Chapitre 13
Pascal s’occupait trop de ses affaires pour ne pas connaître le compte de son père ; mais, quel que fût le chiffre auquel s’élevait ce compte, il ne lui convenait pas d’en parler.
Il ne pouvait pas dire à son père : « Arrêtez-vous, vous dépensez trop pour vos expériences », car si les bénéfices de la fabrication du nouveau noir appartenaient à quelqu’un, n’était-ce pas à celui qui avait inventé cette fabrication ? Une seule fois il avait été question d’argent entre eux, le lendemain de l’arrivée de Pascal à Paris, et à ce moment Cerrulas n’avait point accepté les offres de son fils ; mais depuis, sans en rien dire, il avait fait présenter à la caisse de la fabrique les factures ou les traites pour fournitures d’appareils et de produits nécessaires à ses recherches, et, sans en rien dire aussi, Pascal les avait acquittées ; il y avait eu là comme un accord tacite et naturel.
Il était difficile maintenant de revenir sur cet accord, cependant il le fallait. Les observations du bonhomme Scouflers n’étaient que trop justes : les ressources de la maison étaient menacées ; il n’était donc pas possible de rester sous le coup de billets s’élevant quelquefois à de grosses sommes, sans être prévenu de leur échéance.
Embarrassé de traiter un sujet si délicat avec son père, Pascal s’adressa à Abeille.
— Tu es fâché pour la traite, dit celle-ci en voyant sa figure soucieuse ; le père Scouflers m’a dit les choses les plus raisonnables, cela est certain, mais que veux-tu ? il ne faut pas en vouloir à père.
— Je ne lui en veux pas ; seulement…
— Seulement tu es fâché.
— Non, petite sœur, je ne suis pas fâché ; je ne suis jamais fâché pour ce qui est irréparable, mais je suis quelquefois inquiet pour ce qui est à faire, c’est-à-dire pour ce qu’on peut empêcher.
— Alors tu ne veux pas de nouveaux billets.
— Je voudrais que dorénavant notre père n’en souscrivît pas sans me prévenir ; ces billets peuvent arriver un jour que la caisse sera vide, et un billet non payé c’est la perte du crédit d’un commerçant ; quelquefois c’est la faillite.
— Faut-il donc l’arrêter dans ses travaux ? Ah ! si j’étais homme, je voudrais au contraire l’aider et lui rendre la tâche moins rude. Si tu l’entendais la nuit se relever, allumer sa lampe et faire courir la craie sur le tableau. Demain peut-être il aura trouvé. Que sommes-nous à côté de lui ? Qu’est le crédit d’un commerçant auprès de sa tranquillité d’esprit, auprès de sa liberté ?
Elle dit cela avec force, avec l’enthousiasme et l’exaltation d’un cœur qui voudrait se donner tout entier.
Si bonnes que fussent les raisons qu’il eut à faire valoir, Pascal ne la contredit point, sentant bien que ces raisons ne pouvaient avoir aucune prise sur une âme ainsi faite ; il se contenta de demander le possible, c’est-à-dire qu’elle agît auprès de leur père pour que celui-ci voulût bien ne plus signer désormais de billets sans avoir pris date avec le bonhomme Scouflers.
— Je ferai cela, dit-elle, je te le promets, mais je ne peux pas te promettre que père se souviendra de cet engagement. Combien de fois, prêt à sortir, est-il rentré son chapeau sur la tête pour me dire dans l’entrebâillement de la porte : « À propos, on va venir aujourd’hui te présenter un billet de 300 francs. » Un billet de 300 francs ! Alors même qu’il n’eût été que de 100 francs, que de 50 francs, je ne pouvais pas le payer. Non, vois-tu, père n’a pas le souci des choses d’argent.
— Je dois l’avoir pour lui et pour moi.
— Je ferai ce que je pourrai ; mais ne sois pas fâché contre lui ; s’il est ainsi, c’est parce qu’il sait que demain ou dans quelques jours il sera dix fois millionnaire.
Pascal eût voulu plus, mais enfin c’était quelque chose ; si Abeille réussissait, les inconvénients d’une échéance brutale seraient au moins amoindris ; sans doute, l’échéance resterait toujours, mais n’étant plus pris à l’improviste, il pourrait la préparer.
