour, afin de t’accoutumer à calculer vite et sûrement.

— Ici ? demanda Hubert.

— Ici ou ailleurs, peu importe. Si je te dis de le faire, je sais que tu le feras, même sans être surveillé.

Il rougit de plaisir à cet éloge. Hortense ajouta d’un ton négligent :

— Tu pourras commencer ce soir après le dîner. Je te donnerai la clef, et tu prendras les registres dans ce meuble.

Elle indiquait son secrétaire, placé en face d’elle. Hubert comprit que, pour ce jour-là, il travaillerait près de madame Dunois, et comme un enfant qu’il était encore, il sentit la joie de l’heure présente noyer la souci de l’avenir.

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