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Chapitre 19

L’époque des concours du Conservatoire approchait, et Abeille attendait ce moment avec autant d’impatience et d’inquiétude que son frère attendait le jour où le tribunal se déciderait à prononcer son jugement.

Pour tous les deux, concours aussi bien que jugement avaient la même importance.

Sans connaître exactement par le détail la situation de son frère, Abeille sentait qu’elle était mauvaise. Elle avait vu tant de fois, en ces derniers temps, Pascal se promener anxieusement dans le jardin les samedis de paie, pendant que Scouflers était parti en recette ; elle avait été si souvent témoin de ses préoccupations sombres les 15 et 30 du mois, ces deux dates fiévreuses pour les commerçants gênés ; elle avait tant entendu parler d’échéances, de consignations, de protêts, qu’elle ne se laissait plus tromper par les paroles rassurantes qu’il lui disait en s’efforçant de sourire, lorsqu’elle l’interrogeait.

Dans ces conditions, elle avait voulu prendre à sa charge les dépenses de la famille, et ne laisser à son frère d’autres soucis que ceux que lui donnaient sa fabrique et ses procès.

La tâche était lourde, car, depuis l’installation de Laure à Paris, leur vie n’était plus celle d’autrefois : on avait pris une femme de ménage qui venait préparer les repas, et maintenant on ne mangeait plus en se promenant ou en travaillant, mais on se mettait sérieusement à table devant un vrai couvert ; entre ces nouvelles habitudes et les anciennes, il y avait pour eux les mêmes différences que pour Laure entre ce qu’elle avait quitté à Condé et ce qu’elle avait trouvé à Paris.

Naturellement ce nouveau genre de vie coûtait plus cher que l’ancien. Laure, il est vrai, avait voulu, en arrivant dans cet intérieur dont elle connaissait la détresse, lui venir en aide par son travail et alléger ainsi les dépenses qu’elle lui imposait ; mais que peut faire une femme qui n’a jamais travaillé pour vivre ? Elle avait reçu ce qu’on est convenu d’appeler une brillante éducation : elle jouait du piano très agréablement ; on avait plaisir à l’entendre chanter ; elle écrivait des billets tournés avec gentillesse, et, sans y mettre trop de complaisance, on pouvait louer ses ouvrages de tapisserie, qu’elle faisait d’inspiration, en respectant la loi du contraste simultané des couleurs.

Mais après ? Entre le talent d’un amateur et celui d’un artiste ou d’un artisan, il y a une distance dont le monde ne soupçonne pas la largeur. Qu’elle donnât des leçons, il n’y fallait pas songer, car, si elle avait daigné apprendre ce qu’il y a d’agréable dans la musique, elle ignorait absolument la partie théorique et abstraite indispensable pour le professorat. On avait donc longuement discuté la question de savoir à quoi pouvait s’employer sa bonne volonté, et l’on s’était arrêté à la tapisserie ; encore son ouvrage manquait-il de cette régularité et de ce fini qui ne s’acquièrent que par un long métier, de sorte qu’en travaillant assidûment du matin au soir, elle n’arrivait pas à gagner plus de 25 francs par mois.

25 francs ajoutés aux 80 francs qu’Abeille gagnait par ses leçons, cela donnait un total de 105 francs ; or, de ces 105 francs à ce qui lui était strictement nécessaire pour faire marcher la maison, il s’en manquait de 80 francs ; il fallait donc qu’elle trouvât un moyen de se les procurer ; alors, son budget des recettes s’équilibrerait avec son budget des dépenses, qui s’établissait ainsi : d’abord, elle prélevait 15 francs pour les cigares de son père. À ses yeux, c’était la dépense première, celle qui devait passer avant toutes les autres, car, bien que le plus souvent il mâchonnât entre ses dents un bout de cigare non allumé, exactement comme il eût mâchonné un morceau de bois ou une fleur, il arrivait des jours où il fumait du matin au soir, et, pour ces jours de désespérance, il fallait qu’il eût un engourdissement ou une distraction à sa fièvre.

