Chapitre 23
Peiné de congédier brusquement ses ouvriers, ce qui était les condamner pour la plupart à une quinzaine ou à un mois de misère, Pascal était tout aussi malheureux de ne pas pouvoir trouver une position pour le bonhomme Scouflers.
Il eût voulu qu’en sortant de chez lui, le vieil employé retrouvât une caisse à tenir, des écritures à mettre en ordre, un bureau qui le gardât du matin au soir, c’est-à-dire tout ce qui constituait ses besoins et ses habitudes ; mais c’était là une difficulté presque insurmontable.
Excellent dans une maison où on le connaissait et l’appréciait, Scouflers eût été insupportable dans une grande administration, ou l’on ne demande aux employés que de la régularité dans les habitudes et de l’intelligence dans le travail. Jamais on n’eût pu supporter ses observations ou ses objections, qu’il faisait avec une franchise de langage digne des serviteurs de l’ancien régime.
Ce fut donc avec un sentiment de délivrance et de soulagement que, le dimanche matin, Pascal vit son caissier en costume de voyage, prêt à retourner dans sa province : qu’eût-il fait à Paris, le vieux bonhomme qui, depuis son installation rue de Reuilly, n’avait jamais dépassé la place de la Bastille dans ses promenades les plus longues ?
— Monsieur Pascal, dit-il, je viens vous faire mes adieux ; j’ai un frère qui est curé à Authone, dans la Sarthe, et qui vit là heureux et tranquille avec notre sœur ; pour eux deux il ont 12 ou 1400 francs à dépenser par an ; avec cela ils sont plus à leur aise que des millionnaires à Paris ; je vais me retirer près d’eux ; je soignerai leur jardin jusqu’au jour où vous m’écrirez que les procès sont terminés et que la fabrique marche. Alors, je reviendrai avec vous. Vous ne laisserez personne écrire sur mes livres, n’est-il pas vrai ? Nous recommencerons avec eux ; est-ce que ça ne sera pas beau de partir du visa du juge-commissaire pour arriver à une grosse fortune ?
— Vous croyez encore à une fortune, Scouflers ?
— Plus vous êtes tourmenté, plus j’y crois : la guerre qu’on vous fait, c’est la preuve de votre puissance. Est-ce que je ne pourrais pas voir les chères demoiselles ? je voudrais bien leur dire adieu, et aussi à M. Cerrulas.
Le lundi, le jugement de déclaration de faillite fut prononcé ; et Pascal, qui malgré tout avait conservé encore quelque espérance, s’en revint désespéré rue de la Sablonnière.
Il lui semblait qu’on le regardait passer et que chacun se disait : « Voilà Pascal Cerrulas, celui dont le nom sera demain dans les journaux, en gros caractères, sous la rubrique : Tribunal De Commerce De La Seine. – Déclarations de faillites. »
Pour lui, la faillite n’était point une opération commerciale à l’usage des négociants qui, ayant des créanciers ennuyeux, veulent s’en débarrasser au rabais ; c’était le déshonneur : banqueroute simple, banqueroute frauduleuse, faillite étaient synonymes.
Moins étourdi par le coup qui le frappait, il eût réfléchi, et dans le nom du juge-commissaire et du syndic qui lui avaient été donnés il eût trouvé des motifs d’espérance : l’influence du président du tribunal s’était fait sentir là encore, et, malgré les habiles préparations de Féline et de Midoucet, ces deux noms offraient quelques garanties de justice : s’il voulait, s’il pouvait se défendre, ils ne le laisseraient point étrangler.
Tout d’abord il avait pensé à cacher la faillite à son père, ainsi qu’à Laure et à Abeille ; mais la cessation du travail dans la fabrique rendait toute tromperie impossible, et il avait dû avouer la triste vérité.
C’était donc avec angoisse qu’on attendait son retour du tribunal ; mais, lorsqu’il arriva, il n’eut point à ouvrir la bouche, son visage bouleversé, son attitude affaissée parlèrent pour lui.
Abeille lui sauta au cou, tandis que Laure lui prenait la main et la lui serrait doucement.
— Sois courageux, dit Cerrulas, ta faillite n’a rien d’humiliant ; ton actif est supérieur à ton passif ; tu tombes accablé par la fatalité des circonstances ; tu te relèveras, et tu pourras marcher la tête haute puisque tu ne devras rien à personne.
Mais quel baume pouvaient les paroles sur les blessures qui saignaient encore.
Après être resté un moment avec les jeunes filles, il sortit dans le jardin : il avait besoin d’être seul, de marcher, de réagir contre l’engourdissement qui l’envahissait.
