Chapitre 5 Elmire et Judes… amour
Comme Judes et son frère sortaient de chez Paul B…, Elmire d’un pas de gazelle traversait le parterre séparant la maison de son père de la voie publique. Il y eut entre elle et Judes un regard de flamme échangé – comme un courant magnétique qui fit battre à la fois leurs cœurs – Première étincelle d’amour, rapide et piquante, comme l’étincelle électrique !
Paul B…, l’œil braqué dans sa fenêtre, avait aperçu ce trait de feu, parti des yeux du couple heureux… Paul B… était déjà jaloux, mais de cette jalousie outrée qui peut se porter aux plus grands excès !…
Elmire cherchait à se rendre compte d’une nouvelle sensation qu’elle venait d’éprouver pour la première fois, sensation brûlante qui pénétrait dans toutes ses veines !… Que ce regard de Judes l’avait étrangement impressionnée ! que ce regard lui avait fait du bien !… Arrivée sur le seuil de l’Église, elle détourna la tête, vit Judes et ce fut encore le même regard ! Elle sentit battre violemment son cœur… Elmire aimait, mais sans se rendre compte de cette première émotion d’amour !…
Elle entra dans l’Église et se mit à genoux, près du bénitier.
Judes vint s’agenouiller près d’elle.
Paul B… entra à son tour et se plaça dans la nef, de manière à pouvoir épier jusqu’au moindre de leurs regards. Étrange dévot ! qui choisissait le temple, et le moment d’une cérémonie religieuse pour exercer plus impunément le plus coupable espionnage !
Après la cérémonie, Judes, en sortant de l’Église, glissa dans les mains de la jeune fille un petit papier sur lequel étaient crayonnés ces mots : « Voulez-vous m’aimer ? »
Elmire baissa la vue ; Judes s’aperçut qu’elle essuyait une larme. Puis elle murmura en frissonnant : Mon Dieu, nous a-t-il vus ?
— Que dites-vous, Elmire ?
— Nous a-t-il vus, répéta-t-elle ?
— Qui !
— M. Paul B…
— Et quand il nous aurait vus ?
— Oh ! nous l’aurions bien scandalisé, c’est un saint homme !
— Lui saint ! quand il passe tout le temps de la messe à espionner les autres, au lieu d’avoir la vue dans ce gros livre qu’il porte sans doute pour en imposer ! vous l’avez vu, il n’a pas cessé de nous épier.
— Chut ! ne dites pas cela ; prenez garde surtout qu’on ne vous entende ; et laissez-moi seule, je vous prie.
— Pourquoi ?
— Le monde ! le monde !…
— Je vous connais, Elmire ; que me fait le monde ? Je vous aime ! Souffrez donc qu’il y ait dans ce monde méchant et fanatique qui vous méprise, souffrez donc qu’il y ait au moins un homme moins aveugle qui sache vous apprécier… Quand je vous connus il y a deux ans, Elmire, je vous aimai, mais j’eus honte de vous l’avouer. Je me suis repenti de cette faiblesse et je la répare aujourd’hui. Avez-vous lu le petit papier…
— Judes, vous savez ce que dit l’opinion publique, vous la braverez donc ?
— Je braverai tout pour vous. Et que m’importent à moi les odieuses calomnies du fanatisme ? Ce que je regrette, c’est que vous soyez, vous, ange de candeur et de piété, le point de mire de ces calomnies !
— Ah Judes, je suis habituée maintenant à cette vie de déboires, je suis résignée. Heureusement qu’il y a là-Haut un Juge qui ne pense pas comme le monde qui m’entoure ; c’est en lui qu’est toute mon espérance.
— Et sur la terre ? personne… ? fit Judes en pressant la main veloutée de la jeune fille.
— Jusqu’ici, dit Elmire avec un soupir douloureux, je n’ai eu personne en qui je pus espérer.
— Mais aujourd’hui ?
La belle enfant leva sur Judes ses yeux pleins d’une douce et expressive mélancolie… il y avait un tendre aveu dans ce regard angélique !
En ce moment Paul B… passa si près, que sa redingote frôla la robe-mérinos de la jeune fille qui fit un pas en arrière avec un air moitié superstitieux, moitié craintif.
— Elmire, dit Judes, la vue de cet homme me cause de pénibles et révoltantes impressions : je sens pour lui une aversion invincible ; je le hais, oui je le hais, parce que plus je vais, plus je crois que c’est un de ces misérables revêtus de la livrée religieuse qui exploitent les préjugés populaires.
— Ah ! fi, Judes, dit Elmire, avec une pieuse indignation.
— Que voulez-vous ?…
— Si vous aviez le malheur de répéter cela ici, on vous lapiderait.
— Cela ne prouverait pas grand-chose…
— Chut. Nous arrivons, Judes : et il vaut mieux que M. Paul B… ne nous voie pas arriver ensemble. Laissez-moi seule.
— Mais, vous ne m’avez pas répondu.
— À quoi, dit Elmire avec candeur, à quoi, Judes ?
— Au petit papier…
— Nous verrons cet après-midi ; venez, mon père sera flatté de vous saluer. À tantôt, Judes.
— Adieu, cher ange, n’oubliez pas le petit papier.
Elmire s’éloigna en le montrant, comme si elle eût voulu dire : « Comment voulez-vous que je l’oublie ! »
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