Ces 15 francs prélevés, elle en prenait 20 autres pour la femme de ménage ; puis enfin 140 pour les dépenses de la maison ; en tout 175 francs ; il lui restait donc 10 francs pour elle ; or, 10 francs c’était presque une fortune ; en tout cas, c’était plus qu’elle n’avait besoin, car il ne pleut pas tous les jours, et, en se levant matin, en marchant vite, on peut facilement faire l’économie d’un omnibus, même quand on va de l’extrémité du faubourg Saint-Antoine au Conservatoire.

Pendant longtemps, elle avait inutilement cherché le moyen de gagner ces 80 francs, et elle commençait à désespérer, lorsque sa maîtresse au Conservatoire, madame Raphélis, lui avait trouvé une pension dans laquelle on donnait 100 francs par mois pour six heures de leçon par jour, trois fois chaque semaine. On n’exigeait du professeur qu’une seule condition, qui était d’avoir eu une première médaille au Conservatoire. Cette première médaille fait bien sur le prospectus, elle inspirait confiance aux parents et les décidait à payer sans trop grogner des leçons comptées à raison de 15 francs par mois.

Il fallait donc tout d’abord obtenir cette première médaille qui devenait ainsi non seulement une question d’amour-propre, mais encore et surtout une question de pain quotidien.

Heureusement, le succès paraissait assuré, et madame Raphélis elle-même n’en doutait pas : c’était sur Abeille qu’elle comptait pour soutenir l’honneur de sa classe. Aussi la soignait-elle tout particulièrement. C’est chose ordinaire et naturelle que ces soins d’un professeur pour son meilleur élève, pour celui qui dans la bataille sera son porte-drapeau, et qui, à un moment donné, devenant un second lui-même, sera le représentant de ses idées ou de son talent. Mais, chez madame Raphélis, il y avait pour Abeille quelque chose de plus vif et de plus tendre que le sentiment toujours un peu sec et égoïste d’un professeur pour son élève.

C’était une âme délicate, passionnée pour la musique, et qui aimait le piano parce qu’il était la voix exprimant le plus intimement pour elle ses espérances ou ses rêves en leur donnant un corps et la vie. Toute autre manifestation de la pensée que celle qui se faisait par la musique, était pour elle incomplète ; ordinairement recueillie, peu expansive, elle n’était connue que de ceux qui l’avaient entendue dans ses heures de confidences ou d’épanchement, encore le nombre de ceux-là était-il fort restreint, car elle avait horreur de l’extériorité, de la publicité ordinairement si chère aux musiciens, et elle ne se livrait que dans l’intimité pour ceux qu’elle aimait ou qu’elle jugeait dignes d’elle.

En trouvant dans Abeille une nature qui avait avec la sienne plusieurs points de ressemblance, elle s’était prise pour elle d’un sympathique intérêt qui à la longue était devenu une sorte de maternité artistique. Parmi les jeunes filles qui suivent l’enseignement du Conservatoire, il en est un certain nombre qui ne sont point le dessus du panier de la flore parisienne : élevées grossièrement et souvent en même temps prétentieusement, elles ne sont guère dignes que d’une éducation mécanique, et, quand elles l’auront reçue, elles ne pourront entrer dans la vie que pour travailler obscurément dans une situation besogneuse ou briller insolemment autour du Lac sur les coussins capitonnés d’un huit-ressorts ; et cela, pour les unes comme pour les autres, selon les hasards d’un nez retroussé ou épaté. Quand, parmi ces jeunes filles, il s’en rencontre une douée d’une nature supérieure, c’est une bonne fortune pour le professeur qui aura dans sa classe un esprit à qui il pourra adresser ces délicatesses intimes qu’on trouve souvent et que bien souvent aussi on laisse perdre faute d’une oreille digne de les recevoir. Par là avait commencé la sympathie de madame Raphélis pour son élève ; par là elle s’était accentuée : Abeille serait son enfant, elle serait dans l’art ce qu’elle-même n’avait pas pu être, elle serait son ouvrage, elle serait son succès et sa gloire.

Le morceau de concours était un concerto de Field, ce musicien anglais doux et poétique comme un paysage de son pays : Abeille le jouait exactement comme sa maîtresse, c’est-à-dire avec un sentiment profondément sympathique qui remuait le cœur et ouvrait la source des larmes. Cependant, elle le travaillait toujours, car ce qu’il faut pour un morceau de concours, ce n’est pas le savoir bien ni très bien, c’est le savoir cent fois trop bien.

