Chapitre 17
— Est-ce que vous allez discuter les théories scientifiques de maître Nicolas ? demanda Pascal à Favas.
— Il a donc dit bien des sottises ?
— Des monstruosités !
— Je m’en doutais, mais je suis bien aise de le savoir sûrement.
— Comment le dire au tribunal ?
— Je m’en charge.
— Jamais les juges ne pourront comprendre laquelle des deux théories est la bonne.
— Ceci est mon affaire ; mais d’avance soyez rassuré, je n’emploierai pas un mot de chimie ; les juges sont tout aussi ignorants que moi, et le président Des Molliens est trop fin pour n’avoir pas ri en dedans de la science de Nicolas ; car, il ne faut pas vous y tromper, ce gros bonhomme à lunettes, qui vous paraît peut-être un peu niais, est la meilleure tête du tribunal, et, ce qui ne gâte rien, une âme intègre ; tenez pour certain qu’il ne vous jugera pas sans avoir compris votre affaire. C’est quelque chose.
Si Favas ne voulait pas suivre son confrère sur le terrain scientifique, il tenait essentiellement à le battre sur le terrain politique. C’était pour lui une affaire de principe et de position. Nicolas tenait pour le gouvernement ; lui, tenait pour l’opposition ; l’occasion était trop favorable pour ne pas échanger quelques beaux coups sur le dos des clients.
Il commença donc par déclarer que c’était avec un vif chagrin qu’il avait vu son honorable contradicteur introduire le prince et les ministres dans un débat où ils n’avaient que faire, et à son tour il chanta une chanson satirique qui ne ressemblait en rien à la romance sentimentale de Me Nicolas.
Si drôles que fussent les couplets de cette chanson, si grand que fût leur succès auprès de MM. les avocats, qui se promettaient bien de nommer Favas bâtonnier lors de la prochaine élection, Pascal se permit de trouver qu’ils étaient au moins mutiles. Puisque ni son père ni lui n’avaient jamais rien demandé au prince ou aux ministres, pourquoi ne pas les laisser embaumés dans les fleurs de Nicolas ? Il s’agissait de chimie, non de politique, de noir animal ou d’argile, non de ministres.
Nicolas avait fait des portraits, Favas dut les recommencer ; il montra Cerrulas vieux avant la vieillesse, travaillant dans sa hutte de la rue de la Sablonnière, vivant de misère et négligeant la fortune que des brevets pris autrefois en son nom mettaient entre ses mains, pour poursuivre uniquement les recherches auxquelles il s’était voué ; puis près de lui il plaça Abeille, qui, par une touchante dérogation aux lois naturelles, s’était faite le soutien et la protectrice de son père, et, l’encadrant dans la végétation sauvage de ce jardin abandonné, la parant des séductions puisées aux sources de la nature, de la science et de l’art, il en fit une création qui remua le cœur peu tendre de ces vieux magistrats, et amena des larmes aux cils de Pascal.
Mais Favas n’était pas l’homme de la personnalité étroite ; peu à peu ce qui était particulier à son client se généralisa, et ce ne fut plus pour Cerrulas qu’il plaida, ce fut pour l’inventeur exploité, écrasé par la société.
Lorsqu’il s’assit, Pascal crut son procès gagné ; jamais, même dans ses heures de grande espérance, il n’avait trouvé son affaire aussi bonne. Les juges n’avaient plus qu’à juger.
Cependant, ils ne jugèrent point encore ; le ministère public parla, puis il y eut les répliques, et, finalement, le tribunal, ne voulant pas ou ne pouvant pas se prononcer, nomma des experts.
Pascal sortit de l’audience désappointé : c’était de nouveaux délais à ajouter à tous ceux qui avaient déjà prolongé les débats ; maintenant, quand finiraient-ils ?
Pendant les longues heures que depuis plusieurs mois il passait au Palais, il avait remarqué un grand vieillard maigre et décharné, à l’aspect misérable, qui, à toutes les audiences, venait s’asseoir auprès de lui, et qui, pendant les plaidoiries, faisait avec une incroyable volubilité ses remarques d’approbation ou de blâme.
Au moment où venait d’être rendu le jugement qui nommait les experts, ce vieillard s’approcha de lui, et, d’une voix douce, avec un sourire triste et sympathique :
— Voilà, dit-il, un mauvais jugement pour vous, monsieur Cerrulas.
