Chapitre 21
Ce qu’il y avait de cruel dans sa situation financière, c’est qu’à chaque effort qu’il faisait pour la soutenir, son père répondait par une dette nouvelle ou un engagement imprévu.
Les avertissements, les prières d’Abeille, les rebuffades de Scouflers, rien n’avait agi ; quand Cerrulas avait besoin d’un produit ou d’une machine pour une nouvelle expérience, il l’achetait comme si la bourse de son fils était inépuisable.
C’était seulement pour faire ces acquisitions qu’il consentait à quitter la rue de la Sablonnière ; alors, on le voyait brosser son habit et prendre son chapeau qu’il ne posait jamais sur sa tête, il est vrai, mais qu’il portait à la main en le balançant comme d’autres balancent une canne ou un parapluie : si le balancement était doux et horizontal, c’est que les choses marchaient bien ; si au contraire il était brusque et perpendiculaire, c’est qu’elles marchaient mal.
Scouflers ne s’y trompait pas, et, quand il le voyait traverser la cour et passer devant la fenêtre de son bureau, il savait qu’on lui présenterait bientôt une facture qu’il chiffrait à peu près.
— Bon ! disait-il, M. Cerrulas va nous en donner aujourd’hui pour 200 francs. Monsieur Pascal, passez-moi le livre des échéances, je vous prie, que j’y mette un papier ; il y en a déjà deux, ça fera trois ; trois ! et 4000 francs que nous avons à payer, voulez-vous me dire sur quoi vous comptez ?
— J’aviserai.
— Écoutez, monsieur Pascal, l’expérience d’un vieux bougon ; vous vous perdrez à ce jeu-là ; vous avez déjà fait des tours de force extraordinaires, mais dans le métier des tours de force on se casse toujours les reins.
Pascal fut donc obligé, quoi qu’il lui en coûtât, de recourir à une mesure radicale. C’était chez MM. Herlofson que son père prenait les produits et une grande partie des appareils dont il avait besoin : ces riches commerçants, qui avaient autrefois englouti une bonne partie de la fortune de madame Cerrulas, avaient refusé tout crédit à Cerrulas quand celui-ci s’était trouvé ruiné, ne consentant à lui faire une fourniture que lorsqu’il la payait ; mais, quand la fabrique de noir s’était fondée, ils étaient revenus à des conditions plus libérales : ils livraient chez Cerrulas ce que celui-ci commandait, et ils faisaient présenter les factures chez Pascal.
Lorsque la dure nécessité força celui-ci à agir, il alla les trouver, et il leur demanda de ne plus rien fournir à son père que contre argent comptant.
— Mon père ne tient aucune note de ses engagements, dit-il la rougeur au front, et souvent ses factures me tombent à des époques où elles me gênent.
— C’est agir en sage commerçant, dit M. Herlofson l’aîné, que de prendre d’avance ses mesures. Si M. Cerrulas avait eu vos précautions, il serait dix fois millionnaire aujourd’hui.
C’était un jeudi que Pascal s’était résolu à cette démarche qui l’avait encore plus peiné qu’humilié ; le vendredi matin, Cerrulas traversa la cour son chapeau à la main, le balançant perpendiculairement par un mouvement saccadé.
— Voilà M. Cerrulas qui va chez les Herlofson, dit Scouflers.
Pascal attendit qu’il fût sorti ; puis, à son tour, traversant la cour, il alla chercher Abeille, qui, précisément, était à la maison.
— Chère petite sœur, dit-il, il faut que tu viennes avec moi au bureau ; notre père, qui est sorti, va bientôt revenir ; nous allons peut-être avoir tous deux une discussion pénible, je veux que tu sois là.
Il lui expliqua le moyen auquel il avait dû recourir.
— Et tu l’as laissé sortir ! s’écria-t-elle. Ah ! Pascal !
— Il fallait que MM. Herlofson eux-mêmes le refusassent ; je l’aurais prévenu, il ne m’aurait pas cru. Mais, sur un point, rassure-toi : si MM. Herlofson ne lui accordent pas crédit comme à l’ordinaire, ce n’est pas par manque de confiance en lui, c’est par crainte dans ma solidité ; je serai seul en cause. Au moins sa dignité sera ménagée.