Ce que le père Scouflers avait annoncé ne tarda pas à se réaliser ; aussitôt que le procès en nullité de brevet fut connu, le crédit de la maison, qui était à peine établi, se trouva ébranlé ; en même temps, les commandes diminuèrent dans une proportion sensible et plusieurs clients quittèrent Pascal pour Midoucet, qui baissa ses prix de plus de moitié. En voyant les développements rapides de la fabrication, Pascal avait pris toutes les mesures pour lui assurer une marche régulière, et des traités avaient été passés pour la fourniture des matières premières, l’argile, le bitume, le combustible. Ces fournitures arrivaient aux époques fixées. Qu’allait-on en faire ? Comment les paierait-on ?
Pendant les premiers jours de cette crise Pascal ne s’était pas vivement inquiété : avec l’aide de M. Charlard l’avenir était certain, seul le présent était difficile. Mais M. Charlard, qui d’ordinaire répondait à toutes ses lettres avec une exactitude mécanique, le laissait sans instructions et sans conseils. Pourquoi ce silence ? Était-il déjà découragé ? Voulait-il abandonner l’affaire ? Mais s’il en était ainsi, Laure était perdue.
Une nuit qu’il était resté dans son bureau, agitant ces tristes réflexions et se demandant avec de poignantes angoisses comment sortir des difficultés de l’heure présente, il lui sembla entendre frapper trois ou quatre petits coups à la fenêtre qui donnait sur la rue de Reuilly. Percée dans un gros mur, à deux mètres au-dessus du trottoir et à hauteur ordinaire dans le bureau, cette fenêtre était défendue par des barres de fer et des volets doublés de tôle. Voulait-on entrer par là ? Ceux qui faisaient ce bruit étaient-ils des voleurs en expédition pour enlever la caisse ? À cette pensée, Pascal eut un sourire désolé ; la caisse, hélas ! était vide, et le lendemain il fallait qu’elle contînt 5000 francs pour payer un billet. Il écouta : les coups reprirent, un peu plus fortement frappés. Le doute n’était pas possible, c’était quelqu’un qui demandait à entrer, mais qui ? Il était une heure du matin.
Pascal ouvrit les volets, qui se manœuvraient en dedans ; comme les barreaux de fer empêchaient toute entrée, il n’avait rien à craindre. La nuit était sombre ; il vit un homme au-dessous de lui, mais sans le reconnaître.
— Ouvrez-moi la porte, dit cet homme ; c’est moi, Charlard.
M. Charlard à Paris, à cette heure, rue de Reuilly, frappant à cette fenêtre au lieu de frapper à la porte, qu’est-ce que cela voulait dire ?
— Ne faites pas de bruit, continua M. Charlard.
Pascal courut à la porte ; il était si troublé qu’il ne pouvait pas mettre la clef dans la serrure.
— Ne vous pressez pas, ne faites pas de bruit.
Enfin la serrure joua.
— Quoi ! c’est vous ! dit Pascal en lui serrant la main.
— J’ai vu de la lumière par la fente du volet, et comme Scouflers se couchait, j’ai compris que c’était vous qui étiez dans le bureau ; j’ai attendu que Scouflers fût endormi pour frapper ; j’ai à vous parler.
— Mademoiselle Laure ?
— Laure va bien ; ce n’est pas d’elle qu’il s’agit ; entrons.
Lorsqu’ils furent dans le bureau, ils restèrent pendant plusieurs minutes sans parler : Pascal n’osait relever les yeux sur M. Charlard ; il avait peur.
— Vous étiez en train de travailler ? dit enfin celui-ci, en regardant les livres restés ouverts.
— J’ai demain une échéance de 5000 francs, et la caisse est vide ; je cherchais un moyen de faire de l’argent.
— Et vous n’avez pas trouvé ?
— Non.
Une heure plus tôt, Pascal eût fait cette réponse gaiement, en ajoutant : « Me voilà tranquille, puisque vous êtes là » ; il la fit désespérément.
— Je suis arrivé de Condé ce soir à onze heures, dit M. Charlard, et je suis venu aussitôt, parce que je voulais que Scouflers n’assistât pas à notre entretien, c’est vous apprendre, n’est-ce pas ? que ce que j’ai à vous dire est mauvais. Vous avez besoin de 5000 francs pour demain, moi j’ai besoin de 600 000 francs pour la fin du mois.
