Chapitre 4 Comme quoi Paul B… dédaignait les choses de ce monde
Ceci se passait le lendemain de l’arrivée de Judes et de Denis chez la mère Jeanne.
La matinée était magnifique ! Un soleil resplendissant avait succédé à la couche épaisse de gros nuages qui, la veille, voilait le ciel ; l’air était doux, tempéré, comme aux plus beaux jours de printemps. Le zéphyr avec sa brise légère et parfumée des derniers baumes de la saison ouvrait indiscrètement les rideaux d’une fenêtre pratiquée dans le pignon de la maison de Jacques M… Une belle jeune fille était langoureusement assise dans l’embrasure de cette fenêtre. C’était Elmire.
À quoi pensait-elle, la pauvre enfant ! Sans doute, de sinistres pensées traversaient son imagination, car parfois un soupir faisait palpiter son sein ; car elle passait la main sur son front comme pour en chasser une douloureuse impression. Et pourtant quelquefois aussi, on eût dit qu’un rayon de félicité dissipait les nuages qui l’assombrissaient, un sourire angélique passait sur ses lèvres ! Quelle était divine dans sa rêverie ! Il nous semble la voir, cette chère enfant avec ses cheveux d’or flottants, ses yeux bleus comme l’azur des cieux !…
Du fond de sa cellule, notre prétendu ermite Paul B… couvait la jeune fille de son œil fauve et éteint : son cœur battait à se briser !… Dans cet être que le vulgaire divinisait, régnait la plus terrible, la plus indomptable des passions… Les charmes d’Elmire avaient allumé dans le cœur de l’hypocrite dévot un brasier inextinguible !… Cet homme qui feignait d’avoir renoncé aux choses du monde, aurait donné toutes les choses du ciel pour un seul regard d’Elmire !… Paul B… aimait Elmire ; non pas d’un pur et chaste amour ; mais de cet amour brutal, bestial qui vit dans les estaminets du plus bas étage, dans les lieux de prostitution les plus avilis ! Parfois, on eût dit qu’il allait d’un bond s’élancer à travers la fenêtre de son bouge pour aller tomber aux pieds d’Elmire !… On eût dit qu’il allait déchirer sa robe, briser son masque, et mettre à nu toute la turpitude de son hypocrisie pour n’écouter que la diabolique passion qui le dévorait… Tant la tentation était terrible !
Et cela se passait pourtant sur la marche d’un prie-Dieu au pied d’un crucifix… en regard d’une cohorte d’images saintes !…
Qu’eussent dit les bonnes femmes d’un pareil contraste ?
Tout à coup on frappa ; Paul B… maudit intérieurement l’importun qui venait ainsi l’arracher à sa contemplation lascive ; puis, par un retour subit sur lui-même, il ferma les volets de sa fenêtre et tomba au pied de son crucifix en marmottant une prière…
Judes et Denis entrèrent. Paul B… leur fit signe de s’asseoir et finit son oraison, après quoi il s’approcha d’eux d’un air béat assez contrefait, vu le peu de temps qu’il avait eu pour se composer et se remettre. Mais sa figure portait encore l’empreinte de certaines émotions de malaise qui ne pouvaient échapper à des yeux quelque peu observateurs ; et, comme nous allons le voir dans l’instant, nos deux jeunes gens avaient tout l’intérêt du monde à observer minutieusement le saint personnage, contre lequel ils étaient d’ailleurs fortement prévenus. De prime abord, ils ne crurent nullement à cette grande dévotion apparente. La véritable piété est plus humble et moins pédante !
— Vous êtes M. Paul B…
— Oui, Messieurs.
— Pardon, si nous vous avons troublé.
— Mais pas du tout, j’achevais mes petites heures, dit-il en posant sur le prie-Dieu un gros volume octavo,portant couvert de velours avec glands de soie comme le bréviaire d’un prêtre ambulant.
— Vous menez une vie exemplaire, dit Judes, sur un ton passablement sarcastique.
— J’ai renoncé au monde, Messieurs, dit Paul, avec un soupir de componction qui eût fait envie à un trappiste !
— Je m’explique alors la sainte réputation que vous avez.
Paul baissa la vue en signe d’humilité.
— Et quel ne doit pas être votre supplice, de vivre pour ainsi dire côte à côte avec un si mauvais voisin.