— Comment as-tu pu te résigner à pareille chose ? Empêcher ses expériences, c’est empêcher sa découverte ; demain peut-être, il aura trouvé.
— Peut-être ! Tandis que, s’il continue, demain je serai, moi, certainement en faillite. Crois bien, ma petite Abeille, que je n’ai pas pris une pareille résolution sans un rude combat ; tout ce que tu pourrais me dire, je me le suis déjà dit, et plus durement que tu ne pourrais le faire, car, si je suis ici, si cette fabrique existe, c’est à lui, et à lui seul que je le dois ; si je l’entrave aujourd’hui dans son travail, c’est qu’il le faut : je ne dois pas me laisser ruiner, ni pour lui, ni pour toi, ni pour Laure. Ma tâche est lourde, soutiens-moi, ne m’accable pas.
Cerrulas ne fut pas longtemps sorti, on le vit bientôt revenir, le balancement de son chapeau s’était encore accéléré. Il entra dans le bureau où se trouvaient réunis Abeille, Pascal et Scouflers.
— Je viens de chez Herlofson, dit-il, et j’ai appris là d’étranges choses.
Pascal baissa la tête comme s’il s’attendait à une accusation de faux ou d’escroquerie.
— Il paraît, continua Cerrulas, qu’on fait courir sur ta solvabilité des bruits inquiétants, c’est une manœuvre de Féline.
— Vous savez que je suis très gêné ; il n’est donc pas étonnant qu’on me regarde comme perdu.
— Tu prends philosophiquement la chose ; sais-tu que ces bruits peuvent en effet te perdre ? en tout cas, ils vont t’enlever ton crédit. Herlofson vient, pour commencer, de me refuser une fourniture, en me disant qu’il était trop engagé avec toi et qu’il ne ferait plus d’affaires qu’au comptant. Il faudrait aviser à cela ; tâche de savoir d’où viennent ces bruits, ce qui leur a donné naissance, tu pourras alors les faires démentir.
— Cela serait difficile s’ils n’étaient pas fondés ; mais ils le sont, que faire ?
— Cherche, cours, remue-toi ; il ne faut pas que tu restes dans cette situation fâcheuse. En attendant, donne-moi 400 francs ; j’en ai besoin pour une expérience.
— Scouflers, dit Pascal, n’osant pas prendre pour lui tout seul la responsabilité d’un refus, est-ce que vous avez de l’argent en caisse ?
— 54 francs ; avec cela, je ne peux pas faire 400 francs.
— Et dans ta caisse ? dit Cerrulas.
— Ma caisse est plus à sec encore.
— Cependant, il me faudrait cet argent ; cela est très important pour mon expérience d’abord qui est tout à fait décisive, et aussi pour toi, car, si je ne retourne pas chez Herlofson avec de l’argent comptant, cela sera pour eux un indice qui confirmera leur craintes d’une façon fâcheuse ; ils ne s’en tairont pas, et ces 400 francs pourront te coûter cher.
— Je sens bien ces raisons, mais je n’ai pas ces 400 francs et ne sais où les trouver.
— Un commerçant trouve toujours 400 francs.
— Quand il est dans une certaine position, oui, mais dans la mienne ?
— Mon cher Pascal, il ne faut pas t’exagérer le mal ; avec un peu d’adresse, tu peux très bien t’en tirer.
Pascal souffrait de cette insistance de son père et surtout des moyens qu’il employait ; quant à Abeille, pourpre de honte, oppressée par l’émotion, elle tenait ses yeux baissés sans oser les relever. Scouflers seul avait un sourire satisfait : enfin on allait résister ; son argent personnel eût été en jeu qu’il n’eût pas été plus heureux.
— Mon cher père, dit Pascal, il m’en coûte de vous refuser, mais je ne puis faire autrement, je n’ai pas ces 400 francs et je vous prie d’attendre un peu.