— Vous êtes ruiné ?
Un homme qui a mis tout son orgueil dans la fortune ne convient jamais qu’il est ruiné.
— Je suis gêné, dit-il, je suis pris dans un concours de circonstances qu’il était impossible de prévoir et que maintenant il est impossible d’expliquer. Quand j’ai mis des fonds dans votre affaire, je vous ai imposé la condition de tâcher de vendre votre brevet. Cela a dû vous paraître assez étrange. Voici quelles étaient mes raisons : Si vous tiriez un million de nos brevets, je prenais pour ma part 250 000 francs, et je vous donnais ma fille en vous associant à ma maison de banque. Votre apport étant de 750 000 francs, ce million me permettait de réparer des pertes qui déjà entravaient ma marche. À nous deux nous recommencions une fortune, – une fortune certaine, car nous n’avions qu’à recueillir les résultats de vingt années d’efforts et de combinaisons. C’était un coup de jeu, qui n’a pas réussi, puisque vous n’avez pas pu vendre. Aujourd’hui, la situation s’est aggravée, mais elle peut encore être sauvée si vous voulez m’aider.
Pascal tendit la main à M. Charlard ; son geste était la meilleure, la plus éloquente des réponses.
— Oui, je sais, vous êtes un homme de cœur, c’est là-dessus que j’ai compté ; je me suis dit que puisque vous aviez causé une partie de mes embarras, vous ne voudriez pas m’abandonner.
— Comment cela ? est-ce l’argent que vous m’avez donné qui a pu vous gêner ?
— Non l’argent, mais le concours. Je vous ai déjà raconté les difficultés qui m’ont été faites par mes commanditaires lorsqu’on a su que je vous appuyais. Depuis, ces difficultés ont changé de nature : des bruits malveillants ont couru sur ma solidité, tous mes correspondants ont été successivement prévenus de prendre des précautions avec moi, et ma signature a cessé d’avoir dans les grandes banques le crédit dont elle jouissait autrefois. Ces entraves, s’adressant à une maison déjà embarrassée, m’ont singulièrement gêné. Hier seulement j’ai su quelle main les a nouées, et voilà pourquoi je vous dis que vous pouvez me sauver.
— Féline ?
— Précisément ; oui, les coups viennent de Féline, qui, calculant très justement que votre force était en moi, a voulu m’abattre pour avoir ensuite plus facilement raison de vous. Avec ses relations dans la grande banque, rien ne lui a été plus commode que de me porter des coups assurés ; on ne refuse rien à un homme qui dispose de son crédit et de ses influences. Aussi est-ce à Féline que je crois bon de s’adresser.
— Lui demander la paix ?
— Non ; lui proposer un arrangement. L’invention de votre père cause un préjudice considérable à Féline, mais entre ses mains elle pourrait être une source inépuisable de gain, soit par sa propre raffinerie, soit par la fabrique de Midoucet. Aussi je ne peux m’expliquer son refus de vous acheter vos brevets que par l’espérance qu’il avait sans doute de les obtenir pour rien. Aujourd’hui cette espérance peut se réaliser ou à peu près. Si nous gagnons nos procès, les dommages-intérêts qui nous serons dus par Féline et par Midoucet s’élèveront au moins à 4 ou 500 000 francs ; que Féline nous donne aujourd’hui ces 500 000, francs et nous lui abandonnerons nos brevets pour rien. Maintenant l’expérience a parlé ; il sait ce qu’ils valent. Un pareil arrangement est pour lui une fortune.
— Et pour nous ? ne put s’empêcher d’interrompre Pascal.
— Pour vous, c’est un sacrifice ; pour moi, c’est le salut. Laure sera votre femme, vous viendrez aux Yvetaux, vous y vivrez heureux avec elle, avec votre père, avec votre sœur que vous prendrez près de vous. Moi, pendant ce temps, je réparerai mes pertes. Est-ce que la vie tranquille à la campagne, auprès d’une femme que vous aimez, entouré des joies de la famille, ne vaudra pas pour vous l’existence tourmentée que vous allez mener à Paris ? En parlant ainsi, je parle sans doute pour moi, mais enfin je parle aussi pour Laure.
