‹ Un épisode de la vie d'un faux dévotChapitre 9 sur 24 · Chapitre 3 Elmire à Mme…

Chapitre 3 Elmire à Mme…

Chère tante,
Cette nouvelle ne vous apprendra rien – la nouvelle du malheur qui vient de me frapper a déjà franchi, il n’y a pas de doute, les quelques lieues de distance qui nous séparent. Hélas ! les mauvaises nouvelles vont plus vite que les bonnes !… Depuis quelques jours, ma chère tante, je ne sors plus de ma chambre que pour aller faire semblant de prendre mes repas. C’est que je ne vis aujourd’hui que pour pleurer ; et je pleure sans cesse. Si je voyais devant moi toutes les larmes que j’ai versées, peut-être frémirais-je !… Aussi je ne sache pas, que jamais, personne ait éprouvé un aussi épouvantable revers ; je ne sache pas que personne ait passé si brusquement de la félicité au malheur… Est-il possible que j’aie mérité un aussi triste sort ? Je me fais souvent cette question ; et dans ma douleur, j’irais parfois jusqu’à douter de la Providence, si la foi ne me soutenait.

Vous savez combien j’étais heureuse ; j’aimais tant Judes ! il m’aimait tant lui-même ! Et mon père qui dans le principe avait vu notre amour et nos liaisons d’un mauvais œil, mon père ! grâce à mes instances, était bien revenu au sujet de Judes. Il le voyait si noble, si loyal, si actif, si laborieux, qu’il ne lui faisait plus un crime de sa pauvreté. Il commençait même à le voir chez nous avec une certaine complaisance, et sans aucun doute, il aurait fini par consentir à notre alliance. Alors, ma chère tante, notre bonheur eût été parfait ! Malheureusement Dieu en a décidé autrement.

Vous savez le crime du malheureux frère de Judes ! Cet événement a réveillé dans le cœur de mon père l’espèce de mépris qu’il avait manifesté pour Judes au premier abord ; cet événement a brisé toutes nos espérances, tout notre avenir. Je n’ai pas besoin de vous dire que la porte de la maison est pour toujours fermée à Judes, qu’il revienne ou non dans le pays, et que je suis condamnée à gémir dans la solitude ; et cela, quand on y pense, par suite d’un malheureux événement sur lequel nous n’avons eu aucun contrôle. Pourquoi faut-il que nous soyons obligés d’expier le crime d’un autre ! Il est impossible que Dieu puisse sanctionner une pareille injustice ! Mais entre Dieu et le monde, il y a un abîme.

L’emprisonnement de Denis a causé une sensation extraordinaire. Ce pauvre jeune homme jouissait à juste titre d’une réputation à l’abri de tout soupçon. Peu de jeunes gens à son âge ont mené une vie plus paisible, plus régulière. On ne lui a jamais vu faire de dépenses frivoles ; il n’avait pas d’ambition ; on lui reprochait même de l’insouciance. Il avait l’air de ne pas se soucier du monde. Naturellement morose, il ne recherchait aucuns plaisirs, semblait même les fuir. Il n’avait pas d’amis. Enfin chacun se met inutilement l’esprit à la torture pour deviner le motif qui l’a porté au crime… Pauvre Denis !

Et Judes !… Mon Dieu, je ne puis y penser sans frémir ; j’ai peur qu’il ne se livre à quelque acte de désespoir, à chaque instant, je crains d’apprendre encore quelque affreuse nouvelle !

Ah ! ma chère tante, je souffre horriblement. Ce qu’il y a de plus pénible, c’est que je suis forcée d’enfermer ma souffrance dans mon cœur. Et le moyen de cacher une douleur comme la mienne ? C’est impossible. Alors mon père me gourmande, ou m’accable de sarcasmes. Hier, il me dit qu’il fallait absolument que je change de conduite. Il traite mes peines de « folies de jeune fille ». N’est-ce pas qu’il est bien sévère, mon père ! Heureusement que j’ai la consolation d’en-Haut ! Mais il me semble que, pour respirer plus librement, j’aurais besoin d’un cœur dans lequel je pus m’épancher. Vous viendrez, n’est-ce pas, ma tante, vous viendrez partager durant quelques jours ma triste solitude ; vous ferez pour une nièce qui vous aime le sacrifice de quelques journées. Venez, je vous en prie, je vous ouvrirai mon cœur et vous y verserez gouttes de ce baume de consolation qui soulage tant. Dites-moi que vous viendrez bientôt.

Votre nièce bien malheureuse,

Elmire

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