Bien qu’il n’eût pas été élevé à l’anglaise, Pascal était fort peu accueillant pour les personnes qu’il ne connaissait pas.
— Mauvais, en effet, dit-il en se levant.
— Il ne faut pas vous trop désoler, le président est pour vous ; sans lui, le jugement était rendu aujourd’hui et contre vous ; c’est lui qui vous donne la chance des experts.
— Pardon, monsieur, dit Pascal avec surprise, comment savez-vous… et… ?
— Et qui je suis, n’est-ce pas, pour vous parler ainsi sans que nous ayons été mis en relations ? Si nous allons du même côté, je vais vous le dire, et peut-être cela ne vous sera-t-il pas inutile.
Ils descendirent ensemble le grand escalier du Palais, et par les quais ils se dirigèrent vers la Bastille.
— Vous êtes trop jeune, dit le vieillard, pour avoir vu les jeux en France, mais peut-être les avez-vous vus dans les villes d’eaux des bords du Rhin. Si cela est, probablement vous aurez été abordé par quelque pauvre diable ruiné, autrefois joueur heureux, maintenant sans un florin dans sa poche, qui vous aura proposé de mettre son expérience à votre disposition. Je suis ce pauvre diable, ce joueur, autrement dit, je suis un inventeur ruiné par la contrefaçon, qui depuis vingt ans plaide à Paris et dans toutes les cours d’appel de France. Je me nomme Cazassus, et votre père me connaît bien. Comment se fait-il que je ne l’aie jamais vu avec vous à l’audience ? lui aussi, il sait ce que c’est que les procès.
— Il le sait si bien, qu’il ne veut plus en entendre parler, et que c’est malgré lui que je plaide.
— Il a tort ; il faut maintenir son droit jusqu’au bout, monsieur, et, tant que j’aurai un souffle de vie, je défendrai le mien. Votre affaire est excellente.
— Vous la connaissez ?
— J’ai assisté à toutes les plaidoiries, comme j’assiste à toutes celles qui touchent à la contrefaçon. Je n’ai plus que cela à faire, puisqu’on m’a ruiné. Quand je suis certain qu’un des quatorze procès qui me restent ne sera pas appelé, je vais à la chambre du tribunal ou de la cour devant laquelle se juge une affaire de contrefaçon, et j’écoute : cela m’intéresse et me profite. J’ai suivi la vôtre, je la connais mieux que vous peut-être. Son côté fort est dans vos brevets, qui sont inattaquables en droit et en fait, je le soutiendrai contre qui voudra ; son côté faible est dans la position de vos adversaires. Cela a été mal emmanché par quelqu’un qui connaît peut-être très bien la procédure, mais qui ne connaît pas son Paris. Il fallait prendre tous les petits contrefacteurs et laisser en dehors Midoucet, c’est-à-dire Féline. Sans Féline, votre procès serait déjà gagné. Féline a pour lui les juges, vous n’avez pour vous que le président ; je suis aussi certain de cela que si j’avais assisté aux délibérations. Priez le bon Dieu qu’il ne meure pas un conseiller, car Féline ferait donner sa place à Des Molliens pour s’en débarrasser, et vos chances diminueraient de 80 pour 100.
— Avec de pareilles idées, comment osez-vous plaider ?
— Les hommes sont des accidents, et les accidents ne comptent pas dans l’ordre des choses ; les naufrages ont-ils jamais empêché personne de s’embarquer sur la mer ? D’ailleurs, il y avait des raisons pour que je perdisse les procès qui ont amené ma ruine, tandis qu’il y en a d’excellentes pour que je gagne ceux qui doivent me rendre la fortune. Quand vous jouez à la roulette, vous avez les probabilités contre vous, et cela ne vous empêche pas de jouer ; les probabilités ne vous empêchent pas davantage de plaider quand vous avez la conscience de votre droit et le sentiment de la justice. On rit quelquefois des plaideurs dans le monde, on a tort : le plaideur est un homme de courage qui lutte jusqu’au bout pour le triomphe de son idée. Et puis un mot, un rien peut vous faire gagner le procès le plus désespéré ; on trouve dans ces batailles des émotions dont on ne peut plus se passer une fois qu’on les a connues ; vous verrez.
Pascal fit la grimace, il en avait assez et il espérait bien en rester là.