À ce moment, un client entra dans le bureau ; Cerrulas fit un signe à sa fille et tous deux sortirent, mais ils ne rentrèrent pas chez eux, et par la fenêtre on les vit se promener dans la cour de la fabrique. Cerrulas ne se regardait pas comme battu, et il comptait revenir à la charge. Tant qu’il n’avait pas obtenu la chose qu’il voulait, il était d’une persévérance que rien ne rebutait, que rien ne lassait : il renonçait seulement à ce qu’il tenait, jamais à ce qu’il poursuivait.
Ce client qui venait d’entrer était un raffineur resté fidèle à Pascal : il habitait les Ardennes, et, de passage à Paris en ce moment, il avait voulu faire quelques recommandations à son fournisseur.
Les explications traînèrent en longueur ; cependant, Cerrulas ne s’éloigna pas ; de temps en temps il passait devant la fenêtre et regardait dans le bureau.
Enfin, lorsqu’il eut donné toutes ses recommandations, lorsqu’il se fut fait raconter le procès en contrefaçon, lorsqu’il eut longuement expliqué lui-même les tentatives dont on l’avait assailli pour le faire entrer dans la ligue organisée par Féline, tentatives auxquelles il n’avait pas cédé, il se leva ; mais, avant de sortir, il tira son portefeuille.
— Puisque je suis ici, dit-il, je vais en profiter pour régler mon compte avec vous. D’après mes écritures, je vous redois 1445 francs ; est-ce exact ?
— Parfaitement, répondit Scouflers, après avoir consulté le grand-livre.
— Eli bien, faites-moi un reçu de cette somme, je vais vous la donner ; cela nous épargnera des écritures et me débarrassera d’autant.
Au moment où les billets étaient étalés sur la table de Scouflers, Cerrulas montra sa tête derrière la fenêtre de la cour, et Pascal vit ses yeux s’allumer. Il avait aperçu les billets : maintenant la difficulté de refuser les 400 francs allait se trouver singulièrement aggravée. Cependant, il ne fallait pas céder, ou alors il faudrait céder toujours.
À peine le raffineur était-il sorti que Cerrulas rentra ; Abeille l’accompagnait ; elle ne l’avait pas quitté, sentant bien qu’il allait se passer quelque chose de grave.
— Voilà un argent, dit Cerrulas en allongeant la main, qui arrive à propos.
Mais, plus prompt que lui, Pascal posa la main sur la liasse des billets de banque.
— Je ne puis vous le donner, dit-il d’une voix étranglée.
Cerrulas le regarda un moment, comme s’il ne comprenait pas.
— Alors, dit-il enfin, ton refus de tout à l’heure ne tenait pas au manque de fonds, c’était chez toi l’effet d’une résolution ; tu trouves que je te coûte trop cher, et tu veux enrayer les dépenses du père prodigue. Voilà qui est d’un fils sage.
— Oh ! père ! dit Abeille en allant au vieillard qu’elle voulut prendre dans ses bras.
Mais il la repoussa doucement.
— Laisse, dit-il, ton frère sait compter ; toi, tu ne sais que te dévouer, tu ne peux rien comprendre à tout ceci.
Puis, se tournant vers Pascal :
— Si vous savez calculer avec vos intérêts, dit-il, je le sais aussi, moi, quand cela est nécessaire. Calculons donc tous deux. En vous donnant mes brevets, je n’ai pas voulu faire une opération financière ; cependant, je n’avais qu’un mot à dire pour qu’un acte intervînt entre nous, lequel acte m’eût constitué une part dans vos bénéfices ; certes, à ce moment, cela vous eût paru équitable à vous et à M. Charlard ; vous m’auriez encore très probablement remercié de ma générosité. Je ne l’ai pas fait, et je vous ai offert ce que je pouvais vous donner ; mais, puisque je vous avais associé à mon travail, il me semblait que vous voudriez m’associer au vôtre ; cela m’avait paru si naturel, que j’avais jugé inutile d’en parler, je croyais vous connaître, je vois que je m’étais trompé.
— Mon père ! s’écria Pascal.
Mais Cerrulas ne le laissa pas continuer.
— Je suis un vieux fou, j’aurais dû penser qu’étant un savant officiel, vous arriveriez un jour à mépriser le travail de votre père, qui n’est, lui, ni savant ni officiel ; ce jour s’est levé. Ah ! Pascal ! il éclaire d’une triste lumière votre ingratitude ; vous me faites bien du mal.
