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Chapitre 24

Le deuil de Laure et la position de Pascal exigeaient que le mariage se fit simplement. Cependant, si simple qu’il fût, il devait toujours se terminer par un déjeuner offert aux témoins. Or, un déjeuner à payer pour une bourse comme celle de Pascal, ce n’était pas une petite difficulté.

Comme ils n’avaient ni l’un ni l’autre de parents ou d’intimes à Paris, Pascal avait pris pour témoins d’anciens camarades d’école avec lesquels il avait gardé des relations amicales : professeurs et journalistes. Ce n’étaient point des gens pour lesquels il était nécessaire de faire de grands frais, mais encore fallait-il faire quelque chose.

Les inviter à déjeuner à la baraque de la rue de la Sablonnière, c’était impossible ; il ne s’y trouvait ni chaises, ni couverts, ni quoi que ce fût qui pût servir pour huit personnes ; il fallait donc déjeuner au restaurant. Comment trouver l’argent indispensable pour payer un déjeuner de huit personnes dans un restaurant un peu propre ?

Lorsque sous l’ancienne loi de la contrainte par corps on faisait mettre à Clichy un débiteur insolvable, on devait lui fournir des aliments. Ce principe des aliments s’applique au failli, qui doit être nourri par ses créanciers ; la fiction légale étant que le failli emploie son temps et son intelligence à travailler au paiement de ses créanciers, il est juste que ceux-ci rémunèrent ce travail. Pascal touchait donc 150 francs par mois chez son syndic, et c’était sa seule ressource, car il n’avait point eu la précaution qu’ont beaucoup de commerçants, avant de déposer leur bilan, de se faire une réserve qui leur permette de vivre et même de bien vivre en attendant leur concordat.

Cent cinquante francs pour payer l’église, les deux voitures et le déjeuner, ce n’était évidemment pas assez ; en effet, 25 francs pour l’église, 60 francs pour les voitures, 100 francs pour le déjeuner, cela donnait un total de 185 francs dans lequel n’étaient pas comprises encore une foule de petites dépenses accessoires qui exigeaient une certaine réserve.

Dans ses difficultés et dans ses misères, Pascal avait toujours conservé une petite bague qui lui venait de sa mère. La pierre, qui était une opale, n’avait pas grande valeur, mais le travail de la bague était remarquable ; elle avait été autrefois donnée à mademoiselle Le Nestour par sa marraine, la marquise de Commana, qui, célèbre à la cour de Louis XVI par sa beauté et ses aventures, était venue mourir en Bretagne sur ses terres que le grand-père Le Nestour exploitait comme fermier. Au temps où Pascal était professeur, il n’avait jamais voulu, si grande que fût sa gêne, se séparer de cette bague, et, depuis, dans ses crises commerciales, alors qu’on donnerait une livre de sa chair pour 100 francs, il avait toujours résisté à la tentation de la vendre ou de l’engager ; il voulait l’offrir à Laure.

Ce fut cette bague qui sauva la situation : l’engager maintenant ce n’était plus en disposer pour ses besoins, mais en réalité c’était la donner à sa femme. Le Mont-de-Piété ayant consenti à avancer 80 francs sur ce gage, le mariage devint possible ; ces 80 francs ajoutés aux 150 francs du syndic, donnaient 230 francs ; les dépenses nécessaires s’élevant à 185 francs, il restait 45 francs pour l’imprévu.

Heureusement, il n’y avait pas d’étoffes de toilette à acheter : on avait envoyé de Condé plusieurs caisses de robes et de linge, et, dans ces caisses, Laure trouva plus qu’il ne lui fallait pour se composer une toilette : la seule difficulté qu’elle rencontra fut d’approprier à sa position présente ces restes de son ancienne splendeur.

Le mariage avait été fixé au 4 décembre ; le matin, en se levant, Pascal vit que la journée serait superbe, claire et joyeuse ; il avait gelé durant la nuit, et le ciel bleu n’avait pas un nuage.

Les quatre amis de Pascal arrivèrent en voiture vers onze heures, et l’on partit pour la mairie. Laure, dans sa toilette de mariée, était admirable ; ses yeux, depuis si longtemps ternes et voilés, avaient l’éclat et la chaleur d’un rayon de soleil ; sa bouche, si longtemps contractée par la douleur, souriait. Abeille, avec sa robe d’alpaga blanc, sa fameuse robe du Conservatoire, était charmante.

Le mariage à la mairie fut rapidement expédié ; il y avait plusieurs couples qui attendaient, et l’adjoint regrettait évidemment de ne pouvoir lire le chapitre VI à tous en même temps ; cela eût abrégé la séance et lui eût permis d’aller déjeuner plus vite.