— Oh ! oh ! dit Cazassus en hochant la tête, qui a bu boira, qui a joué jouera, qui a plaidé plaidera. D’ailleurs, vous êtes engagé dans une affaire qui vous conduira assez loin pour que vous ayez le temps d’épuiser toutes les émotions dont je vous parle, et vous ne déserterez pas, car vous avez conscience que la victoire, à la fin, sera pour vous. En cela, vous avez parfaitement raison.
Alors, ce singulier vieillard se mit à démontrer à Pascal comment et pourquoi il devait gagner son procès. Il l’avait dit : il le connaissait mieux que ceux qui le dirigeaient, et, sans notes, sans dossier, sans rien, il en démontrait le fort et le faible avec une netteté, une lucidité que Pascal eût bien voulu trouver chez Favas. Tout à coup, au milieu de ses explications, il s’arrêta ; sa voix s’était altérée et il avait pâli.
— Qu’avez-vous donc ?
— Oh ! rien, ce ne sera rien, tenez, asseyons-nous un peu, cela va se passer.
Ils étaient arrivés sur le quai Bourdon qui longe le Grenier d’abondance ; ils s’assirent sur un banc. Mais le repos ne lui rendit pas la force : la pâleur du visage augmenta encore et les lèvres se décolorèrent complètement.
— Entrons dans un café, dit Pascal, vous boirez un verre d’eau ; prenez mon bras, je vous prie.
Ils se dirigèrent vers la boutique d’un marchand de vin qui, faisant le coin du quai, ne se trouvait qu’à quelques pas.
— Un verre d’eau, dit Pascal en entrant.
— Non, interrompit le vieillard, pas un verre d’eau, un verre de vin, j’aime mieux cela ; l’eau… l’eau me fait mal au cœur.
Ce mot éclaira Pascal.
— Peut-être un bouillon vaudrait-il mieux.
Il n’y avait pas de bouillon, mais il y avait de la soupe aux choux.
— Si nous mangions une soupe aux choux, dit Pascal, qui, en réalité, n’était pas le moins du monde en appétit, je me sens faim.
— Vous serez peut-être sorti sans déjeuner ; c’est précisément ce qui m’est arrivé ce matin, et depuis je n’ai plus pensé que je n’avais pas mangé.
On servit une soupe aux choux que Cazassus mangea à lui seul, Pascal ne trempant sa cuiller dans son assiette que pour la forme ; puis, après la soupe, deux portions de gibelotte, et, après ces deux portions, deux autres encore : c’était pitié et plaisir tout à la fois de voir le vieillard dévorer.
— On mange assez bien chez ce marchand de vin ; si vous voulez, c’est ici que j’aurai le plaisir de vous rendre le dîner que vous m’offrez aujourd’hui. J’accepte encore un morceau de lapin, avec un peu de lard ; oui, je veux bien.
La pâleur avait disparu, le sang était revenu dans les lèvres, la vie s’était rallumée dans les yeux.
— Quand je suis arrivé à Paris, il y a trente ans, dit-il avec un sourire mélancolique, je croyais qu’on ne pouvait manger qu’au café de Paris ou au café Anglais, j’en ai rabattu.
Puisque le hasard lui mettait sous la main un homme qui avait acquis l’expérience des choses et des hommes de la justice parisienne, Pascal voulut en profiter. Sa cause maintenant dépendait des experts qui venaient d’être nommés. Quels étaient ces experts ?