On était à la fin de l’automne et il soufflait un vent froid qui emportait avec lui des nuages de poussière ; dans le jardin, les herbes et les plantes avaient pourri sur pied, tandis que les vignes, les houblons et les arbustes grimpants dépouillés de leurs feuilles laissaient à nu les crevasses des murs qui se montraient ainsi sales et croulants.
Pendant une demi-heure, Pascal marcha en long et en large, incapable de lier deux idées, incapable même de se fixer sur sa situation présente de manière à reconnaître le bon et le mauvais : tantôt il s’asseyait sur un débris de machine ; tantôt il se relevait et reprenait sa fiévreuse promenade.
Qu’allait-il faire maintenant ? Qu’allait devenir Laure ? Ces questions se pressaient et passaient devant son esprit fiévreux sans qu’il leur trouvât une réponse. Toujours il tournait dans le même cercle et toujours il retombait au même point.
Il était si bien absorbé dans cette préoccupation, qu’il ne vit pas Laure sortir de la maisonnette et dans l’obscurité se diriger vers l’endroit du jardin où il était assis sur une grosse pierre. Ce fut seulement lorsqu’elle le frôla qu’il sentit qu’elle était près de lui.
— C’est vous, chère Laure ?
— Oui, Pascal.
C’était la première fois qu’elle supprimait le monsieur : ce « Pascal » tout court et surtout l’accent avec lequel il fut prononcé le remuèrent jusqu’au fond du cœur.
Il lui tendit la main grande ouverte, elle y posa la sienne.
Il serra la main, elle ne se dégagea pas ; mais, se penchant sur lui doucement :
— Je voudrais vous parler, dit-elle ; rentrons donc près de votre sœur.
Lui parler ! c’était la première fois depuis son départ de Condé qu’elle paraissait avoir un moment d’épanchement et d’abandon. Jusque-là, au contraire, réservée et froidement maîtresse d’elle-même, elle avait toujours évité ou écarté ce qui semblait devoir tourner à une tendresse trop vive.
— Et pourquoi ne causerions-nous pas ici ? dit-il ; personne ne peut nous entendre, personne ne viendra nous déranger.
— Autrefois j’aimais la nuit et ses profondeurs émouvantes ; maintenant, j’en ai peur. Et puis votre sœur nous attend ; je lui ai dit que je venais vous chercher.
— Un moment encore, chère Laure ; il y a si longtemps que vous ne m’avez donné pareil bonheur !
Il n’avait pas abandonné sa main, qu’il tenait emprisonnée dans les siennes en la serrant à petits coups.
— J’ai promis à votre sœur de rentrer, rentrons donc ; et puis le vent est glacial.
Elle se dégagea, et, marchant devant lui, elle se dirigea vers la maison.
Sur le seuil elle s’arrêta, et, se retournant vers lui, elle lui tendit la main.
Éperdu, troublé, fou, il voulut l’attirer dans ses bras, mais elle se dégagea vivement, et, poussant la porte, elle entra dans la pièce où se tenait Abeille.
— Il faut donc aller te chercher ? dit celle-ci avec un sourire de raillerie.
— À qui dois-je le remerciement ? car on m’a rendu un grand service en m’arrachant à moi-même ; je n’étais pas dans mes idées roses.
— À Laure ; c’est elle qui a voulu l’aller chercher. Si tu n’étais pas sorti, tu aurais probablement appris une heure plus tôt ce qu’on a à te dire.
— Et ce qu’on a à me dire, c’est une bonne nouvelle ?
— Demande à Laure.
— Mademoiselle Laure ?
Malgré cette prière, Laure garda le silence ; elle était pâle comme une rose blanche, et ses mains tremblaient en imprimant des craquements à la table sur laquelle elles étaient appuyées.
Un temps, qui parut éternel à Pascal, s’écoula sans qu’elle changeât de position. Enfin Abeille se leva et alla gentiment à elle :
— Voulez-vous que j’accompagne votre récitatif au piano ? dit-elle en riant.
Puis, se penchant sur son cou et l’embrassant tendrement :
— Allons, du courage !
Laure était assise, elle se leva, et, venant se poser devant Pascal :
— Ce que j’ai à vous dire est bien difficile ; ce n’est pas le cœur qui est embarrassé, c’est ma parole qui hésite.
— Je vous en prie, s’écria Pascal, ces précautions me font mourir ; si vous avez un coup cruel à frapper, frappez-le tout de suite et hardiment.
— Hé ! pourquoi veux-tu que ce soit un coup cruel ? dit Abeille avec reproche ; tu n’es pas juste.
