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Chapitre 8

Un mois après, Monique Bréquet fut introduite dans la chambre de madame Hortense, où celle-ci, assise sur sa chaise longue comme d’ordinaire, amusait ses doigts avec un léger ouvrage d’aiguille.

Madame Danois regarda la petite paysanne, et la petite paysanne regarda la chambre, autour d’elle.

C’était une vaste pièce, haute de plafond, aussi belle et aussi souriante que peut l’être un endroit d’où l’on ne peut sortir.

De belles étoffes anciennes tendues sur les murs lui donnaient d’abord un air de richesse et de grandeur. Des portières d’Orient cachaient toutes les portes, qui étaient nombreuses.

Madame Hortense avait choisi pour y vivre toujours, la pièce centrale de l’appartement, ancien salon, conservé dans sa magnificence.

Trois baies donnaient sur le jardin, dont les corbeilles étaient disposées de façon à reposer le regard de la malade lorsqu’elle se faisait rouler près de la fenêtre ; dans la chambre, des plantes au large feuillage sombre et lustré remplissaient les coins obscurs de manière que rien ne donnât l’idée de négligence ou d’abandon. Les meubles les plus commodes avoisinaient la chaise longue et le lit ; les plus élégants s’étalaient le long des murs couverts de tableaux et de gravures de prix ; c’était le luxe moderne dans tout ce qu’il peut donner de consolation à un être pour lequel la science n’a rien pu faire.

Monique reporta son regard sur la propriétaire de ces biens, qu’elle avait d’abord saluée d’une timide révérence.

Madame Dunois n’était pas pour la fillette un objet moins curieux que le cadre dont elle était entourée. Cette belle dame au teint si clair qu’on l’eût dit transparent, dont la beauté semblait un cristal fragile prêt à se briser, couverte de batiste et de dentelles comme un enfant qu’on porte au baptême, entourée d’oreillers brodés et de couvertures, soie et fourrures, roulant à demi sur le tapis persan, tout cela semblait à Monique quelque chose de merveilleux, d’invraisemblable, de presque théâtral.

Pendant que la dame qui l’avait amenée échangeait quelques paroles avec madame Dunois, la fillette eut le temps de regarder plus attentivement la personne avec laquelle elle vivrait désormais. Le premier coup d’œil lui avait inspiré presque de la frayeur, tant tout cela paraissait peu vrai ; un second regard provoqua chez Monique une pitié attendrie.

Au moment où ses yeux, pleins de douce compassion, regardaient cette dame si belle, si riche, et qui ne pouvait pas marcher, lui avait-on dit, madame Hortense arrêtait sur elle son regard intelligent et vif. L’expression du visage de Monique, prise en flagrant délit de pitié, qui baissait les yeux en rougissant, parut si aimable et si neuve à la jeune femme qu’elle s’en sentit tout épanouie.

Étendant sa main fluette vers la petite paysanne, elle lui fit signe d’approcher. Celle-ci obéit, très honteuse et très embarrassée de sa personne.

— Elle a l’air d’une bonne enfant, dit madame Hortense, en prenant la petite main brune qui pendait au côté de Monique. Voulez-vous rester avec moi ?

— Je veux bien, fit Monique, soudain touchée d’un sentiment tout nouveau, semblable à une tendresse spontanée.

— Eh bien ! voilà qui est arrangé. On vous expliquera vos devoirs… d’ailleurs, ce n’est pas bien difficile ; et vous tâcherez d’avoir envie de me faire plaisir…

— Ce n’est pas ça qui sera difficile non plus, dit vivement Monique, qui se mordit aussitôt la lèvre dans sa confusion d’en avoir tant dit.

Madame Dunois et son amie échangèrent un sourire.

Hubert entrait au même moment avec un plateau.

— Ce jeune homme vous dira quels services il me rendait, reprit Hortense, et vous ferez ce qu’il faisait…

Les yeux d’Hubert toisèrent la fillette avec une hostilité peu dissimulée.

— C’est donc toi qui es la nouvelle venue ? disait ce regard ; tu auras beau faire, tu me prends tout ce que j’aime, je te détesterai quand même.

— En voilà un qui a l’air mauvais, pensa Monique en lui jetant un coup d’œil d’extrême dédain. Ça croit valoir mieux que les autres parce que ça a l’habitude de la ville. Méchant gamin, va, tu ne me prendras pas à mal faire, ça te ferait trop plaisir !