Sept ou huit jours avant le moment décisif, comme elle arrivait un matin chez madame Raphélis et se disposait à s’asseoir au piano, celle-ci l’arrêta :

— Dites-moi donc, mignonne, fit-elle en venant s’accouder sur le piano, quelle toilette comptez-vous mettre ?

— Ah ! je ne sais pas ; j’ai une robe de soie bleue qui m’a été donnée par mon frère, je crois qu’elle sera bonne. Mais, si vous voulez, je vais vous jouer mon concerto, parce que, vous savez, la phrase de chant ne va pas. Mon père me disait hier qu’en écoutant cette phrase, il lui semblait voir un beau paysage mélancolique de l’Angleterre, avec un saule qui se penchait en pleurant sur la rivière – et secouait le flot quand le vent soupirait ; le saule dont parle Tennyson :

One willow over the river wept,

And shook the wave as the wind did sigh ;

moi, je ne vois rien de toutes ces belles choses, et c’est probablement parce que je n’y mets pas le sentiment. Voulez-vous que nous essayions ?

— Vous jouez votre concerto aussi bien que possible, soyez tranquille ; c’est de votre robe qu’il s’agit maintenant : il faut que vous soyez charmante et distinguée.

— Je vous assure que ma robe bleue est très distinguée, avec des nœuds aux manches, je crois…

— Est-ce que vous tenez beaucoup à cette robe bleue ?

— J’y tiens parce que je l’ai, et qu’alors il n’est pas nécessaire d’en acheter une autre.

— J’avais rêvé pour vous une robe en alpaga blanc, avec un simple velours noir dans les cheveux. Vous auriez été tout à fait charmante et certainement la plus gracieuse et la plus jolie ; il faut penser, ma mignonne, que vous allez paraître devant un jury qui sera aussi sensible aux agréments de votre personne qu’au mérite de votre jeu. Cela ne devrait pas être, mais enfin cela est.

— C’est bien cher, une robe d’alpaga ?

— Une quarantaine de francs.

— Quarante francs !

Le ton avec lequel furent prononcés ces deux mots apprit à madame Raphélis quelle valeur Abeille donnait à quarante francs.

— Je pourrais vous faire acheter l’étoffe par la maison de commerce de mon mari, dit-elle, et votre premier mois d’appointements à la pension la paierait ; n’est-il pas agréable que ce soit précisément cet argent qui serve à vous faire obtenir votre prix ? Quant à la façon, je vous demande de m’en charger ; vous savez comme je suis personnelle, je ne crois qu’à ma couturière. Maintenant supposons que vous avez votre robe d’alpaga blanc ; vous êtes venue vous habiller ici, je vous ai fait coiffer par mon coiffeur, qui, au lieu de serrer vos beaux cheveux comme vous les serrez vous-même, les a disposés à votre avantage. Votre tour est arrivé ; vous entrez ; le piano est disposé comme celui-ci : là est le tabouret, là-bas est le jury ; montrez-moi un peu comment vous vous avancez et comment vous vous placez. Allez à la porte, je vous prie.

Abeille alla à la porte, puis, traversant rapidement le salon, elle se laissa tomber sur le tabouret, et attaqua aussitôt le concerto.

— Arrêtez donc, s’écria madame Raphélis en lui prenant la main.

— Mais le concerto ?

— Je vous ai dit, mon enfant, qu’il n’était pas question du concerto ; il ne s’agit pas d’être une bonne musicienne, mais d’être une jolie jeune fille ; pensez donc à cela ; vous devez plaire aux yeux autant qu’à l’oreille ; si les yeux sont prévenus contre vous, l’oreille n’écoutera pas. À voir comment une femme s’assoit au piano et se présente, on dit : « Elle va jouer en petite fille », ou bien l’on sent qu’elle va jouer en artiste.

Abeille avait la délicate fierté des gens pauvres : elle était pénétrée de reconnaissance pour les offres de sa maîtresse, mais elle ne pouvait se décider à accepter un service d’argent ; l’idée de devoir quarante francs à madame Raphélis l’épouvantait.

Elle se résigna donc à les demander à son frère, mais elle dut s’y reprendre à dix fois pour en avoir le courage.

