‹ Un épisode de la vie d'un faux dévotChapitre 17 sur 24 · Quatrième partie La Toussaint

Quatrième partie La Toussaint

Avez-vous entendu à votre réveil les sinistres tintements de nos cloches, semblables aux tristes mélodies d’une voix plaintive ? Avez-vous entendu à la première pâleur du jour les sourds mugissements des vents à travers les feuillages, comme les derniers soupirs d’une lente agonie ?…….

Avez-vous remarqué le hêtre jauni qui se courbait vers la terre, comme le vieillard affaissé qui s’incline dans la poussière ? Ce soleil radieux qui lutte avec le nuage noir des tempêtes, ne vous semble-t-il pas comme la gloire du monde obscurcie par les passions orageuses de la vie ? Cette feuille d’automne qui tombe lentement et comme à regret de l’arbre qui l’a nourrie, ne vous représente-t-elle pas le jeune homme d’une année de vigueur et de gloire qui meurt aux espérances d’un long avenir ?……….

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Là-bas au bout noir de l’horizon, j’ai vu un fantôme ! Il était languissant comme le moribond, livide comme le cadavre ! Sa figure était décharnée ; ses yeux étincelants comme ceux de la bête fauve qui cherche sa proie ! De ses mains longues et osseuses il semblait vouloir se cramponner à des ombres qui fuyaient devant lui comme l’éclair. Ces ombres étaient les richesses et les délices de la terre ! Il prêtait l’oreille de tout côté ; il entendait comme le bruit des flots d’une mer mugissante ; la calomnie et la noire envie !……

Hélas ! ce fantôme je ne le reconnus que trop ! C’était l’homme, c’était vous, ô mes amis ! c’était moi-même ! Il a tressailli quelque temps ! puis il s’est agité un instant comme le tigre qui lutte avec les dernières angoisses de la mort ; puis il est tombé ; il a passé comme le dernier rayon du soleil couchant !………

Tel est l’homme ! Ainsi passera le monde !……….

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Mes pensées sont sombres et tristes comme la forêt qui se dépouille de ses habits de splendeur ; comme l’astre radieux qui se cache derrière le voile sombre des orages ; comme l’oiseau qui chante ses adieux et laisse ses affections !

Mes pensées sont sombres et tristes comme le terrible jour où la mort célèbre sa fête, proclame son triomphe sur les débris de ses lauriers !

Je me suis levé ; j’ai entendu la cloche qui, il y a vingt ans, annonça mon existence ! j’ai marché lentement, lentement comme la monotonie lugubre de sa voix !……

J’ai marché !….. Dieu !……

J’ai rencontré le vieillard qui chancelait sur le bâton de ses ancêtres ; la jeune fille qui touchait à peine la terre de son pas léger ; l’homme riche et orgueilleux qui repose sur des lits d’or ; le misérable aventurier qui s’endort sur le grabat du pauvre pèlerin ; le monarque qui commande à la terre ; l’esclave obscur qui plie sous le joug du tyran ; … je leur ai demandé à tous où ils allaient ; ils m’ont tous répondu : Nous allons prier pour les morts !……

Prier pour les morts !….. Avez-vous entendu ?…….

Je les ai suivis.

J’ai vu un enclos isolé. Puis une porte étroite ; un vieux pin brisé par les tempêtes.

Au milieu de cet enclos, il me sembla voir un spectre hideux armé d’un sceptre tranchant, entouré d’une foule innombrable de cadavres qui chantaient des hymnes à sa louange ; puis, à ses pieds, deux petits enfants qui jouaient avec la poussière des grands !

Et autour de ce roi du néant étaient groupés des croix funèbres, sur lesquelles on lisait encore quelques dernières inscriptions, dernière mémoire de la vie !

Et l’homme tombait comme anéanti aux pieds de ces vains monuments du monde passé !………

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Je m’arrêtai devant une petite croix blanche, et je lus ces mots :

« Émilie, décédée le……, âgée de 16 ans. »

Oh ! Émilie !… ce nom me rappela une jeune fille que j’avais connue. J’adressai à Dieu la prière des vierges, et je pleurai !… Elle était si belle ! si pure, cette Émilie… Tu mourras donc aussi toi à ton tour, jeune fille, toi qui souris aujourd’hui avec tant de complaisance à l’espérance d’un bel avenir que tu crois certain ! Tu mourras donc ! Dieu ! le croiras-tu ? oh non ! cet éclat, ces charmes, cette vigueur du jeune âge… ces plaisirs, ces affections… cet amant que tu aimes tant… ces amis qui te chérissent et qui te flattent… oh non ! tout cela ne passera pas si vite !… Tu dis cela, jeune fille ! Et pourtant écoute bien ce glas sinistre ! Tu trembles !… Regarde le sourire sardonique de ce spectre ! Tu frémis ! Ne t’abuses plus, jeune fille !…

Vois cette rose, aujourd’hui si fraîche et si vive, et demain si fanée, si penchée sur sa tige mourante… Ainsi finira le jeune âge !…