— Je suis malheureux !
— C’est parce que vous êtes malheureux, dit Laure en saisissant ce mot au vol, que je me décide à cet entretien ; Abeille croit que je peux alléger votre douleur, et moi, je crois Abeille. Monsieur Pascal, je savais depuis longtemps, par mon pauvre papa, quelles étaient vos intentions et aussi quels étaient les engagements de mon père envers vous.
— Mon Dieu !
— Si je n’en ai jamais parlé avant aujourd’hui, même à Abeille, c’est parce qu’il me semblait que c’était à vous de faire connaître ces intentions.
— Je les ai cachées parce que…
— Ah ! je sais ; parce que vous avez vu ce que j’étais à Condé, orgueilleuse de ma fortune ; mettant tout dans l’argent, estime et amitié ; mais, depuis Condé, le temps a pesé sur moi, et le malheur m’a ouvert les yeux et la conscience. Vous avez cru que j’étais toujours la jeune fille ambitieuse que vous aviez connue, et vous n’avez rien dit des engagements arrêtés avec mon père ; vous ne vouliez parler qu’en vous appuyant sur une grosse fortune. Cette fortune n’est pas venue. Aujourd’hui, vous êtes plus pauvre que vous n’étiez hier. Vous scellerez donc vos lèvres plus étroitement encore. Mais il me semble que c’est à moi de parler, et voilà pourquoi je vous dis : « Voulez-vous de moi pour votre femme ! »
Après les crises d’angoisses et de douleur qu’il avait eu à traverser depuis quelques mois, la transition était trop brusque ; deux flots de larmes jaillirent de ses yeux, et il se cacha le visage dans les mains de Laure, qui, tremblante, le regardait.
Abeille, sentant qu’elle était de trop dans ce tête-à-tête, alla se mettre à son piano, et, pour ne pas troubler, pour ne pas entendre leurs épanchements, elle joua le morceau le plus bruyant qui lui tomba dans les doigts. Quand elle s’arrêtait, elle entendait leur conversation haletante et pressée.
Jusqu’à dix heures, elle ne quitta pas son piano, mais à ce moment, se tournant brusquement vers eux :
— Vous aimez donc bien ce concerto de Kalkbrenner ? dit-elle ; voilà sept fois que je le joue et vous ne vous plaignez pas. Grâce ! mes doigts brûlent.
Il fut décidé que le mariage aurait lieu aussitôt après l’accomplissement des formalités légales ; et, comme Laure était orpheline de père et de mère, sans ascendants dans l’une ou l’autre ligne, et comme, de plus, elle était majeure, ces formalités étaient des plus simples.
Cependant, elle voulut écrire à son frère, sinon pour lui demander son consentement, au moins pour lui faire part de son projet ; et à sa lettre Pascal en joignit une pour son ancien élève.
Ces préparatifs de mariage allégèrent singulièrement pour lui les chagrins et les humiliations de la mise en faillite ; il supporta presque courageusement sa première réunion de créanciers, et, quand un de ses créanciers, plus hargneux que les autres, ou qui avait reçu commission d’être hargneux, ce qui est tout un, fit remarquer que 20 000 francs donnés à M. Cerrulas père étaient une bien grosse somme, il ne se fâcha pas, et répondit patiemment en donnant toutes les explications désirables.
— Les écritures paraissent être en ordre, dit le créancier, mais nous connaissons ce genre-là ; quand, à côté de livres bien tenus, on trouve des sommes de 20 000 francs données sans motifs et sans raisons, cela frise joliment la banqueroute.
En tout autre moment, Pascal, qui n’était pas patient, eût sauté à la cravate du créancier, mais il se contenta de hausser les épaules et de faire appel à la justice du juge-commissaire.
Tous les créanciers ne voulaient pas sa ruine et sa perte, cette patience le servit admirablement auprès de ceux-là : on trouva qu’il avait été bien rudement traité par celui qui avait provoqué la faillite, et, comme en réalité on commençait à voir qu’on ne perdrait pas grand-chose, si toutefois on perdait, on se retira dans les dispositions les plus conciliantes : les représentants de Féline et de Midoucet, ne se sentant pas soutenus, avaient été obligés de renoncer à la tactique irritante qui leur avait été imposée.
En somme, la position de Pascal était favorable : il devait 85 000 francs et on lui en devait plus de 120 000. Les seuls reproches qu’on pût lui adresser portaient sur les 20 000 francs donnés à son père et surtout sur l’abandon des produits provenant des licences de Lille et de Marseille. Encore sur ces deux points avait-il une raison concluante : la nécessité de soutenir les procès.