— Vous avez trois experts, dit Cazassus qui ne se fit pas prier, mais, en réalité, vous n’en avez qu’un, Sédillon ; c’est lui qui inspirera, qui dirigera les deux autres ; cependant, je ne crois pas qu’il les mènera où il voudra, car je les crois honnêtes. Quant à Sédillon, c’est autre chose : si entre deux pauvres diables il garde toujours une droiture rigoureuse, il se laisse souvent gagner lorsqu’il sent un intérêt puissant à ménager. Vous êtes un homme de science, vous savez donc ce qu’il est comme savant ; il a un nom et une réputation, bien qu’il vous soit assez difficile, je pense, de comprendre par quelles découvertes, par quels travaux il les a gagnés ; mais ce que vous ne pouvez comprendre, vous qui ne le connaissez pas, je vais vous l’expliquer, moi, et cela avec d’autant plus de plaisir que c’est un intéressant personnage ; par intéressant, je veux dire curieux. Il y a plusieurs genres de savants ; par votre père, vous connaissez le savant de cabinet, celui qui travaille toute sa vie, trouvant sa joie et sa récompense dans le travail ; mais, à côté de celui-là, il y a le savant des salons et des antichambres ; c’est à ce genre mieux organisé pour la vie sociale qu’appartient Sédillon. Lorsqu’il est arrivé de Toulouse à Paris pour faire fortune, Sédillon, qui n’était que simple élève en pharmacie, a jeté un clair regard sur le monde, et il a vu tout de suite que la ligne droite, qu’on dit, dans les écoles, être le chemin le plus court d’un point à un autre, était bien moins favorable pour arriver vite que la ligne tortueuse dans laquelle on ne rencontre point de ces côtes dures que les honnêtes gens ne gravissent qu’à grands coups de collier. Il a pris la ligne tortueuse. À cette époque, la femme d’un magistrat influent était atteinte d’une maladie particulière aux coquettes de quarante ans, qui ne veulent pas se décider à vieillir. Le hasard introduisit notre Toulousain dans cette maison ; il était beau garçon et solide, sans préjugés, il plut à la dame, qui le prit pour son médecin. On les vit alors dans tous les endroits publics où se montre le monde à la mode ; jamais savant n’avait été si répandu, jamais amant n’avait été si assidu. La récompense ne se fit pas attendre : nommé préparateur de chimie dans une de ces écoles qui sont à la discrétion du ministre, Sédillon fut chargé de quelques expertises importantes ; il parlait bien, ne se laissait pas démonter par les avocats, venait très adroitement au secours du président ou du ministère public en tombant sur l’accusé ; il se fit un nom et une réputation. Le pied à l’échelle, il monta les échelons quatre à quatre, et se trouva bientôt en possession de deux ou trois places qui, sans lui donner un gros traitement, lui donnaient une importance dont il sut user pour sa fortune. L’annonce commençait à éclore, il lui fit rapporter de beaux fruits. C’est lui qui a attesté que le chocolat Minuit ne renfermait à l’analyse que du sucre raffiné mélangé à du beurre de cacao, ce qui constituait le chocolat de santé par excellence. Le thé Petit, examiné dans son laboratoire, a donné un produit d’une nature merveilleuse. La pâte Durandard doit sa vogue au rapport qu’il a fait à l’Académie de médecine, rapport qui est reproduit trois fois la semaine dans les dix grands journaux pendant la morte saison des annonces. Il s’est fait une spécialité par son habileté à découvrir dans les eaux minérales le principe salutaire qui doit faire la richesse du propriétaire des sources. Enfin, où il excelle, c’est dans les expertises qu’exigent les procès en contrefaçon : là, il n’a pas de rivaux. Personnellement, il m’a fait gagner trente-trois procès et il ne m’en a fait perdre qu’un ; pour être complet, il faut dire que mes trente-trois procès gagnés ne m’ont donné que 6 à 7000 francs de dommages-intérêts, tandis que mon procès perdu a laissé plus de 800 000 francs dans la poche de mon contrefacteur. Aujourd’hui, Sédillon, qui a places, argent, honneurs, aspire à une position politique qu’il obtiendra probablement autant par la souplesse de son talent que par celle de son échine. Si vous pouvez le servir dans ses visées, il sera pour vous ; sinon, pour Féline.
— Pourquoi le tribunal le choisit-il ?
— Parce que sa réputation l’impose ; mais, en lui adjoignant deux honnêtes gens, le tribunal a neutralisé sa mauvaise influence. Des deux, vous êtes certain d’en avoir un pour vous, c’est Ermès, qui est professeur aux Arts et Métiers, et qui, par principe, par habitude, par conscience, a toujours défendu les droits des inventeurs. Quant à l’autre, je crois qu’il sera neutre.
Malgré ces renseignements, en somme assez favorables, Pascal s’en revint chez lui peu rassuré : il eût mieux aimé que le tribunal prononçât lui-même : cette nomination d’experts lui semblait être une reculade, un moyen détourné pour mettre sur d’autres une responsabilité dont les juges n’osaient pas se charger.
Le soir, quand il put voir son père, qui, malgré l’ardeur continue avec laquelle il poursuivait ses travaux, ne manquait jamais de venir passer une heure avec Abeille pour se faire faire de la musique, il l’interrogea sur sa nouvelle connaissance.
