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Chapitre 14

— Eh bien ? dit M. Charlard lorsqu’il fut seul avec Pascal dans le jardin.

— Je n’ai pas réussi.

— Pas réussi !

Et, machinalement, il répéta ces deux mots à plusieurs reprises : sa tête s’était courbée vers la terre et ses bras restaient ballants.

— Voyons, voyons, dit-il en faisant un effort pour se remettre, combien offre-t-il ? tout est là, combien offre-t-il ?

— 10 000 fr.

— 10 000 fr. ! comment ! 10 000 fr. ! 10 000 fr. par mois ! Ce n’est pas une petite somme de mois en mois qu’il nous faut, mais un gros capital que je peux manœuvrer tout de suite. Avec les 500 000 fr. de Féline, avec vos 100 000 fr. de billets, avec les ressources que la banque peut encore créer, je réunis un million ; avec un million, je suis maître de la position et je puis tout réparer avant un an, je suis plus riche que je n’ai jamais été.

— Ce n’est pas 10 000 fr. par mois qu’il propose, ni 10 000 fr. par an, mais 10 000 fr. en tout et pour tout.

Alors Pascal raconta sa visite chez Féline. Celui-ci, en le voyant dans son salon, l’avait laissé attendre depuis sept heures jusqu’à midi ; puis, quand il l’avait enfin reçu, ç’avait été avec insolence et dureté : il était sûr de gagner le procès et de faire prononcer la nullité des brevets ; s’il consentait à donner 10 000 fr., c’était par bonté d’âme, par charité.

— Je ne veux pas, avait-il dit, que quelqu’un qui s’est occupé de l’industrie des sucres ne soit pas récompensé de son travail. Bien que vous ayez agi avec moi de façon peu convenable, je veux l’oublier et ne voir que le but que vous avez poursuivi. Dans ce que je suis, je crois être un homme juste et généreux. Désistez-vous de vos procès, cédez-moi vos brevets et demain les 10 000 fr. sont à vous. 10 000 fr. c’est une belle somme pour un inventeur, surtout quand cet inventeur n’a rien inventé.

— Mais s’il n’a rien inventé, avait répliqué Pascal, pourquoi voulez-vous ses brevets ? ils vous sont inutiles.

— Je les voulais pour ménager votre amour-propre et ne pas paraître vous faire l’aumône.

Sur ce mot Pascal avait rompu l’entretien.

Son récit eût pu durer longtemps, M. Charlard ne l’écoutait pas : il était comme une masse inerte ; ses yeux regardaient sans voir, et ses lèvres s’agitaient par un mouvement machinal sans former des paroles.

Pascal le prit par le bras et l’emmena vers la maison.

— Que voulez-vous que je fasse maintenant ? dit-il, je suis tout à vous.

— Oui, je sais ; mais vous ne pouvez rien, c’est à moi de me sauver.

— Comment ! avez-vous quelque espérance ?

— Une espérance ! oui, sans doute… Je vous dirai cela… plus tard. Je vais sortir et tenter un dernier effort, mais celui-là sera bien le dernier ; s’il échoue, je serai perdu. Adieu, mon ami.

— Voulez-vous que je vous accompagne ? dit Pascal épouvanté de l’accent de ces paroles incohérentes.

— Non, vous me gêneriez, merci.

Il fit quelques pas pour sortir, puis revenant :

— Est-ce que votre sœur est ici ?

— Non, elle est au Conservatoire.

— Ah ! je suis fâché de cela, très fâché. Dites-moi, c’est une bonne fille, n’est ce pas ? un brave cœur, on peut compter sur elle ?

Pascal était fier de sa sœur, il dit tout le bien qu’il pensait d’elle.

— Je suis heureux de cela ; votre père aussi est un excellent homme ; vous, je crois vous connaître.

Il se dirigea vers la porte ; mais, revenant encore sur ses pas :

— Tenez, serrez-moi cela, dit-il en donnant son portefeuille, il y a vingt-deux mille francs dedans.

— Je vais le donner à Scouflers.

— Non, serrez-le vous-même, j’aime mieux cela. Maintenant, dites-moi donc, est-ce que vous allez bientôt sortir ?

— Pas avant ce soir.

— Alors, si j’ai besoin de vous, je peux vous envoyer chercher, on est certain de vous trouver ?

— En tout cas, j’attendrai.

— Oui, c’est cela, attendez ; si ce que je projette se réalise, j’aurai besoin de vous. Au revoir, mon ami.