Plusieurs fois Pascal avait essayé de placer un mot, mais le vieillard parlait avec une indignation si violente, qu’il avait été impossible de l’interrompre ; cette idée d’ingratitude lui serra le cœur, et il s’arrêta un moment.
— Mon père, dit Pascal en se levant vivement et en se posant devant lui, il faut que vous m’écoutiez ; vous m’avez accusé, vous m’avez condamné sans m’entendre : écoutez-moi, ou plutôt écoutez Scouflers.
— Scouflers n’a rien à dire entre nous ; ce n’est point une explication d’affaires, c’est une explication de famille ; vous ne vous rendez même pas compte des sentiments qui vous font agir et parler.
— Ah ! ne m’accusez pas de nouveau ; écoutez Scouflers, je vous prie ; vous le savez loyal, incapable de mentir, écoutez-le. – Scouflers, prenez le grand-livre, prenez le livre des billets. – Vous m’avez accusé d’ingratitude, mon père ; vous avez pu croire que j’oubliais ce que je vous devais de reconnaissance ; vous avez pu croire que je faisais fi de vos travaux, moi qui, mieux que personne, les connais, et qui, plus que personne, en suis fier. Scouflers va vous expliquer pourquoi je vous ai refusé tout à l’heure l’argent que vous me demandiez, et, pour cela, il va tout simplement vous montrer quelle est ma situation présente. Si je ne vous ai pas fait connaître plus tôt cette situation, c’est que je ne voulais pas vous inquiéter, et que j’espérais vous laisser, jusqu’à la fin de mes difficultés, votre liberté de travail. Aujourd’hui, il faut parler. – Parlez, Scouflers.
Le caissier avait étalé ses livres sur le bureau, et, la plume à l’oreille, les lunettes sur le nez, il attendait.
— Voulez-vous venir près de moi, monsieur Cerrulas ? dit-il.
Alors, en feuilletant ses livres, il commença à expliquer la situation financière de la maison, situation qui se résumait en ceci : le passif était supérieur à l’actif exigible, et, pour la fin du mois, on avait une échéance de 4000 francs à payer sans avoir rien à recevoir.
— Voilà l’état de mes affaires, dit Pascal lorsque Scouflers eut terminé ; je suis à bout d’expédients, et avant six jours je serai peut-être en faillite. Comprenez-vous maintenant pourquoi je vous ai refusé 400 francs sur ces 1400 qui me tombent du ciel ?
— Mon pauvre enfant ! s’écria Cerrulas en lui prenant les deux mains, et moi qui t’accusais ! Après avoir ruiné ta mère, je te ruine ; combien t’ai-je coûté depuis que tu es ici ?
— 19 543 francs 84 centimes, dit Scouflers froidement ; le compte est au grand-livre, folio 7.
— 20 000 francs, je t’ai dévoré 20 000 francs ! si tu les avais aujourd’hui, tu serais sauvé, tu pourrais marcher, tu pourrais attendre.
— Ne parlons pas de ces 20 000 francs-là ; j’ai été heureux de les payer et de m’associer ainsi pour une faible part à vos travaux.
— Tiens, je suis un fou, un rêveur, un songe-creux ; jamais je n’avais calculé ce que je t’avais dépensé, et, quand j’y pensais, il me semblait que cela ne devait pas s’élever à plus de quelques milliers de francs. Et tout cela a été englouti pour rien, inutilement, pour ma passion.
— Vos recherches…
— Où m’ont-elles conduit, ces recherches ? l’heure des illusions est passée ; à quel résultat pratique, incontestable suis-je arrivé ? À un seul, désolant et déplorable, au doute. Voilà où j’en suis. Et ce n’est pas aujourd’hui seulement que je reconnais cette épouvantable vérité, il y a longtemps que je la prévois, que je la sens. Pourtant j’ai persisté. Vanité, orgueil, misérable passion ! J’aimais ma fièvre. Toute passion qui nous domine est coupable par cela seul que nous n’avons pas la force d’en être maître ; mais cette force, où la chercher, où la trouver ? Il y a des hommes qui se trompent volontairement sur la femme qu’ils aiment et qui ferment les yeux pour ne pas voir ce qui pourrait les sauver : j’ai fait comme ces hommes, je me suis menti à moi-même.
