Chapitre 1 Judes à Samuel
Quand tu ouvriras cette lettre, mon cher Samuel, je serai déjà loin ; et Dieu sait quel sera le terme de mon triste voyage !… Je t’en informerai à temps.
Il y a dans la vie, n’est-ce pas, de bien terribles événements, des événements d’autant plus terribles qu’ils viennent vous frapper comme la foudre, au milieu de vos plus chères espérances, de vos riantes perspectives ! Tu sais, cher ami, combien j’avais foi dans l’avenir ; de quels doux rêves je me berçais. Déjà avec une bonne part des faveurs publiques, bien qu’au début de ma carrière, généralement estimé, n’ayant pas d’ennemis à redouter, entouré de bons et véritables amis comme toi, aimé d’un ange comme Elmire dont les tendres sollicitudes, des doux épanchements répandaient un charme indicible sur mon existence et dont j’étais à peu près certain de posséder le cœur plus tard…, qu’avais-je besoin de plus dans la vie ? Rien : mon bonheur était, ce semble, aussi parfait qu’il ne peut l’être dans ce monde : et c’est aujourd’hui qu’il m’est ravi, que je peux mieux l’apprécier…
Dis-moi quel démon a pu se rendre si subitement maître de mon pauvre frère, lui toujours si honnête, si sage, si peu ambitieux ? Tu l’avoueras, Samuel, il y a là un mystère qui, j’espère, se dévoilera plus tard… Malheureux frère ! il ne pensait donc pas qu’en se perdant, il me perdait avec lui ; que le stigmate qu’il imprimait à son front allait flétrir le mien aussi ? – Triste et cruel préjugé qui veut que toute une famille soit solidaire de la flétrissure d’un de ses membres ! – Mon Dieu ! s’il y eût pensé, cela seul l’eût retenu sur la pente du crime et il n’eût pas glissé. Car il était bon frère : tu sais combien il m’aimait ! combien il cherchait mes intérêts ! avec quelle ardeur, avec quelle sollicitude il y veillait ! Encore une fois, il y a quelque chose que je ne puis m’expliquer.
Je me prends souvent à douter fortement de sa culpabilité bien que les présomptions soient hélas ! malheureusement, très fortes contre lui ! Dans tous les cas il y a une chose que je ne pourrai jamais croire, mon cœur s’y refusera toujours : c’est que Denis se soit rendu coupable de propos délibéré, librement, sans contrainte et de sang-froid. Non, il faut que quelque force visible ou invisible l’ait entraîné dans l’abîme. Mais il n’en est pas moins vrai que la société ne lui tiendra compte que de son crime : on jettera un voile bien épais sur sa conduite antérieure, toute honorable qu’elle a été : la société le rejettera, le pauvre enfant, loin de son sein, comme un être à jamais déshonoré. Et, par contrecoup, sa honte rejaillira sur moi ; je serai moi aussi le point de mire de tout le monde : je serai l’objet d’une curiosité impudente, dédaigneuse ; et qui sait si la calomnie ne me fera pas un sort plus triste encore. En face de ces probabilités, je n’ai pas hésité à dire un éternel adieu peut-être à mon pays, et pourtant, tu sais quelles affections j’y laisse !…
Je ne te dirai pas, cher Samuel, les angoisses qui m’ont serré le cœur, lorsque j’ai laissé le seuil paternel ; je ne te dirai pas ce que j’ai éprouvé de poignants regrets lorsque, passant devant la maison de M. Jacques M…, il m’a fallu jeter un dernier regard à cette fenêtre où, Elmire et moi, nous avons si souvent vidé à longs traits la coupe du bonheur… Je me suis arrêté quelques instants… j’aurais voulu la revoir une dernière fois avant de partir pour l’exil… Peut-être hélas, aurait-elle eu honte de me regarder, peut-être obéit-elle, aussi elle, à l’influence du préjugé… Tu me le diras, Samuel ; j’espère que tu me mettras au courant de tout ce qui me concerne. Hélas ! je n’ai plus de consolations à attendre que celles que tu m’écriras. Écris-moi, écris-moi souvent, si tu veux prolonger ma vie. Chaque mot au sujet d’Elmire, me vaudra un jour de plus…
Tu auras probablement occasion de voir Elmire prochainement : dis-lui que je suis parti avec mon amour qui me suivra jusqu’au cercueil. Elle comprendra que je devais me soustraire à la honte de mon frère. Puisse-t-elle me plaindre, si elle ne peut plus m’aimer !
Va trouver mon pauvre frère, console-le dans sa prison ; dis-lui que son frère n’a pas eu le courage d’aller le serrer dans ses bras avant de partir ; mais que son frère l’aime toujours, qu’il ne lui en veut pas, malgré le malheur qu’il aurait à lui reprocher…
Donne-moi tous les détails que tu pourras recueillir relativement au crime de Denis : dis-moi quelle impression il a faite sur le public ; ne me cache rien, Samuel ; je pressens tout ce que tu vas me dire ; je suis résigné à tout recevoir.
Je ne t’ai pas vu avant de partir : je n’ai pas osé voir personne… J’avais honte ! Pardonne-moi… Adieu, Adieu.
Judes
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