Cette fois, il sortit, et Pascal resta troublé. Ces paroles étaient étranges. Qu’espérait-il maintenant ? À qui voulait-il s’adresser ? Mais les coups qui depuis douze heures s’étaient abattus sur lui ne lui laissaient pas la liberté de penser exclusivement aux autres. Qu’allait-il devenir lui-même ? La chute de M. Charlard devait l’entraîner. Et les cent mille francs de billets qu’il avait signés, qui les paierait à leur échéance ? Comment sortir de ces difficultés, alors que les procès paralysaient ses bras ? Cependant, si poignantes que fussent ses inquiétudes personnelles, il revenait toujours à M. Charlard, et plus il pensait à lui, en se précisant les détails de leur entretien, plus il se sentait envahi par de sinistres pressentiments. Pourquoi ces demandes sur Abeille ?

Il y avait deux heures à peu près que M. Charlard était parti quand un commissionnaire entra dans le bureau.

— Voilà une lettre pour M. Pascal Cerrulas, dit-il.

— C’est moi, donnez.

Mais, avant de lâcher la lettre, l’homme à la veste de velours montra du doigt un œil-de-bœuf qui était accroché à la muraille.

— Vous voyez qu’il est bien trois heures, n’est-ce pas ? Je vous dis cela, parce que le monsieur qui m’a donné la lettre m’a recommandé de ne pas la remettre avant trois heures. Il y a des personnes qui vous recommandent de ne pas remettre leur lettre après l’heure qu’ils vous disent ; ce monsieur-là n’a pas parlé d’après, mais d’avant. Enfin chacun a ses idées, n’est-il pas vrai ?

— Donnez donc cette lettre.

Pascal reconnut l’écriture de M. Charlard, et, tremblant d’émotion, il déchira l’enveloppe.

« Je vous ai trompé cette nuit ; quand vous m’avez demandé si j’étais ruiné, je vous ai répondu que j’étais gêné ; c’était ruiné qu’il fallait dire, ruiné ! Je n’ai pas eu ce courage. Maintenant, le moment de la franchise a sonné, l’heure de la confession. Si Féline avait consenti à nous donner 500 000 francs, je pouvais encore me sauver ; mais c’était là un moyen désespéré, une dernière ressource, et, à vrai dire, je n’espérais que bien faiblement le succès. Nous n’avons pas réussi. Il faut renoncer à la lutte : je suis écrasé, sans force pour me relever, c’est à peine s’il m’en restera assez pour la résolution qu’il me faut prendre.

» Vous avez un cœur noble ; l’abnégation avec laquelle vous vous êtes sacrifié cette nuit m’en donne une nouvelle preuve. Je ne veux pas que vous vous reprochiez d’être la cause de ma ruine. Lorsque je me suis associé avec vous, mes affaires étaient compromises. J’ai vu dans votre invention un moyen de leur venir en aide ; voilà pourquoi j’ai voulu vous faire vendre tout de suite. Vous n’avez point vendu, vous avez fabriqué, et, quand vous vous figuriez que c’était mon crédit qui vous faisait marcher, c’était le vôtre, au contraire, qui me soutenait. Je vous devais cet aveu.

» Ce n’est pas le dernier que j’aie à vous faire, il m’en reste un plus pénible. Non seulement je suis ruiné, mais encore je suis compromis. Il y a dans mes écritures des irrégularités qui me seront imputées à crime : avec le succès ces irrégularités étaient parfaitement justifiables ; dans la ruine, elles auront un caractère coupable que je serais incapable de défendre.

» Voilà ce qui me tue : ruiné, déshonoré, je ne puis survivre à cette double catastrophe ; j’avais mis ma vie dans la fortune et dans l’honneur ; les deux me manquent, il faut mourir.

» Il faut que j’abandonne mes enfants. Lorsque j’ai vu la marche de mes affaires, j’ai cédé aux conseils de mon fils : il est soldat ; il pourra, malgré le malheur de son père, faire son chemin. Ma fille, je vous la confie. Je crois vous avoir assez justement apprécié pour savoir que vous ne romprez pas votre mariage, parce qu’elle sera pauvre, et j’espère que vous aurez assez d’indépendance d’esprit pour ne pas la faire responsable de la faute de son père. Voilà pourquoi, tantôt, je vous interrogeais sur votre sœur et sur votre père.

» Dans le portefeuille que je vous ai confié, vous trouverez les 100 000 francs de billets souscrits par vous, comme seuls ils ne pouvaient pas me sauver, je vous les restitue. Vous trouverez aussi 22 000 francs en billets de banque : vous les partagerez entre Adolphe et Laure.

