‹ Un épisode de la vie d'un faux dévotChapitre 6 sur 24 · Chapitre 6 Commencement de la vengeance divine

Chapitre 6 Commencement de la vengeance divine

Paul B… n’était pas entré ; sur le seuil de sa porte, il attendait la jeune fille pour retremper dans un de ses regards son infernale passion. Il la revit plus belle que jamais ; cette fois l’amour naissant avait coloré ses joues d’un bel incarnat, et allumé sous son beau cil noir un nouveau feu qui pénétra jusque dans l’âme du faux ermite. Il y avait sur tous les traits de la jeune fille, dans sa marche et surtout dans ce demi-sourire qui effleurait ses lèvres, une espèce de douce volupté qui eût pénétré le cilice d’un trappiste.

Paul B… frémissait de convoitise, si cela peut se dire. Deux passions frénétiques bourrelaient son cœur : la concupiscence et la jalousie. Il aimait Elmire ; et s’était aperçu qu’un autre l’adorait et, plus heureux que lui, pouvait faire l’aveu de son amour. Mais lui, comment pouvait-il faire le même aveu, dans sa position ? Le malheureux ! dans sa rage, il allait jusqu’à blasphémer contre le Christ qu’il portait sur sa poitrine…

Cependant un éclair sinistre parut sous sa paupière : une idée diabolique venait de traverser son esprit, il s’approcha d’un pupitre et écrivit :

Cher Marcel,

C’est la première fois qu’il m’arrive de maudire la position que je me suis faite par la plus insigne hypocrisie : elle vient de me faire passer un jour d’enfer. Il faut l’avouer, je suis surpris que Dieu ait été aussi patient et ne m’ait puni plus tôt. Mais le supplice pour avoir été retardé, n’en a été que plus affreux. À l’heure où je t’écris, je souffre le martyre !

D’abord, ce matin, j’ai reçu la visite de deux marauds dont Bernard, notre complice, a ruiné la mère, Mme F… Tu connais le fait. – On les a adressés à moi, comme étant le même Paul B… qui a hérité des biens de Bernard. Je ne sais qui a pu leur donner ces informations, toujours qu’elles sont correctes. Ne serait-ce pas par exemple ce damné Thom qui serait ressuscité ? Mais non, c’est folie d’y penser ; il n’en reviendra jamais, le pauvre Thom. Certaines paroles de l’informateur m’ont frappé. « Je connais bien d’autres choses encore », aurait-il dit aux deux F… ; cela m’inquiète.

L’attirail religieux dont je me suis environné a momentanément contrarié mes jeunes gens : mais par malheur le doute n’a pas été long, car l’un deux a fait l’histoire du passé de Bernard… avec une imperturbabilité qui m’accablait, avec une exactitude qui me foudroyait, et ce, en me toisant avec un regard puissant pour juger à ma figure. Le diable m’a bien prêté son masque, il est vrai ; j’ai conservé jusqu’au bout un flegme inaltérable ; j’ai nié le legs universel de Bernard, mais je ne crois pas que cela ait suffi pour abuser mes espèces d’inquisiteurs. S’ils allaient revenir à la charge avec cet être maudit qui les a si bien renseignés : si cet être n’a pas menti en disant : « Je connais bien d’autres choses encore… », tout sera donc dévoilé ! Oh, cette pensée me brûle comme un fer rouge !

Et pourtant, c’est la moindre de mes tortures !…

Il y a tout près de moi, si près, si près, qu’en allongeant le bras, je pourrais l’étreindre, un ange qui, je crois, est descendu du ciel pour me donner une idée des félicités que je regretterai d’avoir perdues en enfer ! Il n’y a pas de moyen matériel pour ployer cette petite : c’est un ange de beauté, mais c’est aussi un ange de piété. Ce n’est qu’avec le sentiment qu’on pourrait la gagner… et, dans ma position, avec cette réputation de sainteté qu’on m’a bêtement donnée, comment faire du sentiment avec cette voisine ? Impossible.

Et pourtant ce n’est pas encore la plus terrible de mes tortures !

Je suis jaloux… Un autre aime cette jeune fille, et il en est aimé, je le sais, j’en suis persuadé. Et devine quel est mon rival ? Juste un des fils de notre victime, Mme F…, qui bientôt peut-être déchirera le voile qui me couvre et me livrera à l’anathème public !…

Que faire ? À qui m’adresser ? Ce ne sera pas à Dieu auquel je n’ai jamais pensé, à Dieu dont je me suis servi pour pallier mes iniquités !

Qui pouvais-je donc implorer ? Ceux que j’avais le mieux servis : Satan d’abord, toi ensuite. Le premier est venu de suite à mon secours, en me suggérant le plan : toi, tu m’aideras à le mettre à exécution.

Et voici ce plan : aujourd’hui, qu’il est trouvé, je le trouve tout simple :

Les fils de Mme F…, en réclamant le montant du billet que Bernard lui devait, désirent s’en servir pour aller en Californie. En partant, ils me délivrent de deux ennemis dangereux, parce que, vois-tu, je pourrai conserver impunément mon masque, et je n’aurai plus de rival. Tu conçois que ce serait une excellente affaire ! Je vais donc me décider à leur avancer bonoevoluntatisles £300. Je dis avancer ; car nous pourrons les recouvrer, si tu le veux. Nos deux jeunes gens passeront par les États-Unis : je ferai en sorte qu’ils prennent cette route. Tu as des filous à ta disposition ; avec l’habileté qu’ils ont, une bourse a bientôt sauté d’une poche à l’autre. Ceci est intelligible, je suppose, suffit. Le coup fait, il te revient de droit la moitié de la somme.

Et compte sur ma reconnaissance.

Paul B…

q

Page 1