— Le malheureux ! que Dieu ait pitié de son âme !
— C’est dommage ! Il a une si jolie enfant !…
Un frisson involontaire faillit trahir le faux pénitent… mais il ajouta avec une indifférence aussi dédaigneuse qu’hypocrite :
— Hélas ! qu’est-ce que la beauté ? Une fleur qui naît le matin et qui meurt le soir. Ô désirs du siècle, que vous êtes futiles ! Que sont les beautés de ce monde, Messieurs, comparées à celles d’en-Haut !
En disant cela, il élevait ses yeux vers le ciel. Regard blasphématoire ! car son ciel à lui, celui auquel il rêvait jour et nuit, celui pour lequel il eût tout sacrifié, c’était l’azur des yeux limpides de la jeune Elmire !
Était-il possible d’être aussi audacieusement hypocrite !
— Avec votre permission, Monsieur, dit Judes fatigué des doléances du saint homme, nous en viendrons au but de notre visite. Vous avez connu un nommé Bernard ?
— Assez imparfaitement, je vous assure, dit Paul B… avec quelque embarras.
— Vous savez qu’il a demeuré aux États-Unis ; qu’il y a acquis une jolie fortune au moyen de fraudes et d’infimes escroqueries…
— Monsieur, fit Paul B… interrompant brusquement Judes, la charité nous fait un devoir de ne pas juger témérairement les hommes ! Quant à moi, je vous assure que j’avais une tout autre opinion de ce M. Bernard.
— C’est possible ; vous vous trompez, voilà tout ; car il est à la connaissance de tous ceux qui ont vécu dans son temps, que ce Bernard a finalement été obligé de s’enfuir pour échapper aux investigations de la justice. Entre autres dupes qu’il a faites, se trouve une Madame F… Il avait emprunté d’elle une somme de £300 pour laquelle il lui avait donné son billet payable à trois mois. Mais à l’échéance de ces trois mois, il avait laissé le pays.
Judes fixait Paul B… avec un regard d’aigle ; mais celui-ci, avec cette puissance d’hypocrisie, qu’une longue habitude dans le crime donne, conservait une impassibilité inaltérable.
— Je puis vous montrer ce billet, Monsieur, le voici.
Paul B… jeta dessus un regard furtif :
— Je vois bien que c’est un billet promissoire signé « Bernard »… Mais…
— Mais, dit Judes, vous êtes libre de douter de cette signature, c’est votre droit. Notre devoir à nous sera de la prouver, ce sera facile, si vous ne jugez à propos de nous en croire sur parole…
— Et pourquoi cela ?… que voulez-vous dire ?…
— Un instant, il n’y aura plus moyen pour vous d’ignorer… Or, poursuit Judes, cette dame F… était notre mère ; car nous sommes les deux frères : il a plu à Dieu de nous l’enlever : que sa volonté soit faite ! Notre pauvre mère serait morte riche ; mais elle avait le malheur de ne pas assez se défier du monde. Honnête dans toute la force du terme, elle croyait tous les autres comme elle : elle en a été la dupe ; elle est morte pauvre. Ce Bernard… est un de ceux qui ont achevé de la ruiner. Nous avions mis ce billet promissoire au rang des dettes perdues – Bernard était parti et nous ne savions quels nouveaux parages il avait choisis pour y exercer ses odieuses spéculations. – Nous avions donc fait le sacrifice des £300, et Dieu sait que ce sacrifice a été bien pénible ! Nous sommes pauvres, Monsieur, et vous savez tout ce que la pauvreté a de douloureux pour des jeunes gens. Que peut-on sans la fortune ? La fortune, c’est le mobile qui fait agir tous les hommes, c’est le grand pivot sur lequel tourne l’humanité entière ! Rien, absolument rien sans argent ; et tout avec de l’argent. Triste et grande vérité que celle-là !…
— Pauvre monde ! fit Paul B… en élevant les bras au ciel, pauvre humanité ! Et dire qu’il y a là-Haut tant de richesses plus dignes d’envie et auxquelles on ne songe pas !