» Maintenant il faut en finir, et, pour cela, j’ai encore besoin de vous, de tout votre dévouement.

» Aussitôt que cette lettre sera écrite, j’entrerai à l’établissement des bains qui se trouve sur le boulevard Mazas, au numéro 150, précisément en face du café dans lequel je vous écris ces lignes.

» Quand vous les recevrez, je serai mort : je serai mort d’une attaque d’apoplexie qui m’aura foudroyé dans le bain. Venez donc réclamer mon corps, et épargnez-moi, épargnez à mes enfants les tristes cérémonies de la Morgue et des constatations judiciaires. »

La lettre ne se terminait pas là, mais Pascal n’en lut pas davantage. Il s’élança dans la rue et se mit à courir vers le boulevard Mazas.

De la rue de Reuilly au n∘ 150 du boulevard, la distance n’est pas grande, Pascal la franchit en quelques minutes.

En approchant des bains, il ne vit personne devant la porte, pas le moindre rassemblement, cela lui donna de l’espoir. Sans doute il arrivait à temps.

— Vous avez un monsieur un peu gros, rouge de visage ? dit-il à la femme qui gardait la caisse.

Cette manière d’interroger sans autre forme de politesse ne plut pas à la caissière, « qui était une femme ayant eu des malheurs » ; elle regarda Pascal sans répondre. Cependant, devant son regard anxieux, elle faiblit.

— Un monsieur ? dit-elle, nous avons plusieurs messieurs.

Il recommença le portrait de M. Charlard ; ces retards allaient peut-être coûter la vie à un homme ; mais que faire ? il fallait bien savoir quelle cabine était la sienne.

— Ah ! très bien, dit la caissière, ce monsieur doit être au 14.

Pascal s’élança dans le corridor sur lequel s’ouvraient les cabinets ; le n∘ 14 était à l’extrémité. Arrivé devant la porte, il la poussa de toutes ses forces, mais elle ne céda point.

Le garçon arriva.

— Il faut frapper, dit-il.

Et en même temps il frappa deux coups discrets.

— Ouvrez ! ouvrez donc ! criait Pascal.

À l’appel du garçon, aux cris de Pascal, personne ne répondit ; seulement, dans le cabinet qui se trouvait en face, une voix se mit à pousser des jurements.

À la fin, le garçon se décida à se servir de la clef qu’il portait suspendue au cordon de son tablier.

Pascal poussa vivement la porte et entra : dans la baignoire, on ne voyait que les épaules d’un homme, le bras était pris sous le col du cygne, et sous le bras la tête était engagée de manière à tremper dans l’eau complètement, la nuque exceptée : la suffocation avait dû être rapide et les efforts pour se dégager, s’il en avait fait, avaient été paralysés par le bras qui, retenu par le col de cygne, avait agi comme un collier de fer.

Le garçon se mit à pousser les hauts cris.

— Aidez-moi plutôt, dit Pascal, qui avait dégagé la tête et la soulevait hors de l’eau.

Aux cris du garçon tous les gens de l’établissement accoururent, et la cabine se trouva instantanément remplie ; chacun poussait des exclamations et interrogeait son voisin.

Aidé d’un garçon, Pascal tira M. Charlard de sa baignoire et retendit sur le parquet ; mais il ne donnait plus signe de vie : les yeux étaient fixes, les lèvres décolorées ; le cœur ne battait plus.

— Courez vite chercher un médecin, cria Pascal.

La foule qui s’était entassés dans la cabine rendait les mouvements impossibles : on se poussait pour voir le cadavre, et chacun donnait son avis. On expliquait comment l’accident s’était produit, et l’on conseillait des moyens de secours tous plus certains les uns que les autres.

En attendant le médecin et sans être sensible à ce qui se passait ou se disait autour de lui, Pascal frictionnait le cadavre, qui, trempant dans l’eau tiède, avait conservé sa chaleur. Un sergent de ville arriva et fit retirer les curieux ; avec plusieurs il fallut employer la force ; ils avaient des raisons particulières pour rester : celui-ci était le cousin du propriétaire des bains, celui-là connaissait des remèdes particuliers contre l’asphyxie. L’homme de police ouvrit la fenêtre ; la vapeur, qui s’était condensée au plafond, commença à tomber en grosses gouttes, et l’air devint plus respirable.

