Chapitre 10
Les démarches et les négociations de Pascal avaient eu au moins cela de bon qu’elles lui avaient créé des relations parmi ceux qui s’occupent de l’industrie des sucres. Tous les raffineurs ne l’avaient pas reçu de la même façon que le propriétaire de la Grande-Pinte.
— Si votre invention donne les résultats que vous annoncez, lui avait dit un des concurrents de Féline, votre fortune est faite ; avant trois mois vous aurez la fourniture de toutes les raffineries de France. Marchez sans crainte.
D’autres s’étaient engagés d’avance à lui prendre ses produits aussitôt qu’il pourrait les fabriquer régulièrement et les fournir à époque fixe.
En même temps, au milieu de ses courses à travers Paris, il avait rencontré plusieurs de ses anciens camarades qui comme lui avaient abandonné l’Université, car il appartenait à cette génération de normaliens qui, ayant trop de fierté dans le cœur pour supporter les humiliations et les misères qu’on lui imposait, s’est trouvée avoir assez de talent dans la tête pour se conquérir une belle position littéraire. Presque tous ceux avec lesquels il renoua connaissance avaient un journal dans lequel ils disaient ou pouvaient faire dire ce qu’ils désiraient. Avec ce puissant esprit de camaraderie qui se forme dans les écoles spéciales, ils avaient voulu venir en aide à Pascal ; on avait rappelé les travaux de son père, on avait parlé de son invention, et le noir Cerrulas était célèbre avant d’être fabriqué.
Qu’importaient alors les ruses et les hostilités de concurrents comme Midoucet ? S’ils recouraient à des moyens déloyaux, n’était-ce pas la preuve la plus certaine qu’ils avaient peur, et, par conséquent, la preuve certaine aussi qu’ils se sentaient d’avance incapables de lutter contre la nouvelle invention ?
Il fallait se hâter et n’avoir d’autre souci pour le moment que d’activer les travaux.
Il ne sortit plus, afin d’être pendant toute la journée derrière les ouvriers.
— Le patron se défie de moi, dit Lemarrois.
— Un peu ; votre conduite à venir dire si j’ai tort. Un autre à ma place ne vous eût pas gardé.
— Ça, c’est vrai, et vous ne vous en repentirez pas ; on a du cœur tout de même, vous verrez ça ; mais franchement, est-ce que celui qui paie un pauvre homme pour être un gredin n’est pas le gredin lui-même ?
Sous la direction de Pascal, le travail marcha plus régulièrement, et, malgré quelques retards inexplicables, on put bientôt fixer le jour où l’on commencerait à fabriquer.
M. Charlard annonça qu’il viendrait à Paris pour ce moment. Et dans un post-scriptum il ajouta que Laure l’accompagnerait pour passer une semaine avec lui.
Pascal vit dans ce voyage de la jeune fille un témoignage de tendresse. Depuis sept mois il était éloigné d’elle ; il fut l’homme le plus heureux du monde.
À sa joie pourtant se mêla un sentiment de malaise et d’inquiétude. Il connaissait Laure, il savait combien elle était curieuse de se rendre compte de tout ; assurément, elle voudrait voir son père et Abeille. Comment la recevoir dans la baraque de la rue de la Sablonnière ?
L’éducation qui lui avait été donnée par sa mère et le milieu dans lequel il avait vécu ne lui permettaient pas de s’élever au-dessus de certaines considérations bourgeoises. Seul il pouvait être frappé de ce qu’il y avait de grand dans la vie de son père. Mais que Laure vînt descendre à la porte de la rue de la Sablonnière et qu’il eût à la conduire par la main dans cette hutte de planches, jamais il ne trouverait la force de lui dire : – « Regardez cette cabane et le vieillard qui l’habite : la cabane est une hutte de sauvage ; le vieillard est un des grands esprits de notre temps, une intelligence d’élite ; il avait fortune, amis, position, femme, enfant, il a tout quitté pour la science ; pauvre aujourd’hui, il a, par les combinaisons de son esprit, fait gagner des millions à des gens qui l’ont dépouillé et que la société a récompensés à sa place ; en ce moment il a voué sa vie à la recherche d’une invention qui, s’il la trouve, sera aussi utile à l’humanité que l’a été la découverte de la machine à vapeur. Pour poursuivre cette idée, il a depuis dix ans travaillé sans relâche, nuit et jour, sous l’obsession de la même idée, et pendant ces dix ans, à mesure qu’il avançait vers son but, il a fait successivement des découvertes qui suffiraient à la réputation de dix savants patentés et rentés ; pour l’aider, sa fille jeune et belle est venue s’enfermer avec lui ; ils sont là tous deux, vivant de privations, dépensant à peine quelques sous par jour, et encore ces quelques sous sont-ils apportés bien souvent par l’enfant qui les a laborieusement gagnés. Est-ce que cela ne frappe pas votre imagination de jeune fille et votre cœur de femme ? est-ce qu’au-dessus de ce toit de planches moussues ne rayonne pas devant vous une auréole assez brillante pour élever vos yeux vers le ciel et les empêcher de se poser sur la terre ? »
Il craignit que Laure, sensible aux seules pauvretés de cette vie, ne fût frappée que par le côté misérable qu’elle présentait : – le seuil en bois de la porte d’entrée, les fenêtres sans rideaux, les chaises boiteuses, le parquet pourri, au travers duquel passaient souvent les pieds, – et il voulut adoucir autant que possible l’impression première qu’elle en devait recevoir.