Enfin le jour du concours arriva ; ces concours du Conservatoire sont de deux sortes : les uns se font publiquement dans la salle des concerts, et l’assistance juge en appel, pour ainsi dire, les décisions du jury, les autres ont lieu à huis clos, dans une salle plus petite, où se trouvent seulement le jury, les professeurs et l’élève. Abeille, qui suivait une classe de clavier, avait un concours à huis clos.

Lorsque Abeille arriva rue du Faubourg-Poissonnière, elle était ravissante dans sa robe blanche ; c’était madame Raphélis elle-même qui l’avait habillée, et elle avait pris plus de soin de la toilette de son élève chérie que de la sienne propre. Déjà la salle sombre dans laquelle les élèves attendent leur tour était remplie ; il y avait là des jeunes filles au maintien modeste, à la toilette simple, qui restaient silencieuses et émues ; il y en avait d’autres qui traînaient leurs robes à queue et qui semblaient dire hautement : « Une jeune personne qui, comme moi, a su trouver de bons protecteurs, ne peut pas rater son prix ; vous allez voir. » Il y avait les mères, bien plus curieuses à étudier que les jeunes filles.

Abeille, qui n’avait personne pour lui tenir compagnie, alla se mettre dans un coin ; son numéro d’ordre n’étant pas un des premiers, elle avait assez longtemps à attendre : son cœur battait fort et ses mains tremblaient.

Tout à coup, il se fit un grand mouvement dans la salle, un des jurés venait d’entrer. Ce juré, qui était un pianiste célèbre, ne manquait jamais de venir passer l’inspection de celles qu’il allait bientôt juger ; mais, à vrai dire, c’était dans un tout autre but que de les encourager par une bonne parole : son faible était si bien connu qu’on n’avait jamais voulu lui donner une classe de femmes ; toujours on lui avait proposé une classe d’hommes que toujours il avait refusée : il se rattrapait au moment des concours.

À peine avait-il ouvert la porte, qu’une jeune fille s’élança vers lui, et, lui sautant au cou ni plus ni moins que si elle eût été seule :

— Vous me donnerez quelque chose, n’est-ce pas ? dit-elle en l’embrassant. Je ne tiens pas à un prix, mais une toute petite médaille qui fasse mettre mon nom dans les journaux.

Fort peu satisfait de cette démonstration publique, il la repoussa doucement sans répondre et commença sa tournée, faisant des compliments aux mères, disant des drôleries aux jeunes filles. Arrivé devant Abeille qu’il n’avait pas vue, il s’arrêta. Il ne la connaissait pas et il était frappé par sa grâce et son maintien discret.

— Et vous, mon enfant, comment vous nommez-vous ? dit-il en lui prenant la main dans les siennes.

Abeille répondit doucement.

— C’est donc vous qui êtes le Chérubin de madame Raphélis ? Elle a bon goût, vous êtes charmante ; on dit que vous avez beaucoup de talent, nous allons juger de cela ; comptez sur moi, et, si vous voulez que je vous conseille, venez chez moi, je serai très heureux de vous donner des leçons ; vous viendrez, n’est-ce pas ?

Abeille, troublée bien plus par le ton de ces paroles que par leur sens, dégagea vivement sa main, et, reculant jusque contre une grande armoire pleine de musique :

— Je vous remercie, dit-elle, j’ai madame Raphélis. Au moment où elle prononçait ce mot, madame Raphélis entrait dans la salle.

— Eh bien, dit le juré en allant au-devant d’elle, je vous adresse mon compliment ; vous ne nous ferez donc toujours que des sauvages ; avec une figure d’ange comme celle-là ? Quel crime !

Et il sortit.

— Mon enfant, dit madame Raphélis à voix basse, nous avons un mauvais jury ; le style de Chopin ne sera pas en honneur aujourd’hui. Et si vous voulez prendre ces manières excentriques que je vous ai toujours défendues, prenez-les ; moins de finesse de sentiment, des nuances heurtées, plus de fougue dans les traits ; livrez-vous à tous vos caprices de ce côté ; il ne s’agit pas de discrétion et de dignité, il faut triompher. Bon courage !

Les numéros passèrent les uns après les autres, et enfin on arriva à celui d’Abeille. Elle entra dans la salle, traversa l’estrade, s’assit devant le piano sans voir, il lui sembla qu’elle était morte. La voix de madame Raphélis la ranima :

— Courage, ma mignonne, courage !

