Chapitre 3 Conclusion
Le lecteur aurait aimé, nous n’en doutons pas, que les lettres de Paul B… eussent vu le grand jour : il ne devait pas trop s’y attendre ; car il est de fait que Dieu permet assez souvent que ces grands hypocrites poursuivent impunément leur odieuse carrière jusqu’à la fin. À quiconque ne voit pas au-delà des étroites limites de la vie terrestre, cette tolérance divine peut paraître injuste ; mais il ne faut pas oublier qu’il y a une vie future où tout se compensera, se pèsera, se mesurera strictement et impartialement ; il ne faut pas oublier que, dans cette vie future, on tiendra compte rigoureux de cette apparente impunité dont le crime se targue en cette vie. – Le châtiment viendra tôt ou tard, comme la récompense !… Triste ou consolante vérité, suivant qu’on est bien ou mal préparé !…
Heureusement, et comme légère compensation, nous causerons une surprise agréable au lecteur, en lui annonçant que le dénouement a été plus heureux qu’il ne s’y attendait, pour Judes et Elmire, tous deux victimes jusqu’à présent, inexplicable fatalité ! Comme le lecteur ne pouvait guère, d’après les événements que nous venons de raconter, s’attendre à un pareil dénouement, il nous en demandera raison : nous allons satisfaire en quelques mots.
Le seul obstacle au mariage de Judes et d’Elmire, on l’a présumé, était la disgrâce, pour ne pas dire plus, dans laquelle était involontairement tombé le frère de Judes, le malheureux Denis, mort en prison, victime d’un affreux guet-apens. La disparition des lettres écrites par Paul B… avait ôté au lecteur tout espoir de voir cette hideuse intrigue dévoilée et partant l’obstacle levé. Mais nous comptions tous ensemble sans le malheureux France, celui qui avait glissé la bourse dans la poche de Denis. Ce pauvre France – il le faut dire à son avantage, – n’avait pas cédé à l’appas du crime par inclination ; c’était la misère qu’il fallait accuser !… Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, France tomba malade ; et, sur son lit de mort, il avoua comment il avait servi d’instrument au nommé Fred. On chercha ce dernier ; mais il avait disparu ; ce qui confirma les aveux de France et réhabilita justement la mémoire du malheureux Denis.
Le reste se devine : Judes revint : Elmire laissa le cloître ; Jacques M… les unit ; et, si la mort n’est pas venue les séparer, ils jouissent encore de toutes les pures consolations d’un hymen basé sur la plus sincère affection.
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Il y a quelques mois des affaires professionnelles nous appelèrent dans la paroisse St… Coïncidence très remarquable, nous fûmes surpris en chemin par une bourrasque des plus impétueuses qui nous força de faire halte et de frapper à la première porte venue. Nous reçûmes l’hospitalité dans la même maison qui avait abrité quelques années avant, et dans les mêmes circonstances, Judes et Denis. Le local était le même, sauf quelques dépérissements de plus, causés par le temps ; mais le personnel était complètement changé. Mère Jeanne était morte ; ses petites filles, comme elle les appelait, étaient mariées et avaient laissé la paroisse ; et le babouin avait suivi une de ses sœurs… La cahute était habitée par un jeune couple quelque peu en parenté avec la ci-devant propriétaire mère Jeanne : et qui nous accueillit, nous éprouvons à le reconnaître un sensible plaisir, – plaisir de gratitude, – avec une franche et cordiale hospitalité qui de tout temps a témoigné hautement en faveur du cultivateur canadien.
Durant la soirée, faute de sujet plus actuel, nos hôtes nous racontèrent ce que nous venons de raconter nous-mêmes… À la tête du lit nuptial, nous vîmes un petit bénitier de faïence dans lequel trempait une branche de buis bénit : ce bénitier était un cadeau de Paul B… à feue mère Jeanne qui à son tour l’avait donné en souvenir et comme relique, à notre hôtesse, sa filleule. – Mère Jeanne, cela va sans dire, était morte en vénérant son donateur.
Nous avons vu le lendemain matin le prétendu bouge monastique de Paul…, – misérable et chétive bicoque trop délabrée aujourd’hui pour être habitable : ce n’était plus que le refuge des animaux les plus immondes sans abri. Nous avons vu la maison de Jacques M… ; on nous a montré la fenêtre où Elmire avait tant surexcité les sens de Paul B… Tout était bien changé dans cette habitation aussi. Jacques M… était mort, Elmire, comme nous l’avons dit plus haut, était mariée et nos hôtes ne purent nous dire où elle était avec son digne époux Judes F…
Et Paul B… où est-il à l’heure qu’il est ?
Rendu en Terre Sainte, infailliblement – dirait mère Jeanne, si elle vivait encore – Elle avait une grande Foi, mère Jeanne ; elle doit être sauvée !… Par malheur, nous ne sommes pas aussi crédule qu’elle : nous craignons fortement que Paul B… avec les dispositions que nous lui connaissons, ne touche le gibet, avant de toucher le sol de la Palestine…
Un dernier mot !
Il y a des bonnes âmes, comme mère Jeanne, qui ont une excessive confiance dans les apparences, qui s’imagineront que notre Paul B… est un personnage fictif, de notre invention. Pour convaincre ces bonnes âmes du contraire, nous n’avons qu’une question à leur poser :
Se rappellent-elles de feu le Docteur L’Indienne1qui disait son chapelet au pilori (ce fait est connu), qui, après avoir passé pour un grand dévot, est mort sur le gibet, à Québec, écrasé sous le poids de ses crimes…
Entre cet affreux esculape et notre Paul B… où est la différence ? – Il n’y en a pas de perceptible.
Et d’ailleurs combien d’autres faux dévots comme Paul B… que nous touchons, que nous coudoyons chaque jour, à chaque instant, rien que dans notre bonne ville de Montréal… Les Paul B… pullulent ; ils ne se servent pas tous des mêmes moyens ; mais ils ont tous le même but : Exploiter le vulgaire sous le masque d’une fausse piété !
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