Il parlait avec difficulté, d’une voix rauque et brisée ; des larmes roulaient dans ses yeux, des sanglots l’étranglaient.
— Dix années de ma vie pour une chimère qui m’a dévoré, qui a dévoré Abeille, et qui t’a ruiné, toi.
— Mon père, s’écria Pascal tremblant d’émotion, prenez cet argent, j’en trouverai d’autre ; continuez vos travaux, c’est notre fortune à tous et notre gloire.
Abeille prit la main de son frère, et, dans un transport de reconnaissance, elle la lui embrassa.
— Non, continua Cerrulas, il faut faire aujourd’hui ce que j’aurais dû faire il y a un mois, il y a un an : venir à ton aide. Si au lieu de m’acharner à ce travail impossible, j’avais employé à tes besoins la dixième partie de ce que j’ai usé de force et d’intelligence, je t’aurais sauvé. Nous aurions trouvé quelque perfectionnement, quelque procédé nouveau qui aurait tué la contrefaçon. Mais ce que je n’ai pas essayé alors, il faut l’essayer maintenant et tout de suite. À demain !
Il sortit et traversa la cour à grands pas, se dirigeant vers son laboratoire. Abeille et Pascal étaient frémissants ; seul, Scouflers avait gardé son flegme ordinaire.
— Voilà 1400 francs, dit-il, que je vais porter chez l’huissier.
— Rien ne presse.
— Pardon, monsieur, ça presse toujours d’employer utilement un argent qui pourrait se perdre en attendant, ou servir à autre chose que sa destination première.
Il dit cela avec un sourire où il y avait autant de raillerie que de bonhomie.
Le lendemain matin, Pascal, encore tout ému de l’entretien de la veille, entra chez son père : il avait besoin de le remercier de sa résolution sublime.
— Mon cher enfant, dit Cerrulas en le voyant entrer, tu as eu bien raison hier de me refuser les 400 francs que je te demandais : mon expérience était absurde, elle aurait été rejoindre les autres, et tes 400 francs les 19 543 francs 84 centimes du grand-livre, folio 7. J’y ai pensé toute la nuit.
C’était à cela qu’il avait pensé ; Pascal le regarda avec stupéfaction.
— Vois-tu, continua Cerrulas, il est certain que j’étais dans la mauvaise voie ; nos paroles d’hier m’ont tout à fait éclairé ; je renonce à tout ce que j’ai fait depuis dix ans ; j’ai déjà détraqué mes machines, je ne veux pas avoir la tentation de m’y laisser reprendre. Dix ans de travail perdu, cela est dur, j’en conviens, mais j’ai encore du temps devant moi ; il me semble que j’ai de la vie dans le cœur et du sang dans les veines.
En l’entendant parler ainsi, Pascal ne savait ce qu’il devait le plus admirer de sa force à supporter la ruine de ses espérances, ou de sa foi dans l’avenir.
— Les vieillards, continua-il, ne peuvent vivre, j’entends vivre intellectuellement, qu’en marchant avec leur époque. Mon malheur a été de m’en tenir aux idées de ma jeunesse : le parti pris m’a fait fermer les yeux sur des découvertes qui, si je les avais admises, m’auraient préservé de mes erreurs. Il est certain qu’avant quarante ou cinquante ans, toutes les parties de la physique se trouveront en quelque sorte renouvelées. Berthelot a commencé ; si j’étais entré dans la voie qu’il a suivie en régénérant plusieurs substances végétales, j’aurais peut-être trouvé aujourd’hui : la matière est en quantité immuable dans l’univers ; il ne s’en crée pas, il ne s’en détruit pas, tout se passe en transformations.
Des promesses de la veille de l’aide qu’il devait apporter à son fils, il n’en dit pas un mot ; assurément, dans sa fièvre d’enthousiasme, tout cela avait été oublié.
Le but qu’il avait poursuivi depuis dix ans, il ne l’avait pas abandonné ; seulement, il le cherchait maintenant par des routes nouvelles.
Seraient-elles plus douces et plus sûres ?
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