Chapitre 1
Pour celui qui aime les diversions agréables, qui hait le tumulte d’une ville, qui se plaît à goûter la brise fraîche, le parfum mielleux de la campagne, à méditer à loisir sur les vicissitudes, les courtes joies, la rapidité du pèlerinage de l’homme ; nous lui conseillerons de s’embarquer par une de ces belles et radieuses journées d’été, alors que le soleil commence à darder ses reflets d’or sur la surface limpide de notre fleuve, et de suivre en observateur attentif les rives des eaux qui baignent les côtes de la Pointe-Lévy.
Vous traversez rapidement sur un joli petit vaisseau à vapeur, vous pratiquez mille sentiers à travers les mille vaisseaux qui déploient leurs voiles mouillées et laissent flotter en tournoyant les banderoles de leur grand mât ; vous entendez le chant du nautonier et puis quelquefois le premier tintement de la cloche majestueuse de la cathédrale ; vous jetez, en vous éloignant, les yeux sur les toits dorés de la ville, puis vous approchez du rivage. Déjà vous êtes sous la douce influence de la campagne, vous vous sentez changé en nouvel homme, vous respirez un air pur, vous goûtez les charmes de la solitude. Plus de bruit ; rien que le souffle du zéphyr qui se joue dans les arbres, que le ramage de l’oiseau qui éveille ses petits.
Vous débarquez ; vous foulez le tendre gazon, l’herbe fleurie. Vous commencez votre route ; heureux pèlerin, vous marchez gaiement en fredonnant une chanson des bois ; vous passez de larges plaines émaillées de fleurs où vous apercevez en groupe la famille de l’homme des champs, image d’un bonheur sans mélange ; vous vous inclinez devant la croix de bois, monument des souvenirs ; vous vous désaltérez à l’onde pure et glacée de la source dont vous entendez le roulement sur les gravois, et puis vous continuez toujours. À chaque pas vous vous trouvez mieux, vous avez de nouvelles merveilles sous les yeux. Vous n’êtes pas seul ; vous êtes accompagné d’une foule de petits oiseaux qui vous suivent, vous devancent, vous environnent et semblent vous dire dans un langage invitant : Marche, marche toujours !…
Après avoir fait quelques lieues, vous apercevez dans le lointain la flèche svelte et élancée d’un clocher brillant, vous approchez encore ; vous arrivez sur une petite éminence et vous apercevez le plus joli petit village !… oh ! un village mignon, merveilleux, poétique ! N’allez pas plus loin ! ne passez pas ici sans vous reposer. Attendez que le souffle du soir vienne agiter la touffe verdoyante de ces beaux arbres, que le soleil vienne, à son coucher, disséminer ses rayons pourpres et azurés à travers les sinuosités de ces bocages, ou se refléter sur les ondes paisibles et argentées qui se jouent à leurs pieds. Attendez que le tourtereau vienne dans ses gazouillements saluer le jour qui pâlit, caresser tendrement, becqueter amoureusement la jeune tourterelle ! que la cloche vienne promener dans les bois sa voix si expressive et pleine d’une poésie ravissante !
Aujourd’hui qu’un voile sombre et d’horreur s’est répandu sur notre triste cité ! aujourd’hui que la joie et l’espérance se sont évanouies pour nous, moi, j’aime comme cela à laisser le spectacle effrayant des ruines ! j’aime à aller secouer de mes pieds la cendre des choses humaines, la poussière des grandeurs du monde, là, dans ces campagnes où il ne régna jamais que la belle simplicité du premier âge.
Quand je laisse la ville, j’aime à gagner ces vastes solitudes où l’homme est seul avec lui-même, où la pensée règne sans obstacle et dans toute sa sublimité. J’aime que les vents fassent craquer sourdement les forêts ; que les flots en fureur viennent se briser à mes pieds ; que la tempête gronde sur ma tête ; et puis, après l’orage vient le calme : j’aime alors le soleil qui perce les brouillards ; j’aime le zéphyr qui détache des feuilles la rosée en mille petits globules étincelants, qui caresse le gazon qui a reverdi, la fleur qui s’est éclose……….
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