Il avait des ouvriers à sa disposition, il les envoya de la rue de Reuilly à la rue de la Sablonnière ; les menuisiers refirent le parquet et rajustèrent les fenêtres ; les peintres lessivèrent les portes et collèrent du papier sur les cloisons ; des chaises neuves remplacèrent celles sur lesquelles on ne pouvait s’asseoir qu’à condition de posséder le talent d’un équilibriste ; des rideaux furent posés aux fenêtres, et une allée tracée à travers les broussailles du jardin fut recouverte d’une bonne épaisseur de sable jaune.
Sa grande inquiétude dans ces travaux était que son père ne lui demandât ce qu’ils signifiaient, mais Abeille le rassura.
— Pourvu que tu ne retires pas à père la chaise sur laquelle il est assis, il ne s’apercevra de rien.
Et, de fait, il continua à aller et venir comme si rien n’était changé : quand il passait à un endroit où le parquet avait été pourri pendant plusieurs années, il glissait le pied pour ne pas faire un trou.
La seule observation qui vint prouver qu’il fût sensible à ce qui passait autour de lui eut lieu à propos d’une table neuve apportée le matin même par Pascal. La vieille table sur laquelle se prenaient les repas était toujours encombrée de mille objets : des livres, des instruments, des appareils qu’on se contentait de pousser un peu. Mais sur la belle table neuve, tout cet entassement avait disparu. Au déjeuner, Cerrulas allongea machinalement le bras pour prendre un livre que, bien entendu, il ne retrouva pas.
— Si tu veux toujours ranger, dit-il à Abeille, tu vas nous mettre dans un désordre au milieu duquel il sera impossible de se reconnaître.
Et ce fut tout. Ainsi encouragé, Pascal ne s’arrêta plus dans ses idées de luxe. Il acheta un tapis en feutre anglais à 2 fr. le mètre, qu’il posa lui-même dans la pièce où se trouvait le piano, ce qui fit de cette pièce une sorte de salon, et il offrit à sa sœur un meuble dont depuis deux ans elle rêvait toutes les nuits, sans avoir jamais entrevu un moyen pratique pour l’obtenir, – un tabouret à vis pour son piano.
Il ne s’en tint pas là encore : un jour, en sortant du Conservatoire, il prit Abeille et la conduisit dans un magasin de nouveautés pour qu’elle se choisît une robe de soie, une robe de soie qui faisait froufrou, sa première robe de soie. Elle en fut cependant moins heureuse qu’elle ne l’avait été du tabouret. Puis du magasin de nouveautés on passa à un magasin, d’habillements. Le seul vêtement que Pascal eût vu à son père consistait dans un habit noir, l’habit qu’il portait lors de son attaque à Condé ; mais depuis ce temps cet habit avait reçu bien des taches, bien des brûlures, et ses déchirures avaient tant de fois été rapprochées, qu’il était devenu de moitié trop étroit.
— Si nous offrons ce bel habit tout neuf à père, dit Abeille, il ne le prendra pas ; je le mettrai près de son lit pendant qu’il dormira, et il l’endossera pour le vieux.
Il l’endossa, en effet, sans rien dire ; mais au déjeuner il fit une observation qui prouva qu’il s’était aperçu d’un certain changement dans ses habitudes.
— Il faudra que je prenne de l’exercice, dit-il ; depuis six mois je ne suis pas sorti, je maigris ; voyez donc comme je suis à l’aise dans mon habit, je peux le boutonner.
Désormais Laure pouvait arriver, rien de trop misérable ne choquerait ses beaux yeux.
Le matin du jour où Pascal attendait M. Charlard, il reçut une visite qui troubla singulièrement la joie de son attente ; ce fut celle d’un huissier lui apportant une sommation d’avoir à payer la somme de 15,754 francs pour solde de fournitures de chaudronnerie et de fumisterie à lui faite par Lanzirolli, entrepreneur.
