‹ Un épisode de la vie d'un faux dévotChapitre 8 sur 24 · Chapitre 2 Judes à Samuel

Chapitre 2 Judes à Samuel

Cher ami,
Pauvre fugitif, proscrit par le plus cruel des préjugés, je viens de planter ma tente ; et le premier moment disponible, je te le consacre. Je suis arrêté dans la ville de… L’adopterai-je comme ma nouvelle patrie ? ou n’y ferai-je qu’une halte ? Que sais-je ? Dans tous les cas je m’y reposerai quelque temps, assez longtemps j’espère, pour y recevoir de toi quelques nouvelles du Canada et des intérêts que j’y ai laissés. Écris-moi au nom de l’amitié qui nous lie, écris-moi, j’ai besoin de quelques lignes : elles allégeront le poids qui affaisse mon cœur, elles me feront respirer plus librement : elles raviveront quelque peu ma vie qui s’éteint.

Il y a aujourd’hui, mon cher Samuel, des cent lieues qui nous séparent : il me semble que cette épouvantable distance existe depuis un siècle ! cette pensée m’obsède jour et nuit ; cette pensée me tuera ! Chaque nuit des songes agréables qui me reportent au centre de mon bonheur passé, en Canada ; et chaque matin un triste réveil qui dissipe tous ces songes et me ramène impitoyablement à la plus sombre des réalités !… Après tout, il faut bien me résigner aujourd’hui à faire cette amère réflexion : c’est que la félicité humaine n’est qu’une ombre que le moindre souffle dissipe. Quelques réflexions philosophiques comme celle-là ont l’effet d’amortir passagèrement le feu de mes douleurs ; mais la nature ne tarde pas à faire décamper la philosophie, voilà le malheur !…

Puis Elmire ? Toujours elle ! oui toujours ! Instabilité des choses humaines ! une fois je me suis trouvé heureux de l’aimer ; aujourd’hui peut-être serais-je moins malheureux, si je ne l’avais jamais connue !… Mais, hâte-toi de me le dire : comment est-elle ? Et à mon sujet, que t’a dit son regard ? l’as-tu interrogée ? Parle, parle donc… Mais non, ne parle pas, j’ai peur de ce que tu vas me dire… C’est égal, parle, je le veux ; que ce soit pour ou contre moi…

Et mon pauvre frère ? Après Elmire, c’est lui qui m’inquiète le plus ; c’est de lui que j’attends des nouvelles avec le plus d’empressement…

Ma nouvelle patrie, si toutefois je l’adopte, serait assez agréable pour qui aurait le cœur accessible à d’autres sensations que la douleur ; mais moi, je ne puis plus que souffrir : la souffrance me suit partout.

J’ai rencontré hier notre ancien et bon ami Jérémie : il est bien portant et paraît prospérer.

Adieu.

Judes

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