— Cazassus, dit Cerrulas, si je le connais ! Qui ne le connaît ? C’est lui, je crois, qui m’a dégoûté des procès. Voilà un homme qui a débuté dans la vie avec 2 ou 3 millions de patrimoine et qui aujourd’hui meurt de faim, ruiné par les procès. Il était intelligent, il s’ennuyait, il s’est lancé dans l’industrie. Sans avoir rien inventé lui-même, il s’est associé avec des inventeurs, il a acheté des brevets. Les procès ont commencé et ne l’ont plus lâché. L’histoire de ces procès serait certainement la plus curieuse et la plus utile qu’on pût publier pour éclairer la question de la contrefaçon. Un jour, dans un procès intenté à propos de brevets sur les matières grasses, il fait condamner son contrefacteur à 700 000 francs de dommages-intérêts. La justice avait fait son devoir ; tout fier et tout joyeux, il va réclamer ce qui lui est dû par son contrefacteur, un des plus riches industriels de Paris. « Si vous voulez 30 000 francs dit celui-ci, je vous les donne ; si vous ne les voulez pas, vous n’aurez rien, je me mets en faillite. » Il n’obtint que 50 000 francs, heureux encore de cet arrangement. Une autre fois, à propos d’un procès qui durait depuis quatorze ans et qui avait épuisé toutes les juridictions de Paris et de la province, il gagne ; les dommages-intérêts s’élèveront à plusieurs millions, et cette fois il sera payé, car ses contrefacteurs sont à la tête du commerce français, ils occupent de grandes positions, ils ne peuvent pas faire faillite. Ah bien, oui ! Les adversaires invoquent les dispositions de la loi et réclament à leur profit les bénéfices de la prescription de trois ans acquise aux délits de police correctionnelle ; leur prétention est admise ; au lieu de quatorze années de dommages-intérêts, il n’obtient que trois ans ; et, comme son brevet n’a plus qu’une année de durée, les quinze années que la loi garantissait à son invention se réduisent à quatre. Eh bien, tout cela ne l’a pas découragé ; il va, vient, plaide avec une persévérance admirable ; il loge dans une carrière, il mange des trognons de chou, mais peu importe ; il y a un mot dans tel jugement qui le fera réformer, tel arrêt sera cassé. Si je le connais !
Le jugement qui nommait les experts disait que les parties seraient entendues ; cependant, quand Pascal se présenta, on refusa de le recevoir.
Cela donna lieu à une nouvelle instance, on plaida, on répliqua ; les audiences succédèrent aux audiences et les choses s’embrouillèrent si bien que Pascal lui-même finit par n’y plus rien comprendre.
Un jour que les deux avocats avaient ressassé dix fois les mêmes arguments dans les mêmes termes et qu’ils semblaient prêts à recommencer, Pascal, qui était assis derrière Favas, eut un mouvement d’impatience et il se leva en étendant la main comme pour demander la parole.
— Vous avez quelque chose à ajouter, dit le président Des Molliens ; avancez à la barre.
Très ému, mais cependant décidé, Pascal fit quelques pas en avant.
— Mes adversaires soutiennent, dit-il, que nous n’avons rien inventé, et que, longtemps avant la prise de nos brevets, ils fabriquaient les mêmes produits que les nôtres ; ils soutiennent aussi qu’ils ont abandonné cette fabrication parce qu’elle ne donnait que de mauvais résultats. Il me semble qu’il y a un moyen bien simple de trouver la vérité. Que le tribunal ordonne la communication des livres de M. Midoucet : si ces livres montrent qu’avant la prise de nos brevets, M. Midoucet achetait les matières premières nécessaires à la fabrication de notre noir, il aura gagné ; si, au contraire, ses livres ne font pas cette preuve, il aura perdu.
— À huitaine, dit le président.
Mais Pascal insista, et il obtint enfin qu’à la prochaine audience les livres de Midoucet seraient déposés sur le bureau de justice.
— Voilà un coup de maître, dit Cazassus en serrant la main de Pascal ; les jeunes gens ont des inspirations qui gagnent les batailles ; vos adversaires sont perdus.
Quand Pascal, tout fier de ce triomphe, le raconta à son père, celui-ci hocha la tête.
— Ne te flatte pas trop, cette communication n’aura pas lieu.
— C’est impossible, il faudra bien qu’ils obéissent au tribunal.
— Ils n’obéiront pas ; comment, par quels moyens empêcheront-ils cette communication, je n’en sais rien ; mais ce que je sais, ce que je sens, c’est qu’elle ne se fera pas.
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