À l’église, la cérémonie fut menée rondement aussi ; on ne peut pas en dire bien long pour des gens qui ne paient que 25 francs ; cependant, en lisant sur le livre de la sacristie les noms des deux témoins, le vicaire qui avait célébré le mariage eut un mouvement de regret ; ces noms étaient ceux de deux journalistes qui commençaient à devenir célèbres ; c’eût été plaisir de débiter pour eux une petite allocution matrimoniale bien sentie. – « Le mariage du Christ avec son Église est un exemple qui pour nous tous chrétiens…, etc. » Précisément il avait dans la mémoire un discours préparé quinze jours auparavant pour le mariage d’un riche fabricant de papiers peints, et qui n’avait pas pu servir parce que le curé, au dernier moment, avait voulu faire ce mariage ; quelle meilleure occasion de le présenter !

Le restaurant choisi par Pascal pour le déjeuner était le Chalet de la Porte-Jaune qui se trouve au milieu du bois de Vincennes, dans l’une des îles du lac des Minimes. Lorsqu’ils y arrivèrent, midi venait de sonner : la journée était magnifique, le soleil brillait, et, dans les taillis de chênes dépouillés de leurs feuilles, les oiseaux chantaient comme au printemps.

Le déjeuner fut plein d’entrain et de gaieté ; les deux professeurs qui avaient entendu parler des recherches de Cerrulas sur la chaleur solaire le firent causer, et le vieillard ne se fit pas prier ; il fut ce qu’il était lorsqu’il s’abandonnait : étonnant de verve ; Abeille l’écoutait les larmes aux yeux, et ses regards allaient des professeurs aux journalistes :

— Écoutez-le, semblait-elle dire, vous allez voir, vous allez voir.

Le bois de Vincennes ne ressemble en rien au bois de Boulogne, et, si le dimanche et le lundi il est tapageur, il est, pendant toute la semaine, calme et tranquille comme un parc réservé. Lorsqu’ils sortirent après le déjeuner, ils ne rencontrèrent personne pour les déranger ; c’était à croire qu’une main complaisante avait fermé toutes les portes pour donner le bois uniquement aux jeunes mariés.

Ils prirent les devants, elle serrant doucement son bras contre sa poitrine, lui réglant son pas sur le sien, et, en suivant les détours d’une petite rivière murmurante, ils s’enfoncèrent sous les grands bois ; les feuilles mortes que soulevaient leurs pieds les accompagnaient d’un bruissement mélancolique.

Derrière eux, à quelques pas, venaient les quatre camarades qui s’étaient groupés autour d’Abeille.

— Savez-vous à quoi je pense ? dit Laure en levant ses yeux sur ceux de Pascal, à une chose qui m’eût fait bien rire autrefois, c’est que la pauvreté peut être bonne et douce. Serons-nous plus heureux quand vous serez riche ?

— Serai-je riche jamais ?

— Oui, vous le serez, et je ne sais pas trop si je ne le regretterai pas.

— Et pourquoi donc, chère Laure ?

— Parce que, lorsque vous serez redevenu riche, on pourra croire, ceux qui me connaissaient autrefois, que j’ai voulu être votre femme pour votre argent.

— Qu’importe ce que croiront les autres, si, moi, je sais que c’est par amour ? Est-ce par amour qu’il faut dire, chère Laure ?

— Ah ! cher Pascal.

La nuit vient vite en décembre ; bientôt le soleil, en s’abaissant, lança obliquement ses rayons sous les taillis. Il fallut, malgré tout, penser à rentrer.

Les voitures étaient au Chalet, on revint pour les reprendre, mais on ne retrouva pas Cerrulas. Pendant la promenade, il était resté en arrière, et l’un des garçons annonça à Pascal que monsieur son père l’avait chargé de lui dire qu’il rentrerait à pied.

Jusque-là, la journée avait admirablement marché, mais à ce moment Pascal éprouva un moment d’angoisse qui lui serra le cœur.

L’un de ses camarades était l’un des esprits les plus fins et les plus distingués de la jeune littérature, mais en même temps c’était aussi un estomac exigeant et sans gêne.

Au moment de remonter en voiture, il s’aperçut que le grand air l’avait creusé et refroidi.

— Un moment, dit-il, je demande un moment.