Dès cet instant, Hubert et Monique ressentirent l’un pour l’autre une de ces aversions instinctives que rien ne peut combattre, parce qu’elles échappent au raisonnement. Résolus tous les deux à déployer une grande prudence, ils conservèrent les dehors d’une politesse réciproque, et s’appliquèrent à éviter toute mesquine taquinerie : mais le ferment d’antipathie devait se développer de jour en jour.

Le soir venu, pendant que Monique, rouge jusqu’aux oreilles, les yeux baissés, l’air contraint, écoutait pour la première fois les propos de l’office, auxquels elle ne comprenait rien, madame Hortense fit appeler Hubert.

— Eh bien ! lui dit-elle en souriant, voilà ton stage fini ; à partir de demain, tu entres dans la vie commerciale.

— Demain ? fit le jeune garçon qui baissait les yeux pour ne pas laisser voir qu’ils étaient pleins de larmes ; ah ! je vous en prie, madame, encore quelques jours !

— Non, dit Hortense avec fermeté. J’ai tout arrangé avec M. Dunois. Demain, à huit heures, tu iras aux bureaux ; M. le principal te montrera ta place et t’expliquera ce que tu auras à faire. À midi, tu déjeuneras avec les jeunes gens au restaurant où ils prennent leurs repas, et, le soir, tu dîneras où tu voudras. Tes appointements te seront payés en conséquence, mais tu ne mangeras plus ici.

— Pourquoi ? demanda le regard suppliant d’Hubert.

— Tu cesses d’appartenir à notre service, mon enfant, dit madame Dunois avec douceur, tu es un employé maintenant : il faut que les gens de la maison te considèrent comme tel et te témoignent des égards qu’on ne saurait exiger d’eux si tu continuais à manger à l’office. Tu comprends ?

— Je comprends, répondit-il. J’avais pensé que vous étiez fâchée contre moi. Au contraire, c’est un bienfait de plus, un bienfait après tant d’autres bienfaits…

Il éprouvait un plaisir délicieux à répéter ce mot qui lui semblait alourdir à chaque fois la chaîne de reconnaissance qu’il porterait jusqu’à son dernier jour.

— Je ne vous verrai plus… madame ? dit-il avec un grand mouvement intérieur qui le secoua visiblement.

— Mais si ! puisque je t’ai dit qu’après ton déjeuner, tu m’apporterais les journaux tous les jours.

— Vous les lisiez avant le déjeuner, fit remarquer le jeune homme.

— Je changerai mon heure pour te faire plaisir, parce que tu es un enfant gâté ! Allons, va, mon enfant…

Il restait immobile, la tête basse ; elle sentit qu’il attendait quelque chose, et soudain se sentit émue elle-même.

— J’avais promis à ta mère de veiller sur toi, dit-elle lentement ; il me semble qu’en ce moment j’ai rempli ma promesse. La carrière qui s’ouvre devant toi est celle d’un homme. Tu seras libre, tu ne dépendras que de ton devoir et de ta conscience ; sois sévère avec toi-même, Hubert. Jusqu’ici je t’ai eu sous la main, réprimant tes défauts, t’apprenant à voir juste et droit dans la vie ; cela, c’était l’autorité maternelle que j’exerçais de mon mieux. Maintenant, c’est un père qu’il te faudrait, et personne ne peut remplacer cela pour toi… Sois honnête et bon…

— Et reconnaissant, ajouta Hubert d’une voix grave.

— Et reconnaissant, répéta madame Hortense en inclinant la tête ; cela tient chaud au cœur et donne de bonnes pensées. Puisque tu parles de reconnaissance, tu ne sauras jamais m’en donner de meilleure preuve qu’en devenant homme de bien.

Tout à coup il s’avança jusqu’à la chaise longue et s’agenouilla près de sa bienfaitrice, non plus avec l’emportement de chagrin qui l’avait jadis précipité à ses pieds, mais comme on s’agenouille dans les églises, avant de partir pour un long voyage.

La tête inclinée sur la fourrure, il semblait prier, mais il ne pleurait pas. Madame Hortense eut envie d’ouvrir ses bras et de l’embrasser. Un mois avant, elle l’eût fait ; maintenant c’était impossible, il était vraiment trop grand ! Elle étendit sa main transparente sur les cheveux du jeune garçon.

— Sois un homme de bien, répéta-t-elle gravement. Je te souhaite le bonheur.

Après un court silence, elle ajouta :

— Et je te remercie des soins que tu as eus pour moi. Un fils n’aurait pas été plus soumis ni plus dévoué.

— Merci ! dit Hubert d’une voix étouffée.

Elle avait retiré sa main, il se releva.

