Chapitre 5
Les ruines à la campagne n’ont-elles pas une teinte de poésie sublime !…
Je ne sais si tout le monde éprouve les mêmes sensations que moi, à la vue d’une de ces habitations désertes, abandonnées, environnées d’une effrayante solitude, surtout lorsque la nuit est bien noire et que l’éclair seul vient jeter sur ces ruines une lueur pâle et sinistre ; lorsque les vents viennent se précipiter en sifflant dans les carreaux des fenêtres et font mouvoir rapidement sur leurs pivots les banderoles de métal fixées aux extrémités du toit, qui font entendre alors un bruit semblable aux roucoulements de l’oiseau de mauvais augure ; lorsqu’enfin la pluie vient tomber avec fracas sur le toit qui craque sourdement, ou battre violemment le long des murailles disjointes.
Il m’est arrivé une fois de passer près d’une de ces misérables et antiques habitations qui devait bientôt n’offrir qu’un amas de ruines et qui avait quelque chose de grand et d’imposant dans son ensemble et dans sa construction robuste. On l’eût prise pour un ancien château, à voir ses trois grandes lucarnes en demi-cercle, ses croisées taillées en gothique, son énorme portique à colonnettes toscanes, son dôme affaissé, la haute et forte balustrade qui l’entourait, et le vieux chêne centenaire qui laissait pendre sur son toit, couvert de mousse, ses rameaux nus et sans verdure, comme s’il eût voulu encore une fois protéger cette espèce de vieux manoir des injures du temps.
Dans la belle saison, c’était le refuge de tous les chantres des bois. L’oiseau venait y chanter sur les branches du vieux chêne ou folâtrer sur la mousse jaunâtre du toit ; l’hirondelle au printemps y faisait son nid sous les dalles et sous les corniches des vitraux ; l’écureuil y grugeait sa pâture dans le grenier, où il pouvait pénétrer par les mille ouvertures que les orages avaient pratiquées partout.
J’entrai dans cette maison. L’intérieur n’offrait rien de mieux que l’extérieur. Vous y aperceviez le même degré de vétusté, de délabrement et de solidité. L’écho y répétait vos pas quelque légers qu’ils fussent. Les murs n’offraient plus que quelques rares taches d’un crépi sale et usé ; les plafonds ne consistaient plus qu’en un ensemble dégoûtant de lattes croisées et toiles d’araignée ; les portes sont disjointes et crient sur leurs gonds rouillés. Partout un air fétide et suffoquant. Les chambres sont vastes ; les volets fermés y entretiennent une obscurité aussi horrible que celle d’un tombeau enfoui à dix pieds sous terre.
N’est-il pas vrai que ces habitations abandonnées ont quelque chose d’effrayant et de grand à la fois ? Ne ressentez-vous pas en les approchant une crainte vague, une sueur froide, qui vous fait trembler ?
Et lorsque le soir vous y apercevez quelques-uns de ces météores enflammés qui tournoient, ne croyez-vous pas voir l’esprit des ruines, les ombres de ceux qui y ont habité ?…
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