Cette somme il la devait, sauf règlement du mémoire bien entendu, mais il avait été convenu avec l’entrepreneur qu’elle ne serait payable que six mois après l’achèvement des travaux.
Il courut chez l’entrepreneur ; mais quand il parla de la convention, sur les clauses de laquelle il comptait, celui-ci demanda où était cette convention. Rien n’avait été écrit, il avait besoin de son argent immédiatement, il poursuivrait avec rigueur.
Le soir, M. Charlard donna à Pascal l’explication de cette poursuite étrange.
— Mon cher associé, dit-il, vous avez, sans vous en douter, soulevé contre vous bien des intérêts : cette sommation de Lanzirolli est une manœuvre de vos concurrents, qui espèrent vous arrêter avant même que vous n’ayez marché. Moi-même, je vous avoue que si je n’avais pas vu vos expériences, je vous aurais abandonné, tant les manœuvres tentées autour de moi ont été habilement ourdies : les choses en sont venues à ce point, qu’une personne qui a des intérêts considérables dans ma maison de banque a voulu reprendre ses fonds parce qu’on lui avait dit que j’étais entraîné dans une affaire industrielle qui devait me ruiner. Ainsi attendez-vous à une guerre implacable. Quant à la sommation de ce matin, ne vous en inquiétez pas, je vous fournirai l’argent le jour où il faudra payer.
Laure déclara que comme elle avait pris grand plaisir aux expériences qui avaient été faites à la ferme des Yvetaux, elle tenait à visiter la fabrique de la rue de Reuilly.
Le lendemain de son arrivée à Paris, elle descendit de voiture avec son père à la porte de l’usine. Pascal vint les recevoir en costume de travail, les mains pleines de bitume, la figure noircie par la fumée, et tout de suite il lui présenta Abeille ; quant à Cerrulas, qui était au milieu des ouvriers, il n’était pas dans ses habitudes de se déranger pour les jeunes filles ou pour les capitalistes ; il avait bien voulu prendre un jour à la chaleur solaire pour le donner à son fils, mais c’était tout ce qu’il pouvait faire.
D’ailleurs le moment était décisif ; c’était la première fois qu’on opérait industriellement, c’est-à-dire en grand. Les pots en fonte dans lesquels on avait chauffé le mélange destiné à remplacer les os allaient être assez refroidis pour qu’on pût les ouvrir : quel résultat donnerait cet essai !
— Eh bien ? demanda Laure lorsqu’on retira le couvercle.
— C’est parfait ! dit Cerrulas ; maintenant il n’y a qu’à continuer, je n’ai plus rien à faire ici.
Laure trouva l’installation de la rue de la Sablonnière très originale, et elle voulut bien dire qu’elle avait toujours cru que l’habitation d’un savant devait être ainsi ; il manquait seulement une tête de mort comme chez le docteur Faust. Elle se fit expliquer par Pascal quels étaient les appareils qui se trouvaient dans les pièces servant de laboratoire.
— Ainsi, dit-elle en levant sur lui ses grands yeux, demain peut-être votre père sera Papin ou Fulton.
Elle fut parfaite de bonne grâce avec Abeille, et, en partant, elle l’invita à dîner pour le lendemain ; après le dîner ils iraient tous les quatre à l’Opéra, où M. Charlard avait retenu une loge.
— Comment trouves-tu mademoiselle Laure ? demanda Pascal à Abeille.
— C’est la plus belle femme que j’aie vue.
— Elle te plaît ?
— Je l’aime déjà.
— Est-ce que vous avez parlé de moi ?
— Beaucoup.
— Ah ! Et qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
— Ah ! voilà, je ne m’en souviens pas.
— Je ne te demande pas ses paroles mêmes, mais à peu près leur sens.
— Leur sens, c’est facile, leur sens, c’est que tu es un peu simple.
— Simple !
— Oui, ou bien aveugle : simple parce que tu ne sais comprendre que ce qu’on te dit ; aveugle parce que tu ne sais pas voir.
— Petite sœur !
— Est-ce que tous les hommes sont comme vous, mon grand frère ? Heureusement je ne suis pas un homme, moi, et par conséquent j’ai vu, j’ai compris.
— Et qu’as-tu compris ?
— Demande au petit appareil qui te fait toc, toc, là ! dit-elle en lui frappant sur la poitrine, il te répondra mieux que personne ; car si une petite fillette comme moi peut comprendre bien des choses, elle ne doit rien dire.
Et elle se sauva en riant.
Les bonheurs comme les malheurs marchent par troupe : le lendemain, au moment où Pascal allait quitter la fabrique pour se rendre au dîner de M. Charlard, il reçut la visite d’un industriel arrivant de Lille pour traiter du droit de fabrication et de vente du nouveau noir décolorant dans les départements du Nord.