— La fièvre de l’or, continue Judes, émigrée de cette terre merveilleuse la Californie, commençait à embraser le cœur des nations. Oh ! que de vœux n’avons-nous pas faits vers cette terre promise !… Mais à quoi bon ? Comment s’y rendre sans argent !… Nous avions presque oublié notre rêve de la Californie, lorsqu’un jour, il y a de ça deux mois à peu près, un incident – un hasard assez heureux – fit renaître plus vivaces que jamais nos espérances. J’étais dans un café : tout près de moi, et sans s’inquiéter du tout si je pouvais les entendre, deux individus conversaient sur le ton le plus animé ; et je ne tardai pas à comprendre que Maître Bernard… était le sujet de la conversation. Je compris aussi de suite que les deux individus avaient eu l’honneur de compter parmi les dupes de l’escroc. Il y avait présent un autre personnage d’assez chétive apparence, qui pouvait comme moi tout entendre, mais qui ne paraissait nullement s’en soucier. Je fus donc bien surpris, lorsque ce personnage vint tout à coup à moi et me dit de l’air le plus indifférent du monde :
— Ce Bernard dont ils parlent, eux autres, je l’ai bien connu, moi !
— Oui ; et où est-il à présent ?
— Il est mort.
— Ainsi ces Messieurs que voilà peuvent se consoler !
— Peut-être que oui, peut-être que non…
La réponse était on ne peut plus vague.
— Comment ?
— Il est mort, il a laissé tout ce qu’il avait (et c’était considérable) à un homme…
— À un homme, qui lui ressemble, je suppose !
Je n’eus point de réponse à cela ; mais si j’en juge par les apparences, j’avais tort d’avoir ce soupçon.
En disant cela, Judes fixa résolument Paul B… Celui-ci ne fit pas semblant d’avoir compris : il était toujours impassible.
Judes continua :
— Vous concevez que j’étais des plus intéressés à connaître le nom de l’héritier ou du légataire universel de Bernard… Si ce légataire était honnête et consciencieux, comme je n’en doute pas aujourd’hui, toujours à en juger d’après les apparences, il devait nécessairement se faire un scrupule de jouir d’un bien mal acquis ! et un devoir de le restituer. Je pouvais donc espérer (je l’espère plus que jamais aujourd’hui) le recouvrement des £300 de ma mère.
— Ainsi demandai-je à mon inconnu, vous connaissez le légataire de Bernard ?
— Il demeure aujourd’hui en Canada, près de Montréal : il se nomme Paul B…
Le saint homme, comme s’il ne se fût pas attendu à un tel dénouement, se tordit sur son siège, puis se levant précipitamment, il dit avec quelque humeur :
— Était-ce à cela que vous vouliez en venir ?
— Tout juste, fit Judes sans sourciller ; mais attendez, il faut que je vous rapporte toutes les paroles de cet inconnu :
— Êtes-vous bien sûr de cela, lui dis-je ?
— J’en suis sûr… Et tenez, a-t-il ajouté avec une certaine satisfaction maligne, je connais bien d’autres choses encore.
En disant cela, il me laissa brusquement. Je ne l’ai pas revu depuis.
Ces mots « Je connais bien d’autres choses encore »firent quelque impression sur Paul B… il fronça les sourcils ; mais ce fut si rapide, que Judes n’eut pas le temps de s’en apercevoir.
— Nous aurions pu, mon cher Monsieur, dit Paul B… d’un air qui frisait l’ironie, en finir plus tôt. L’affaire est toute simple : on vous a trompé : voilà la vérité pure et entière. S’il est vrai que Bernard… ait laissé des biens considérables – chose dont je doute fort – il est entièrement faux que je sois la seule personne qui en ait hérité ; car le seul legs qui m’a été fait, c’est une modique somme de £150. Et, Dieu m’entende, ajoute Paul B… en élevant les yeux au ciel, je n’ai pas touché une obole de cette somme – je l’ai consacrée aux bonnes œuvres !
En ce disant Paul B… se leva précipitamment… Le tintement de la cloche appelait les fidèles à une cérémonie religieuse.
— Messieurs, dit-il, en prenant son gros bréviaire ; le salut avant toutes choses ! À quoi sert de gagner les biens de la terre, si l’on perd son âme ? Je vous prie donc de m’excuser…
Et il ouvrit la porte toute grande. C’était donner congé à Judes et à son frère, d’une manière assez peu courtoise ; mais très explicite.
q