Pascal ne pouvait entendre un père faire ainsi marchandise de sa fille et l’offrir en paiement, surtout quand cette fille était Laure ; il interrompit M. Charlard.
— Vous vous êtes associé à ma mauvaise fortune, je m’associe à la vôtre ; je ferai ce que vous désirez. Mon père sera peut-être fâché que je sacrifie ainsi son invention, mais mon père n’est pas un homme d’argent.
— Votre père appréciera les raisons qui vous déterminent, s’écria Charlard.
Il fut convenu que Pascal irait le lendemain chez Féline lui proposer le projet d’arrangement du banquier.
— Maintenant, dit celui-ci lorsque toutes les conditions de cet arrangement eurent été discutées et arrêtées, où en sont vos affaires ?
— Voici les livres.
M. Charlard s’assit au bureau ; mais, après avoir tourné quelques feuillets, il se leva.
— Je ne vois pas, dit-il ; j’ai les yeux troublés ; ne pourriez-vous pas me donner une serviette mouillée ?
Pascal remarqua alors pour la première fois les changements qui s’étaient faits dans la physionomie du banquier : il avait vieilli de vingt ans ; lui, qui naguère avait la santé et la fraîcheur, ressemblait maintenant à un mourant : ses joues vermeilles s’étaient creusées de deux larges rides, la bouche se crispait par des mouvements nerveux, et son front, continuellement contracté, semblait prêt à éclater sous l’afflux du sang.
Pascal alla chercher une serviette dans sa chambre, mais M. Charlard trouva que l’eau qui la mouillait n’était pas assez froide et il voulut aller la tremper lui-même sous le robinet de la fontaine. Alors, la tordant doucement, il s’en fit une sorte de turban qui lui entourait la tête. Puis, ayant écarté son gilet, dénoué sa cravate et déboutonné le col de sa chemise, il parut respirer moins péniblement.
— Maintenant, au travail, dit-il ; passons tous les comptes en revue.
La nuit s’était écoulée, il était trois heures du matin.
— En nous hâtant un peu, nous aurons fini avant l’arrivée des ouvriers.
Tous deux se mirent au travail, relevant les comptes de manière à avoir un résumé de la situation. La nuit était fraîche, mais la serviette qui entourait la tête de M. Charlard se séchait cependant rapidement ; alors il se levait, et, après l’avoir mouillée dans la cour, il rentrait.
Un peu avant six heures tout était fini et les additions étaient faites.
— Voilà une nuit, dit M. Charlard en jetant au loin sa serviette, qui ressemble à celles que j’ai passées depuis un mois. Heureusement votre situation financière ne ressemble pas à la mienne. Scouflers est un homme exact, on peut s’en rapporter à lui. On vous doit plus de 200 000 francs, vous en devez 75 000 à peine, vous n’avez rien à craindre. Courez chez Féline ; pendant ce temps je vais m’entendre avec Scouflers sur les mesures à prendre pour hâter les recouvrements et retarder les paiements.
M. Charlard attendit assez patiemment pendant les premières heures, mais le temps s’écoulant et Pascal ne revenant pas, il commença à ne plus pouvoir rester en place, allant et venant dans la cour, marchant en long et en large. Vers midi il dit au bonhomme Scouflers qu’on vînt le chercher à la baraque de la rue de la Sablonnière quand Pascal rentrerait.
Cerrulas était dans son atelier, et, les bras nus jusqu’aux coudes, ses grands cheveux blancs rejetés en arrière, il était occupé à scier une planche de sapin.
— Vous faites le menuisier ? dit Charlard en entrant.
— Comme demain je ferai le serrurier, le mécanicien, le plombier ; je suis à la fois ingénieur, dessinateur, compagnon et garçon : c’est plus commode.
— Et vous croyez bientôt trouver ?
— J’espère, oui, je l’espère, mais, franchement, je ne peux pas dire que je le crois.
— Je vous souhaite bien vivement le succès, pour vous d’abord et aussi pour Pascal.