Enfin le médecin arriva ; mais, après quelques minutes d’examen, il déclara que tout secours était inutile, la mort remontait à plus d’une heure.

Comment s’était-elle produite ? Les explications recommencèrent en présence du commissaire de police.

Les gens des bains racontèrent comment, vers deux heures, un monsieur était entré et avait demandé un cabinet ; ce monsieur n’avait rien de particulier, il ressemblait à tout le monde ; cependant, la caissière avait remarqué (une femme qui a eu des malheurs remarque bien des choses qui échappent au commun des gens heureux), elle avait remarqué qu’il agitait machinalement sa main gauche dans la poche de son gilet.

— Et cette main semblait-elle tenir quelque chose entre ses doigts ? demanda le commissaire de police.

À cette question la caissière n’avait rien à répondre, ses yeux n’ayant pas percé l’étoffe du gilet. Le médecin coupa court à cet incident en faisant observer que ce mouvement machinal pouvait indiquer une disposition nerveuse. Une fois dans son cabinet, le monsieur avait dit au garçon qu’il désirait qu’on le laissât tranquille et qu’il sonnerait s’il avait besoin de quelque chose. Non seulement on ne l’avait pas entendu sonner, mais on ne l’avait même pas entendu faire le plus petit mouvement.

— Sans l’arrivée de monsieur, dit la caissière en désignant Pascal, sans ses instances pour entrer dans le cabinet, le monsieur qui remuait ses doigts si singulièrement dans sa poche serait au fond de sa baignoire.

— Et qui vous amenait si à propos ? demanda le commissaire en levant ses lunettes sur Pascal.

La question était embarrassante, et, dans son trouble, Pascal n’avait pas pensé à lui préparer une réponse. Pour être arrivé si précipitamment, il avait dû savoir que M. Charlard était en danger. Si celui-ci avait pu le prévenir, cette mort était donc un suicide. Il resta un moment décontenancé, sentant les yeux du commissaire pesant sur les siens.

— M. Charlard m’avait écrit de venir le trouver ici, dit-il enfin ; un commissionnaire m’a apporté sa lettre à trois heures.

— Vous avez cette lettre ?

— Sans doute, c’est-à-dire qu’elle doit être chez moi.

Pendant cette enquête, le médecin faisait l’examen du cadavre.

— La mort a été causée par l’asphyxie, dit-il ; sans doute il y aura eu congestion, étourdissement ; il aura glissé au fond de la baignoire et il aura été suffoqué. Je ne vois aucune trace de violence.

— Et cette main dans la poche du gilet ? dit le commissaire, qui avait l’esprit soupçonneux des gens de police, elle n’agitait pas une fiole de laudanum, un paquet d’une poudre quelconque ?

— Croyez-vous donc à un suicide ? demanda Pascal.

— Je ne crois à rien, je cherche.

On ne trouva ni fiole ni papier dans le cabinet.

— L’autopsie nous éclaircira cette question, dit le commissaire.

Pascal eût voulu qu’on épargnât à ce pauvre corps, tout à l’heure plein de vie et de santé, cette dernière et terrible formalité ; mais elle était le meilleur, elle était le seul moyen d’empêcher l’accusation de suicide qui, en présence des mauvaises affaires du banquier, ne manquerait pas d’être soulevée, et à ce titre elle était indispensable. D’ailleurs, il n’était pas maître de l’empêcher.

Tout ce qu’il put obtenir fut que le cadavre serait porté rue de Reuilly.

Deux heures après arriva le médecin commis pour procéder à l’autopsie.

Ces deux heures, Pascal les avait employées à écrire à son ancien élève, qui était en garnison à Constantine, et aussi à faire ses préparatifs de départ pour Condé, car il ne pouvait s’en remettre à un autre du triste soin d’apprendre à Laure la mort de son père.

L’autopsie constata que la mort était le résultat de l’asphyxie par submersion.

Pascal alors s’occupa d’accomplir les formalités nécessaires pour que l’enterrement eût lieu le lendemain ; car s’il ramenait Laure avec lui comme il en avait l’intention, il ne voulait pas que la malheureuse enfant vît pour la dernière fois son père dans l’état où l’avait laissé l’autopsie ; mieux valait qu’elle ne le vît jamais et que son dernier souvenir fût celui du baiser qu’il lui avait donné à son départ de Condé.

À ce moment sa funeste résolution était déjà prise, et l’étreinte de ses bras avait été assez émue, assez passionnée pour que sa fille en gardât un éternel et palpitant souvenir.

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