‹ Un épisode de la vie d'un faux dévotChapitre 10 sur 24 · Chapitre 4 Jérémie à Samuel

Chapitre 4 Jérémie à Samuel

Cher ami,
Il y a bientôt cinq ans que j’ai laissé le Canada ; et durant cet intervalle, pas un mot n’a été échangé entre nous. Quand je pense à l’étroite et sincère amitié qui nous liait, aux preuves de profonde affection que tu m’as données en plus d’une circonstance, je m’en veux de ne pas avoir rompu le silence avant ce jour. J’ai commis, sans le vouloir, un gros péché d’infidélité, je dirais même d’ingratitude – sans le vouloir, – car assurément, s’il est un péché qui répugne à mon cœur, c’est celui-là. Il ne faut pas que tu croies pour cela, mon cher ami, que la distance qui nous sépare aujourd’hui ait éteint l’amitié dans mon cœur ; non, cette amitié est aussi profonde, aussi vivace que jamais. Et elle ne saurait s’éteindre. Dans ma nouvelle patrie, je me plais à me rappeler souvent les beaux jours que nous avons passés en Canada.

Une lettre de ma part sera sans doute une grande nouveauté pour toi ? c’est qu’aussi j’ai une grande nouveauté à t’apprendre. Avant-hier soir, j’étais sorti pour prendre l’exercice : c’était une soirée poétique : ciel d’azur, brise aromatique, un clair de lune splendide, etc. Et pour compléter le charme, voilà que tout à coup j’entendis comme une lointaine harmonie. En vrai dilettanti que j’ai toujours été, je me mis à la recherche et je ne tardai pas à trouver mon fait. C’était la voix d’une jeune fille, accompagnée du piano. Oh, une voix ! une voix à me rendre fou de bonheur ! un timbre d’une suavité, d’une pureté inexprimable ? une voix du ciel enfin ! Parole d’honneur, je te l’avoue franchement, malgré l’aversion que j’ai vouée à la femme – tu sais pourquoi – il me semble que j’aurais donné ma vie pour cette chanteuse. Je l’aurais mariée, rien que pour le plaisir de la faire chanter jour et nuit. J’allais tomber dans l’extase, lorsque je m’aperçus que c’était dangereux, attendu qu’un malheureux voisin, que je n’avais pas aperçu d’abord, était presque en syncope. Il faisait pitié à voir : il était ivre, fou d’admiration. Fou de la voix d’abord, et peut-être fou de la personne ! sans aucun doute ce devait être un amoureux malheureux. La mélodie ayant cessé, je vis le jeune homme qui pleurait. J’approchai en feignant une parfaite indifférence. Je l’examinai du coin de l’œil et je trouvai une ressemblance avec un quelqu’un que j’avais connu. J’approchai de plus près ; la ressemblance devenait de plus en plus frappante – Mais pour Dieu ! me dis-je, ça ressemble à Judes comme deux gouttes d’eau. – Je me hasardai à lui adresser la parole : – Quelle magnifique voix, n’est-ce pas ? – Superbe, répondit-il. – C’était bien aussi la voix de Judes. – Enfin je ne pouvais plus douter : – Est-ce toi, Judes ? – Jérémie, s’écria-t-il, en se jetant dans mes bras.

J’éprouvai une indicible sensation de bonheur en serrant dans mes bras ce vieil ami du Canada. Tu ne saurais croire, mon cher Samuel, quel plaisir c’est pour celui qui s’est expatrié, lorsqu’après quelques années de séparation, il peut rencontrer un ami d’enfance…

J’ai retrouvé Judes le même, physiquement parlant. Mais, bon Dieu ! que lui avez-vous donc fait pour le rendre si mélancolique ? Il vit ici en véritable misanthrope, dans une parfaite solitude : il fuit le contact des hommes, le mien même. Il a une physionomie à faire peur – toujours un sérieux de glace… il faut lui arracher les paroles, encore n’a-t-on le plus souvent qu’un oui ou un non. – Qu’as-tu donc, Judes, lui demandai-je ? – Hélas ! je suis bien malheureux ! – Voilà tout ce que j’ai pu savoir.

Je lui ai demandé pourquoi il pleurait l’autre soir ! Il me répondit : – Cette voix de femme réveillait dans mon cœur de douloureux souvenirs. – Je ne voulus pas en savoir davantage, ni pousser plus loin l’indiscrétion ; d’ailleurs j’avais deviné. Gageons qu’il a laissé des amours en Canada ? Le fou ! prendre tant de chagrin pour une fillette qui peut-être rit de lui à l’heure qu’il est… Écris-moi donc là-dessus. Je suis en parfaite santé et je fais d’assez bonnes affaires. Le fait est qu’il faut laisser le Canada pour bien gagner sa vie. Le Canada n’est un beau pays que pour celui qui n’a qu’à dépenser. Salut.

Jérémie

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