Les créanciers qui figurent dans une faillite sont généralement des commerçants qui d’avance ont fait le deuil de leur argent. Au moment où ils apprennent la déconfiture de leur débiteur, ils ont un mouvement de colère ; s’ils le tenaient, ils lui feraient payer cher la perte qu’il leur impose. Mais, au bout de quelques jours, de quelques semaines, l’impression première s’affaiblit et s’efface. – Après tout, ce débiteur n’était pas un mauvais diable ; s’il donne 25 pour 100, ce sera un honnête homme. Au bout d’un mois, les 25 pour 100 ne sont plus de l’argent dû, mais de l’argent trouvé, et l’on sait presque gré à celui qui vous donne ce bon numéro de roulette.
Quand ce n’est pas 25 pour 100 que donne la faillite, mais 100 pour 100, le débiteur malheureux passe à l’état de prodige ; ce fut le cas de Pascal ; en sortant de la réunion, il y eut des créanciers qui s’approchèrent de lui et lui proposèrent un crédit s’il voulait ouvrir son usine et recommencer à fabriquer. Mais il refusa. Avant tout, avant de se lancer dans de nouvelles affaires, il voulait attendre que la question de validité des brevets fût définitivement tranchée.
Pendant cette bataille légale, la réponse à la lettre de Laure arriva, mais il n’en arriva pas à celle de Pascal ; furieux du mariage de sa sœur avec un homme pauvre, M. Adolphe Charlard n’avait pas jugé digne d’écrire à son futur beau-frère, alors surtout que ce futur beau-frère était son ancien professeur.
Voici la lettre du frère à la sœur :
« Depuis notre malheur, j’avais compté sur toi pour nous relever ; je me disais : Laure est une fille intelligente, belle, pas trop tendre (car tu n’étais pas trop tendre autrefois, t’en souviens-tu ?). Avec ses beaux yeux et ses beaux cheveux, elle saura bien pêcher un mari qui lui donnera la fortune et qui, en même temps, me sortira de la position stupide de brigadier de chasseurs. En pensant que tu rentrerais à Condé la tête haute et que tu ferais crever de jalousie tous ces gens qui nous méprisent, cela me donnait envie de rire.
» Mais voilà que tu veux prendre pour mari un homme qui n’a rien et qui ne sera jamais rien : c’est à se demander si tu n’as pas perdu la tête.
» En ma qualité de chef de la famille, car un homme est toujours le chef de la famille, j’aurais des questions à te poser, mais je t’en fais grâce ; tout ce que je te demande, c’est désormais de me laisser en dehors de tes choses ou de tes sentiments de famille. Merci bien, j’en ai assez de la famille. Après le père la sœur ; après la sœur les neveux, les nièces. Ah ! si j’avais été orphelin à quinze ans avec 100 000 francs de rente !
» Donc, fais comme tu voudras ; puisque tu ne fais pas ce que j’aurais voulu, à toi la responsabilité,
» Ton frère qui s’ennuie crânement de la vie et du monde.
» Adolphe Charlard. »
Laure se garda bien de montrer cette lettre à Pascal.
— Est-ce que mon ancien élève nous refuse son consentement ? dit-il.
— Je ne le lui avais pas demandé, je compte aller demain le demander à celui qui seul peut me le donner ; viendrez-vous avec moi ?
Le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, ils arrivèrent dans la partie du cimetière du Père-La-Chaise qui touche à Ménilmontant : c’était là que M. Charlard avait été enterré, et c’était la première fois que Pascal venait sur sa tombe avec Laure. Dans les circonstances où se faisait cette visite, elle avait quelque chose de pieux et de solennel.
Novembre touchait à sa fin et le cimetière était encore paré des fleurs et des couronnes qui avaient été apportées lors de la fête des morts ; mais les alternatives de pluie et de gelée des dernières semaines avaient pourri ou brûlé ces fleurs, et l’impression qu’on éprouvait à les voir mourantes elles-mêmes dans ce champ de la mort avait quelque chose de particulièrement lugubre.
Le jour était gris, sombre et froid ; cependant, au moment où le soleil allait descendre derrière l’horizon brumeux, quelques rayons pâles se glissèrent sous les nuages et arrivèrent jusque dans le cimetière ; en même temps, des oiseaux déjà nichés dans les arbres se mirent à chanter comme pour célébrer cette lumière qu’ils n’avaient pas vue depuis longtemps.
À ce moment, Laure, qui était agenouillée, releva les yeux sur Pascal, qui se tenait penché vers elle, et leurs regards restèrent longtemps fixés l’un sur l’autre.
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