Je m’inclinai sur une autre tombe, et je lus :

« Joseph, âgé de 18 ans ! Requiescat in pace ! »

Repose en paix, pauvre jeune homme… Ton nom, tes vertus, la gloire de tes ancêtres, tes nobles talents, la mort n’a rien respecté ! Tu étais riche pourtant ; tu aurais pu vivre, plus que tout autre, indépendant des caprices, des malheurs du monde, mais Dieu a dit à l’homme : Tu mourras !…

Écoute bien, jeune homme, toi qui commences aujourd’hui ta carrière avec éclat, qui brilles aux yeux de tes collègues que tu as rendus jaloux de tes succès… Tu mourras ! Que te restera-t-il de tout cela ? Un vain nom que le temps effacera comme tout le reste !

Je l’ai vu, l’amant adoré de son amante, goûter les délices de l’affection la plus tendre. Était-il heureux ? Non ! après le bonheur d’un jour venait le revers d’une année qui détruisait tout, jusqu’aux espérances de l’avenir ; et puis la mort !… la mort ! ce terme inévitable de toutes choses !

J’avançai encore plus loin.

Et je vis la colonne rongée de l’homme du trône, dernier monument de la grandeur du monde.

J’ai vu le grand adoré sur la terre, je l’ai vu entouré de favoris, d’esclaves qui se courbaient devant lui au seul son de sa voix, je l’ai vu plier sous des habits d’or, savourer les mets les plus délicieux. Aujourd’hui il dort dans la poussière ! le monde l’a oublié ; à peine trouve-t-il un homme qui pleure sur sa tombe ! Il ne reste plus de lui qu’un vague souvenir. Il est tombé de son trône de gloire comme le lion majestueux qui, après avoir promené dans les forêts son indomptable indépendance et fait trembler tous les animaux, va mourir ignoré dans un repaire ténébreux. Il est tombé de ce trône comme cet aigle qui, après avoir plané au plus haut des cieux, va mourir au pied de cette immense montagne qui, il n’y a qu’un instant, lui semblait comme un petit point obscur ; comme ce guerrier qui, après avoir dompté les nations et conquis l’univers, va périr relégué sur une isle déserte. Ainsi finira toujours l’homme superbe… la gloire du monde !

J’ai vu la croix frêle et abandonnée du pauvre, triste image de ce qu’il fut dans le monde.

J’ai vu la tombe du mauvais riche, devant laquelle personne ne s’inclinait !…

Avares infâmes qui n’avez d’autre plaisir que celui de palper un vil métal que vous avez peut-être dérobé à l’indigence, vous mourrez à votre tour ! Le monde maudira votre mémoire, dissipera ces richesses que vous aurez amassées dans l’inquiétude, le tourment et le remords !

J’ai vu le marbre blanc de l’homme au cœur bienfaisant sur lequel pleuraient la veuve en détresse, l’orphelin abandonné et le vieillard infirme.

… Puis je me suis incliné devant le Christ qui est au milieu du champ des morts, et j’ai pleuré sur la vie des hommes.

Je me demandai à plusieurs reprises : Qu’est-ce donc que la vie ? et une voix me répondit toujours : La vie, c’est le sentier qui conduit à la mort !

Et je me disais :

Puisque la vie n’est qu’un triste passage du néant au néant, pourquoi l’homme s’y attache-t-il tant ?

Puisque l’homme ne naît que pour mourir aussitôt, pourquoi vit-il comme s’il ne devait jamais mourir ?

Triste aveuglement !…………….

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Et pourtant ne dirait-on pas en voyant l’homme pleurer sur la tombe des morts, ne dirait-on pas qu’il croit être exempt du même sort ! Ses larmes sont comme celles d’un criminel qui, sorti du bagne par un heureux hasard, pleure en voyant un frère subir le dernier supplice. Ses larmes sont froides et stériles !

Ô hommes ! encore une fois, ce n’est pas tant pour pleurer sur la mort que sur la vie, que l’Église vous appelle aujourd’hui !

Vous dites : La Toussaint est un jour ennuyant ! Avez-vous bien pensé ? Avez-vous un cœur sensible ou bien êtes-vous de ces cœurs de rocher qui ignorez jusqu’aux plus légères impressions de la mélancolie ?

Savez-vous ce que c’est que la mélancolie ? La mélancolie, c’est cette vérité sinistre, cette vérité de la tombe :

« Tout passe dans la vie. »

Et c’est le jour de la Toussaint qui nous l’apprend.

Et puis vous n’aimez donc pas le souvenir ?

Voyez cette mère qui pleure sur la tombe de son enfant. Elle est toute aux illusions d’un passé plein de charmes. Elle se rappelle le jour où ce fils bien-aimé a ouvert les yeux à la lumière. Comme elle s’empressait autour de son berceau ! C’était le premier fruit de son hymen. Avec quelle tendresse elle le pressait sur son sein palpitant ! Quelles espérances ne formait-elle pas ! Mais, hélas ! ces premières émotions d’une tendre mère passent si vite ! Viennent les tendres alarmes. L’enfant grandit, puis il meurt !… Et aujourd’hui elle répète : Tout passe dans la vie !…

Ce souvenir, quoique pénible, ne lui fait-il pas verser des larmes bien douces ?