— Mon cher ami, dit M. Charlard lorsque Pascal lui apporta le double de cet acte, je vais répondre à la proposition que vous m’aviez faite aux Yvetaux. Je vous l’avoue, j’avais souhaité pour gendre un homme, qui ne serait ni dans les affaires ni dans l’industrie ; mais on ne réalise pas toujours ce qu’on a désiré. Si dans six mois notre brevet a donné les résultats qu’il promet en ce moment, vous serez le mari de Laure. Jusque-là, je vous demande encore de ne point lui parler de votre amour ; mais comme je comprends votre impatience et même vos inquiétudes, car j’ai été jeune, je veux vous dire ceci qui vous rassurera peut-être et vous donnera bonne espérance. Il y a un mois, un mariage très avantageux s’est présenté pour ma fille : la fortune était en rapport avec la mienne ; le jeune homme était élégant, beau garçon, elle a refusé.
Cet entretien avait lieu le jour même du départ du banquier et de sa fille pour Condé ; Pascal voulut les conduire jusqu’à la gare. Le train quittait Paris à onze heures du soir.
Pascal s’en revint lentement à pied : il était fou de joie. Maintenant ce n’était plus le doute et l’angoisse, dans six mois elle serait sa femme ; ce n’était plus l’espérance, c’était la certitude.
La route est longue de la gare Montparnasse à la rue de Reuilly ; il la trouva trop courte ; volontiers il fût resté à se promener dans la rue pour conter son bonheur aux étoiles.
Depuis 1’installation de la fabrique, il avait quitté son appartement de la rue de Picpus, et il logeait dans une petite pièce du rez-de-chaussée qui faisait suite aux bureaux ; le caissier qui lui avait été donné par M. Charlard, le père Scouflers, logeait au-dessus.
Rentré dans sa chambre, Pascal voulut se coucher ; il était une heure du matin, et le lendemain il devait se lever à cinq heures pour l’arrivée des ouvriers.
Mais il lui fut impossible de rester en place, il étouffait ; il sortit dans la cour pour respirer un peu. Il était à se promener, la tête perdue dans le ciel, lorsqu’il lui sembla apercevoir une lueur qui éclairait la fabrique. Mais comme on avait cessé de travailler à sept heures, c’est-à-dire depuis plus de six heures, il crut qu’il se trompait. Cependant il s’approcha d’une fenêtre pour regarder.
Tout au fond de l’atelier, dans un endroit encombré de matières facilement combustibles, une lumière vacillait. Sans se donner le temps de voir ce qu’était cette lumière, il courut à la porte ; mais il n’avait pas la clef, il ne put pas entrer. Alors, enfonçant une fenêtre vitrée, qui s’écroula avec fracas, il sauta dans l’atelier et courut à la lumière. Elle était produite par une sorte de mèche en chanvre imprégnée d’une matière résineuse qui brûlait lentement ; un mètre à peu près était déjà consumé ; encore vingt-cinq centimètres, c’est-à-dire un quart d’heure à peine, et elle atteignait un amas de fagots.
Pascal n’eut qu’à marcher sur la mèche pour l’éteindre ; la nuit se fit, nulle part ailleurs il n’aperçut de lumière.
Il resta atterré, tremblant, mouillé de sueur : la porte en s’ouvrant brusquement le rappela à lui : c’était le père Scouflers qui, réveillé par le fracas des vitres cassées, s’était levé et qui arrivait sa chandelle à la main.
— Eh bien ! monsieur, qu’y a-t-il ? s’écria-t-il lorsqu’il reconnut son patron.
— Regardez.
Scouflers était un bonhomme méthodique qui ne parlait pas à la légère : il regarda la mèche, la sentit, mesura la partie brûlée et aussi la partie qui restait à brûler encore.
— Ça, dit-il enfin, c’est une mèche, et ça c’est un tas de fagots ; le tout a été préparé pour incendier la fabrique ; un quart d’heure plus tard, elle flambait ; les précautions étaient bien prises.
Elles l’étaient bien, en effet. Les seaux pleins d’eau disposés dans l’atelier en prévision d’incendie avaient été répandus, et les robinets d’eau avaient été fermés au dehors à la prise générale.
Malgré les recherches auxquelles on se livra, il fut impossible de découvrir comment on s’était introduit dans l’atelier et comment on en était sorti ; les portes étaient toutes bien closes.
— Ça, dit Lemarrois le lendemain matin, c’est un coup monté par Midoucet.
Afin d’empêcher que pareille tentative se renouvelât, Pascal décida qu’il coucherait dans l’atelier ; quand il serait obligé de sortir le soir, ce serait Scouflers qui monterait la garde à sa place.
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