— Au revoir, mon cher enfant, dit-elle.

— Au revoir, madame, répondit-il.

Il se retira tranquillement, d’un pas muet, comme il avait appris à le faire pendant les sommeils fugitifs qui coupaient quelquefois pour Hortense la longueur des journées solitaires.

La porte se referma sans bruit, et Hortense s’aperçut qu’elle était seule.

— Pauvre enfant ! se dit-elle ; il m’en saura gré plus tard, mais maintenant ce doit être très dur pour lui…

Sa pensée alla à Monique.

— Je vais peut-être m’attacher aussi à celle-là, pensa la jeune femme ; et puis elle s’en ira, pour se marier, sans doute, et ce sera pour moi encore un chagrin, encore une séparation… Cœur absurde et toujours affamé qui ne peut se défendre d’aimer, alors qu’il sait si bien que cela finit toujours par une souffrance !

Elle médita quelque temps, dans le doux crépuscule d’août, qui teintait de nuances fugaces et charmantes un coin d’horizon entrevu derrière les arbres.

Une porte s’ouvrit, Monique entra, portant une lampe. La vieille femme de chambre la suivait, guidant ses mouvements malhabiles. Madame Hortense revint aussitôt aux réalités de la vie.

— Eh bien, Toinette, dit-elle à sa vieille et fidèle servante, penses-tu que nous ferons quelque chose de cette enfant ?

— Bien sûr qu’on en fera quelque chose, répondit Toinette, qui ne se déridait jamais, quoiqu’elle fût la meilleure créature du monde.

Monique se hasarda à regarder la belle dame malade, et, la trouvant si belle, elle sourit à demi. Madame Hortense trouva ce sourire adorable, et il l’était vraiment.

— Asseyez-vous là, petite fille, dit-elle, nous allons causer un peu.

— Elle tombe de sommeil, cette petite, gronda Toinette.

— On la mènera se coucher tout à l’heure. Elle ne sera pas fâchée de me parler de son pays, n’est-ce pas… ?

— Monique, dit promptement la fillette, devinant qu’on lui demandait son nom.

Toinette se retira, et Monique s’assit sur un tabouret, au pied de la chaise longue.

— Vous avez encore vos parents ? demanda madame Dunois, commençant son interrogatoire.

— Ma mère seulement, répondit la jeune fille.

— Elle vous a laissée partir de bon cœur ?

— C’est elle qui a voulu que je m’en aille.

Madame Hortense parut un peu étonnée de cette réponse.

— Pourquoi ? Vous n’avez pas l’air d’être pauvre.

— Ma mère a un peu de bien…

— Elle ne vous aime donc pas ?

— Oh ! si ! Mais…

La jeune femme interrogeait avec une certaine curiosité le visage rose qui avait rougi.

— Au fait, ce n’est pas un secret, reprit Monique. Ma mère ne veut pas que je me marie avant trois ans, et alors elle a mieux aimé m’envoyer du pays…

— Vous avez donc un amoureux ?

— J’ai un prétendu ! fit Monique en relevant fièrement la tête. Nous nous marierons le 27 juillet, dans trois ans.

— Trois ans ! c’est long ! dit madame Hortense en souriant… Vous êtes sûre de l’aimer tout ce temps-là ?

— Puisqu’on s’est accordés !

Monique semblait trouver cet argument si convaincant que madame Dunois ne put que se taire.

— Il est gentil, votre prétendu ? demanda-t-elle.

— Je crois bien ! C’est le plus beau garçon de Champcey ; il a vingt-cinq ans.

La jeune fille parlait avec un naïf aplomb qui pour madame Hortense était le meilleur garant de son ingénuité.

— Et il y a longtemps qu’il vous fait la cour ? demanda-t-elle.

— Non. (Ici Monique baissa la tête.) Il m’a demandée tout à coup un jour que je passais dans le cimetière ; je n’ai pas dit nenni. Il y a trois semaines juste.

— On vous a séparés tout de suite. Cela a dû vous faire de la peine à tous les deux.

— Oh ! oui ! fit la jeune fille, dont le visage enfantin devint sérieux. J’ai eu beaucoup de chagrin. Mais je lui ai promis de lui écrire ; et puis, il viendra me voir. Les domestiques de ferme ont des vacances aux Rois ; il viendra me voir pour les Rois.

— Et dans trois ans…

— Nous nous marierons, conclut Monique. J’espère, madame, que ça ne vous fâche pas ?