Et puis l’époux et l’épouse, l’ami et l’amie que la mort aura séparés, n’est-ce pas au jour de la Toussaint que le souvenir les impressionnera le plus ?

Ô ! jeunes filles, tendres jeunes filles, ne pleurez-vous pas, vous surtout qui êtes si sensibles, dites-moi, ne pleurez-vous pas lorsque le jour commence à pâlir, que le ciel prend une teinte semblable à un voile de crêpe, que la cloche sonne lentement et dont la voix va se perdre insensiblement dans le calme des solitudes comme les derniers râles du mourant ; lorsqu’aux pâles reflets du cierge funèbre, à travers les vitraux du temple, vous apercevez des figures pâles et pleureuses qui passent et repassent comme des ombres et viennent se prosterner à la porte de la cité des morts ?

J’ai tremblé ! j’ai frémi !

Et lorsque la voix faible et entrecoupée du prêtre a dit avec la foule :

De profundis clamavi ad te, Domine, Domine, exaudi vocem meam, j’ai senti comme une douce émotion semblable à celle du juste qui laisse la terre pour aller se reposer dans les bras de Dieu !…

Et le vieillard, mon Dieu ! le vieillard…

Il y a quelques années, j’étais à la campagne le jour de la Toussaint.

Je remarquai loin de la foule un vieillard qui avait sa tête blanche appuyée sur le mur froid du cimetière, et à ses côtés, une jeune fille vêtue de longs habits noirs. Elle pleurait continuellement. On eût dit la déesse de la mort, ou la divinité des souvenirs ! Quel frappant reflet de la mélancolie sur sa figure divinement pâle, douce et régulière !

Le vieillard regardait, puis une larme coulait lentement sur sa joue osseuse !…

Et la jeune fille poussait un soupir douloureux. Quel soupir ! hélas ! le soupir d’une mère qui presse son dernier fils mourant sur son sein ; le soupir d’une amante qui donne sur son lit de mort une larme d’adieu à son amant !

Ce spectacle n’était-il pas d’une imposante gravité ?…

Le tableau était parfait. Peut-on mieux peindre en effet le passage de l’homme sur la terre que par le contraste sublime d’un vieillard et d’une jeune fille pleurant sur une tombe en ruines !

… La foule passa ; elle passa lentement comme les ténèbres d’une nuit d’automne !

Le vieillard se tourna vers la jeune fille, puis la pressant sur son sein glacé par l’âge :

— Pauvre enfant, lui dit-il, ne pleure plus !

— Ô ! mon père, mon père, dit la jeune fille, Emmerick ne m’eût pas dit cela… il connaissait trop bien le cœur d’une jeune fille !…

— Toujours Emmerick, dit le vieillard, toujours lui !… Pauvre Flora !… Tout passe dans la vie !

Je t’ai vue naître au sein de la prospérité ; je t’ai vue rayonnante sur le sein de ta mère… ta pauvre mère que j’aimais tant ! Elle aussi, elle a eu ses souvenirs !… J’étais riche alors… Hélas ! tout est passé !…

Il n’y a pas encore bien longtemps, pauvre Flora, tu étais brillante de santé et de vigueur ; tu étais gaie, car tu ne connaissais pas encore les soucis, les chagrins : ton cœur était pur comme l’onde argentée de la source de nos bois. Tout cela est encore passé ! Te voilà à l’âge des souvenirs ! Il me souvient moi-même de ma première jeunesse, de mes premiers plaisirs, de ces premières émotions d’amour qui firent battre mon cœur ; j’étais comme toi aussi, n’espérant que le bonheur : tout cela a passé encore !

Il me souvient encore de ce jour délicieux où j’épousai ta mère ; ce fut le plus beau jour de ma vie. Il est passé ! Et ta pauvre mère, et ces amis que j’avais invités à ma table, où sont-ils, ô ma Flora ? Ils sont passés !…

Et ces cheveux qui ont blanchi avec les chagrins, ces cheveux passeront comme tout le reste ; car tout passe dans la vie !……………………………………………………

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Dieu ! il est donc vrai :

Tout passe dans la vie !

Et si tout passe, que sommes-nous donc, nous autres, sur la terre ?

Laissons de côté, pour un instant, les pensées du siècle ; abandonnons, pour un instant, ces espérances qui nous bercent, ces folles illusions que nous nous formons comme les chimères dont l’insensé se repaît ; ces faibles lueurs de bonheur et de joie qui passent rapidement et ne nous laissent en disparaissant que l’ennui et le dégoût… et que sera la vie ?

Mon Dieu ! que sera la vie ?

Le pénible souvenir du passé… la vaine espérance pour l’avenir… et puis… la mort !…

1844

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