Chapitre 9
Mais, chez les autres, si l’accueil différa, le résultat fut à peu près le même : personne ne voulut acheter son brevet. Chez celui-ci on ne l’écoutait même pas, et aux premières paroles qu’il prononçait pour expliquer son invention, on le mettait à la porte avec ce mot qui a déjà tant servi : « Est-ce que vous croyez naïvement qu’on vous a attendu pour marcher ? » Chez celui-là on lui répondait : – « Fabriquez et offrez-nous votre produit ; s’il est bon, nous l’emploierons ; s’il n’est pas ce que vous dites, nous vous le laisserons. »
À cela il n’y avait rien à répliquer, et Pascal était bien obligé de reconnaître que c’était là la marche naturelle et raisonnable ; mais ce n’était point celle indiquée par M. Charlard.
— Fabrique ! répétait chaque jour Cerrulas ; le père de la belle Laure te fait perdre ton temps et ta peine ; quand tu vendrais ton brevet 5 ou 600 000 fr., ce qui serait énorme, tu ne gagnerais pas la dixième partie de ce que l’exploitation te donnera. Fabrique !
Mais Pascal se regardait comme engagé d’honneur à ne renoncer à la vente du brevet que quand il aurait frappé à toutes les portes, et il continuait à frapper. D’ailleurs, si certains que fussent les résultats de la fabrication, ils ne seraient pas immédiats ; du jour au lendemain les centaines de mille francs ne tomberaient pas dans sa caisse, il faudrait attendre, attendre peut-être plusieurs années avant que les bénéfices fussent réguliers, tandis que la vente du brevet lui mettait immédiatement une grosse somme dans la main qui lui permettait de dire à M. Charlard : « Un million, est-ce assez ? » Qu’il vendît le brevet, et dans quelques semaines Laure était sa femme ; qu’il fût au contraire obligé de s’engager dans les lenteurs, dans les incertitudes de la fabrication, et pendant ce temps la jeune fille pouvait se lasser, un autre pouvait lui plaire ; qui est sûr du cœur de la femme ? C’étaient là de bonnes raisons pour l’éperonner, lui donner une fiévreuse activité, et malgré les échecs, les déceptions, les humiliations, l’empêcher de lâcher pied.
En même temps qu’il frappait à la porte des autres, on frappait aussi à la sienne.
Deux choses manquent généralement aux inventeurs : la pratique des affaires et l’argent. Dominés, entraînés par leur idée fixe, ils n’ont jamais vu dans la vie que la poursuite de cette idée, et le jour où elle a pris corps, où le moment est venu d’en tirer parti, ils ne savent à qui s’adresser, quelle marche suivre, quelles formalités remplir ; quelques-uns même ne peuvent pas écrire la demande de brevet qui doit leur donner la fortune. Quand ils le peuvent, ils sont parfois arrivés à un tel état d’épuisement qu’il leur est impossible de trouver les 100 fr. exigés par l’État comme premier versement. Pour leur venir en aide, – au moins c’est la prétention qu’elle affiche, – il s’est créé une industrie qui a pour but ostensible de prendre les brevets en France, en Angleterre, partout, et de faire des avances aux inventeurs. Si une invention de mérite se produit, ceux qui exploitent cette industrie – et le nombre en est grand – se précipitent sur l’inventeur qui devient leur gibier, – gibier poursuivi, harcelé, traqué comme l’est le malheureux lièvre qui un jour d’ouverture de chasse s’est aventuré dans la plaine Saint-Denis.
Aussitôt que le bruit se fut répandu – et ce bruit courut rapidement – qu’une nouvelle invention allait remplacer le noir animal dans le raffinage des sucres, Pascal vit arriver chez lui les plus ardents de ces chasseurs. Celui-ci était le seul qui pour un prix fixe au-dessous de ce que demanderaient les agences rivales pouvait organiser son affaire ; celui-là était le seul en position de vendre un brevet avantageux ; c’était lui qui avait déjà vendu un brevet pour le caoutchouc 3 millions, un autre brevet pour l’acier 2 millions. Sa sonnette tintait toute la journée, et son oreille était remplie du mot million répété sur tous les tons.
Cependant les semaines et les mois s’écoulèrent sans que ces millions arrivassent : les capitalistes ne voulaient pas seuls risquer l’affaire ; il fallait former une Société. Et alors tous les ennuis, toutes les incertitudes, tous les retards de cette gestation : on signerait définitivement le lendemain ; le lendemain, c’était pour la semaine suivante ; la personne qui devait apporter la grosse somme était embarquée sur le premier transatlantique attendu à Liverpool.
Après les agents pour la vente du brevet, arrivèrent ceux qui avaient trouvé un perfectionnement au noir décolorant Cerrulas, perfectionnement sans lequel ce noir n’était rien ; ceux-là demandaient modestement la moitié des bénéfices à venir, menaçant de faire des procès si on les refusait.
Tous les soirs, Pascal tenait M. Charlard au courant de ses démarches, lui disant franchement ses espérances aussi bien que ses déceptions.
À la fin, les déceptions l’emportèrent sur les espérances, et les preuves s’ajoutèrent aux preuves, démontrant jusqu’à l’évidence que l’on n’arriverait jamais à un résultat tant qu’on s’en tiendrait aux intermédiaires. Il fallait donc exploiter. Ce fut le conseil que M. Charlard donna lui-même.