Madame Hortense avait envie de lui répondre : – Au contraire, cela m’amuse ; mais elle craignit d’effaroucher la confiance si vite gagnée de la nouvelle débarquée.

— Vous direz cela à tout le monde ? demanda-t-elle.

— Mais oui ! Est-ce qu’il ne faut pas le dire ?

La jeune femme réfléchit un instant.

— Pourquoi pas ? répondit-elle. Une fille fiancée est plus respectable encore, quand elle a intention de tenir son serment. Vous pouvez dire que vous êtes promise, mais ne parlez pas de votre prétendu à d’autres qu’à moi. On vous taquinerait peut-être, et cela vous ferait des ennuis inutiles. À moi, ajouta-t-elle, en voyant que le visage de Monique s’assombrissait, vous pouvez tout me dire, je ne vous taquinerai pas, et je suis d’assez bon conseil.

— Cela se voit tout de suite, répondit Monique.

Cet aplomb enfantin, mêlé par instants de prudente réserve, était bien nouveau et bien divertissant. Madame Dunois, après avoir fait encore quelques questions à sa nouvelle suivante, se préparait à sonner pour que Toinette vint la chercher, lorsque M. Dunois entra.

Prêt à sortir, vêtu de noir, plastronné de linge éblouissant, les boucles de ses cheveux, déjà un peu éclaircies par l’âge, mais toujours soyeuses et châtaines, brillantes et parfumées, son chapeau claque sous le bras, il était véritablement fort beau.

— Quelle tenue ! lui dit, en l’apercevant, sa femme, qui était loin de s’attendre à cette visite.

— Je vais au cercle. Nous avons ce soir une audition, deux sœurs qui jouent du violon ; il paraît que c’est étourdissant ! Je voulais vous dire bonsoir avant de partir et vous demander ce que vous pensez de votre nouvelle acquisition.

Son regard indiqua Monique, qui à son entrée s’était levée, tout interdite. M. Dunois lui paraissait beaucoup plus imposant que madame.

— Nous faisons connaissance, répondit Hortense. Allez, mon enfant, ajouta-t-elle en se tournant vers la fillette, je vous souhaite une bonne nuit. Ne rêvez pas trop du pays…

Monique se retira avec une petite révérence écourtée qui ne manquait ni de grâce, ni de dignité. M. Dunois la suivit de l’œil d’un connaisseur.

— Très drôle, cette petite, dit-il. Il paraît qu’elle a mis tantôt tout l’office en rumeur. Elle écoutait depuis une heure, sans desserrer les dents, la conversation des nobles personnages qui nous servent, et on la croyait muette pour tout de bon, lorsque Firmin, mon valet de chambre, ayant dit je ne sais quelle chose un peu leste, elle s’est tournée vers lui, et lui a décoché en plein visage : Vous devriez avoir honte, à votre âge ! Or, Firmin a des prétentions ; je ne sais si vous avez remarqué qu’il ramène, continua M. Dunois en regardant avec complaisance dans la glace ses cheveux superbes, mais il est chauve, et pas jeune, quoi qu’il en ait. Impossible de vous représenter la joie que ce coup droit a procurée aux autres, pas à lui. Ce qu’il y a de plus drôle, c’est que c’est lui qui m’a conté cette anecdote en m’habillant tout à l’heure, et que je n’ai pu m’empêcher de rire, comme si j’avais été à l’office, tout simplement. C’est saint Jean Bouche-d’Or, cette petite.

— Elle m’a paru très franche, en effet. Mais je remets mon jugement à plus tard, dit Hortense. Vous savez, mon ami, que le jeune Hubert entre demain dans vos bureaux ?

— Ah ! c’est demain ? fit négligemment Dunois ; c’est bien, le commis principal est averti, c’est lui que cela regarde. Vous le regretterez, je le crains.

— Je le regretterai, j’en suis sûre, répliqua Hortense ; personne, d’ici longtemps, ne pourra me rendre les services qu’il accomplissait avec tant d’exactitude et de dévouement ; mais je ne regretterai pas d’avoir agi pour le bien de cet enfant, qui est, je vous l’assure, fort au-dessus de sa condition.

— Vous savez, ma chère, que j’ai fait ce que vous désiriez, dit galamment M. Dunois.

Il baisa la main de sa femme et se rendit à son cercle.

Madame Hortense sonna Toinette et se mit au lit.

Tout le monde dormit paisiblement cette nuit-là dans la maison de banque, excepté Hubert, qui, absolument incapable de savoir pourquoi, sanglota en mordant son oreiller jusqu’aux premières lueurs du matin.

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