Elle eût dû jouer un morceau brillant, peut-être eût-elle pu se faire violence et réagir contre son émotion ; mais elle avait au contraire à interpréter une œuvre de sensibilité et de grâce voilée : elle s’abandonna à son sentiment, malgré les recommandations de sa maîtresse.

On s’est souvent apitoyé sur le sort des malheureux juges d’un concours de musique qui, pendant cinq ou six heures, sont obligés d’écouter le même morceau. S’ils écoutaient toujours, leur situation serait en effet assez pitoyable ; mais ils ont des moments de distraction ou d’occupation qui soutiennent leurs forces. Abeille, sans qu’elle s’en doutât, était tombée dans un de ces moments-là.

— Est-ce que cette petite Cerrulas, dit un des jurés, est la fille du Cerrulas qui a des procès en contrefaçon ?

— Oui ; pourquoi cela ?

— Elle m’a été recommandée, très recommandée ; ce sont, paraît-il, des intrigants, ces Cerrulas ; laissez-moi écouter celle-là.

Pendant qu’il se posait le menton sur une main et regardait Abeille, son interlocuteur se penchait vers son voisin, qui, un crayon aux doigts, s’amusait à dessiner la charge de toutes les élèves qui défilaient devant lui.

— Vous n’êtes pas venu hier à la répétition du ballet ?

— Non.

— Vous avez eu tort ; il y a une petite fille, élève de Barbette, qui est une merveille.

— Ne vous enflammez point ; je la connais, elle n’est ni pour vous ni pour moi.

Sans se laisser distraire par cette conversation, un autre des jurés continuait le travail qui l’occupait. Peu sensible aux grâces des petites filles, celui-là, qui était un honnête Allemand appartenant au genre du rat des bibliothèques faisait des traductions de vieille musique, tandis que son voisin, qui avait la spécialité de présider les séances des orphéons, écrivait ses rapports. Près d’eux, le juré qui avait été rendre visite à Abeille écrivait aussi, mais des rapports d’un tout autre genre. Il prenait des notes consciencieusement sur chaque élève, seulement en se penchant par-dessus son épaule on pouvait voir que ces notes ne s’appliquaient guère au talent de l’élève ; voici celle qu’il avait commencée sur Abeille : « Abeille Cerrulas, dix-sept ans, sept mois, charmante, mais sauvage ; des yeux pour la perdition d’une âme ; serait irrésistible avec une petite rose sur… »

Abeille cependant continuait son concerto ; jamais pour madame Raphélis elle n’avait joué avec tant d’âme.

— C’est parfait, dit-elle quand le morceau fut achevé.

Elle se tira aussi bien du morceau à déchiffrer ; seulement, son émotion était si poignante, qu’elle l’exécuta dans un mouvement de casse-cou ; une faute ou une hésitation, elle était perdue ; elle arriva heureusement au bout.

Madame Raphélis l’emmena avec elle déjeuner : à ses yeux, le succès était certain. Cependant, lorsque après la séance on proclama le résultat du concours, Abeille ne se trouva avoir qu’une troisième médaille.

— Ma pauvre mignonne, dit madame Raphélis en lui prenant la main, c’est sur moi qu’on frappe autant que sur vous. Nous avons des ennemis. Je vais vous reconduire à votre père et m’excuser auprès de lui.

Au moment où ils sortaient, le jury sortait aussi. Il y avait d’autres mécontentes et qui ne semblaient pas disposées à prendre dignement leur défaite. Une vieille femme, qui avait toute la tournure d’une portière endimanchée, barra le passage aux jurés.

— Voilà donc ce que c’est que le huis clos, dit-elle en levant le poing, ça vous permet toutes vos vengeances et vos faveurs. Si mon Ursule avait voulu, elle en aurait eu aussi, des protecteurs ; vous, là-bas, si on vous avait écouté, elle aurait son prix aujourd’hui. – Viens, mon Ursule, ça n’empêche pas que tu as plus de talent que toutes celles-là ; mais on a des talents honnêtes dans notre famille, ce n’est pas de ça qu’il faut ici. L’année dernière, vous avez fait mourir une jeune fille par vos injustices ; nous, nous ne mourrons pas, mais nous vous disons votre fait, et sans peur, entendez-vous ? sans peur.

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