— Pascal est heureux, il poursuit la réalité ; oui, le succès serait une grande et belle chose ; mais qui est sûr du succès, qui est sûr de marcher dans la bonne voie ? Heureux ceux qui ne connaissent pas le doute et ne ressentent pas jusque dans les entrailles l’angoisse de se dire : « Je suis à côté, je ne fais rien de bon ! » Ceux-là vont loin, ils sont considérés, honorés ils trouvent la récompense de leurs efforts en eux-mêmes et dans les autres. Ce sont des hommes d’ordre, ce sont des exemples, on ne les raille point, on ne les méprise point.
Il jeta au loin la planche qu’il travaillait, puis, venant se camper en face du banquier surpris de celle étrange sortie :
— Je suis né cent ans trop tôt, s’écria-t-il en se croisant les bras et en secouant tristement la tête. Il y a des moments où je me demande si ce n’est pas folie de continuer dans la voie où je suis engagé. D’autres cherchent par des moyens différents, et ce sont peut-être ceux-là qui ont raison. Depuis que Berthelot a régénéré plusieurs substances végétales, le doute m’est venu. Il faudrait continuer ses expériences de synthèse, et voir s’il a trouvé le vrai principe. Mais je suis trop vieux. Combien d’années faudra-t-il encore ? Vingt ans, cinquante ans peut-être. Ai-je deux ans, ai-je cinq ans à moi ? la vieillesse nous étreint au moment où nous commençons à savoir. Je suis sur un rail qu’il faut que je suive jusqu’au bout ; au moins j’aurai parcouru ma route ; d’autres n’auront pas à la recommencer après moi : l’œuvre humaine est collective. On trouvera, mon cher monsieur, on trouvera, cela est certain, mais qui trouvera ? Moi ? un autre ? demain ? dans cinquante ans ? Il faudrait continuer ses expériences de synthèse. Il faudrait surtout rechercher comment le charbon s’assimile dans les végétaux en étudiant les circonstances où l’action se produit énergiquement.
M. Charlard avait une attitude préoccupée, qui disait qu’il n’écoutait pas ou qu’il ne comprenait pas ; mais Cerrulas n’admettait pas qu’on ne l’écoutât point.
— Ceci est peut-être un peu abstrait, continua-t-il, un exemple vous fera voir et sentir ce que signifie ce langage à l’usage des savants. J’ai vu sur vos pelouses des Eucalyptus : c’est un arbre qui, pour vous propriétaire, a l’avantage de porter un beau feuillage cendré, mais qui pour nous est remarquable par d’autres qualités, car il pousse vingt fois, cinquante fois plus vite que le chêne. Pourquoi pousse-t-il ainsi ? Je n’en sais rien pour le moment et c’est le point à chercher. Le jour où nous aurons trouvé ce point nous pourrons modifier les végétaux par une culture spéciale et rassembler en eux tous les éléments qui concourent à l’assimilation du carbone. Alors on verra des forêts croître et se développer en deux ou trois années. Ne prenez pas cette attitude dédaigneuse ; cela se fera, monsieur. On est sur la voie. Vilmorin n’a-t-il pas déjà produit une race de betteraves dans laquelle le sucre se forme dans des proportions d’une richesse étonnante. Tout se tient : production de la betterave, production de la forêt sont même chose. Vous me direz que ces betteraves sont des monstres qu’on ne peut exploiter : juste, monsieur, mais juste pour le moment seulement ; encore un effort et ces betteraves seront propres aux machines. C’est ainsi que d’efforts en efforts l’on marche et l’on avance. Par malheur je suis trop vieux. Combien de temps faudra-t-il encore pour voir les expériences que je pressens donner des résultats… Vingt ans, cinquante ans peut-être…
Pendant que Cerrulas parlait, M. Charlard examinait les flacons et les bocaux qui se trouvaient rangés devant lui sur une tablette ; les uns après les autres, il les prenait dans ses mains, et il lisait les étiquettes.
— Est-ce que vous avez des poisons ? dit-il tout à coup, comme s’il répondait à sa propre pensée.
— Dans ces fioles, il y en a de toutes sortes ; mais ce n’est pas de cela que je m’occupe.
— Moi j’aurais, il me semble, aimé l’étude des poisons, ce doit être fort curieux.
— Fort curieux, en effet, mais j’aime mieux créer que détruire.
Pascal parut dans l’embrasure de la porte, et sa venue interrompit cette conversation, qui avait si singulièrement tourné.
— J’aurais quelques mots à dire à M. Charlard, permettez-vous, mon père ?
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