La fabrique de caoutchouc qui se trouvait derrière le terrain de Cerrulas était vacante par suite de faillite, Pascal la loua et commença aussitôt les travaux nécessaires pour organiser les bâtiments et les fours qui devaient servir à la préparation de son noir.
Ce fut dans sa vie un bon moment que celui où il vit entrer les maçons la pioche sur l’épaule : c’en était fini de l’impatience, des tracasseries, de la fièvre ; on allait désormais marcher régulièrement.
Les travaux de transformation de l’usine n’étaient pas considérables, il s’entendit avec les entrepreneurs pour qu’ils fussent poussés activement, et il s’établit lui-même dans le chantier pour exercer une active surveillance. Cependant, malgré cette surveillance et malgré son activité qu’il tâchait de communiquer aux ouvriers, les travaux ne marchèrent point comme il l’avait espéré. Un jour, les plombiers manquaient ; le lendemain, les maçons ; un autre jour, les fumistes.
Les appareils devant servir à la fabrication de son noir étant à peu près du même genre que ceux qui sont en usage pour la calcination des os, il avait pris pour organiser leur installation un contremaître qui sortait d’une fabrique de noir animal. Celui-ci était venu s’offrir lui-même, et les renseignements obtenus par Pascal étant favorables, il l’avait engagé. C’était un Parisien nommé Lemarrois, dont la figure chafouine et cauteleuse n’était point faite pour inspirer une vive confiance, mais on ne peut pas exiger chez des ouvriers la tête vénérable d’un bon curé de village ou d’un honnête magistrat.
Un jour que Pascal avait été obligé de sortir, il trouva, en rentrant, le chantier vide ; bien que ce fût l’heure du travail et qu’il eût laissé chacun à sa tâche, il n’y avait plus personne, ni ouvriers ni contremaître. Il était à arpenter de long en large son terrain, marchant les poings serrés, en proie à une colère impatiente, lorsqu’il vit son contremaître entrer en faisant des zigzags, avec toute l’attitude d’un homme ivre.
D’un bond il fut sur lui.
— Oui, monsieur, dit Lemarrois, se retenant à une chaudière posée sur le sol, je le suis, je le suis tout à fait, ah ! mais là, ce qui s’appelle tout à fait.
— C’est comme cela que vous prenez mes intérêts ?
— Ah ! monsieur, je ne fais que cela ; c’est pour vous que j’ai bu ; à chaque coup je me disais : C’est pour M. Pascal, ça lui fera du bien, faut se dévouer pour ses maîtres, Lemarrois, et je buvais. J’ai tant bu que je le suis. N’est-ce pas que je le suis bien ?
— Allez-vous coucher, nous causerons demain.
— Non, non, je ne veux pas me coucher, je veux causer tout de suite parce que voyez-vous, quand je suis à jeun je suis un gredin, un pas grand-chose, le fils à mon père, quoi ; mais quand je suis plein, je suis un honnête homme, le vrai fils à ma mère. Oui, monsieur, je veux vous causer en honnête homme.
— Eh bien ! parlez, dit Pascal que ce langage commençait à surprendre.
— C’est ce que je veux ; mais je crois que je ne le suis pas encore assez ; je vas aller en reprendre un verre, voulez-vous ? Non ? Alors je vas essayer tout de même ; mais ça n’ira pas aussi bien, je vous préviens. Enfin voilà. Vous êtes fâché, n’est-ce pas, parce que les travaux n’avancent pas. Eh bien ! vous me donnez 8 fr. pour les faire marcher ; mais il y en a d’autres qui me donnent 12 fr. pour qu’ils ne marchent pas, et ils ne marchent pas.
Quels étaient ceux qui recouraient à de pareils moyens ? Pascal interrogea son contremaître en s’efforçant de garder sa patience et son sang-froid. Celui-ci se défendit longtemps, parla de son père, de sa mère ; mais il n’était pas en état de garder une longue discrétion, il finit par lâcher le nom qu’on lui demandait : c’était celui d’un fabricant de noir animal, un M. Midoucet, qui dirigeait une des grandes fabriques de Paris sur le quai de la Râpée ; bien qu’étant en exploitation sous la raison sociale Midoucet et Cie, cette fabrique appartenait presque en totalité à M. Féline, et même, aux yeux de bien des gens sûrement informés, Midoucet n’était qu’un simple gérant, l’employé de Féline, qui trouvait ainsi moyen, en se faisant le fournisseur de ses concurrents, de les tenir entre ses mains puissantes.
— Il a fallu que je me soûle pour vous dire tout ça, continua Lemarrois : il y a longtemps que ça me gêne ; tous les jours je tâchais de me mettre en train, mais je n’en avais jamais assez ; aujourd’hui, je le suis bien, n’est-ce pas ?
Pendant plus d’une heure Pascal resta atterré : c’était donc là la guerre qu’on allait lui faire. Mais peu à peu il se remit. Dans quelques jours sa fabrique fonctionnerait. Que pourrait alors la concurrence contre lui ? Qu’avait-il à craindre ? À la fin, il faudrait bien que la victoire restât à ses produits, puisqu’ils étaient supérieurs à ceux qu’ils allaient remplacer.
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