Puis, se tournant vers le garçon qui les avait servis :

— Vous allez descendre à la cave et demander au sommelier une bouteille de Saint-Émilion ; vous la porterez ensuite à la cuisine, et vous direz qu’on nous en fasse un bon bol de vin chaud. Arrêtez ; je crois voir dans les yeux de ces messieurs que mon idée a du succès ; vous prendrez deux bouteilles. Allez et revenez vite.

Deux bouteilles de Saint-Émilion, combien cela pouvait-il coûter ? Pascal n’en avait aucune idée, mais rien que d’y penser il eut froid ; les 45 francs de réserve pour l’imprévu avaient été écornés, et il ne lui restait plus qu’un louis dans la poche de son gilet ; si le Saint-Émilion coûtait plus d’un louis !

Heureusement, le bol de vin chaud ainsi préparé ne coûta que 18 francs, et Pascal put donner 40 sous au garçon. S’il ne lui restait rien, l’amour-propre au moins était sauf.

Les témoins se firent reconduire directement chez eux, et Pascal donna à son cocher l’adresse de la rue de la Sablonnière.

Lorsqu’ils arrivèrent, la nuit était tout à fait tombée. Abeille alluma la lampe, puis, prenant la main de son frère et de celle qui maintenant était sa sœur :

— J’aurais voulu, dit-elle, vous offrir quelque chose, et ce m’a été un grand chagrin de ne pouvoir pas le faire ; mais, entre nous, nous ne sommes pas gens à nous tromper, et vous savez ce qui m’a empêchée. Je n’ai à moi que mes doigts ; voulez-vous que je vous joue quelque chose ? voulez-vous le chœur nuptial de Lohengrin ?

— Ce que tu voudras, chère petite sœur, pourvu que ce soit discret et tendre.

— Si le chœur ne vous dit pas, nous trouverons bien quelque andante de Mozart.

Elle se mit au piano, tandis que Pascal et Laure allèrent s’asseoir dans un coin sombre, en dehors du cercle lumineux de la lampe.

Il y avait déjà longtemps qu’elle jouait, lorsque Cerrulas entra.

— Veux-tu éteindre la lampe ? dit-il.

— Pourquoi donc ?

— Éteins d’abord, je te dirai pourquoi après.

Souvent le soir il venait près d’elle pour qu’elle lui fit de la musique, et, quand il était en dispositions mélancoliques, ce qui lui arrivait souvent, il soufflait la lumière. Elle crut qu’il était dans cette disposition et elle éteignit la lampe.

— Maintenant, dit-il, que personne ne bouge, et qu’on rentre ses jambes sous soi.

En même temps retentit sur le parquet un ronflement pareil à celui d’une toupie, et dans l’obscurité on vit courir en tournant un cercle de feu rouge, puis bientôt après, dans une partie de la pièce, un second cercle de feu, mais cette fois vert.

Les deux cercles décrivirent leurs courbes pendant quelques minutes, puis bientôt l’intensité de la lumière s’affaiblit, et, le tournoiement de la toupie (car c’étaient des toupies) s’étant ralenti, la lumière rouge, comme la lumière verte moururent tout à fait.

— Maintenant, tu peux rallumer la lampe, dit-il.

Lorsque la lumière de la lampe éclaira de nouveau la chambre, Cerrulas s’approcha de Pascal.

— Mon cher fils, dit-il, j’ai été bien tourmenté durant cette dernière semaine, car un père qui marie ses enfants sans rien leur donner, c’est fort triste. J’ai donc cherché ce que je pourrais vous offrir. À l’argent, bien entendu, je n’ai pas pensé ; je n’en ai pas ; j’ai pensé à ce que j’ai, j’ai pensé à te donner un moyen quelconque de gagner de l’argent en attendant la fin de nos procès. Il ne s’agissait pas naturellement de chercher une grande invention qui, pour marcher, demanderait des capitaux : il fallait avec rien faire quelque chose ; c’est assez difficile généralement, cependant c’est quelquefois possible. Voici ce que j’ai trouvé.

— Ces toupies de verre ?

— Ces toupies. Le joujou par excellence pour l’enfant, n’est-ce pas ? est celui qui brille et qui remue ; eh bien, cette toupie brille, vous l’avez vu, elle remue quand on lui a imprimé un mouvement ; et ce qu’elle a de particulier, c’est qu’elle ne brille que quand elle tourne ; au repos, la petite bête est morte.

— Comment cela ? s’écria Pascal.

— Ah ! ah ! ceci vous réveille, monsieur le professeur de physique : c’est qu’en effet cette toupie est un enfant de la physique ; elle a été créée à l’image des tubes de Geissler.

— Qu’est-ce que c’est que les tubes de Geissler ? demanda Abeille.

— C’est un tube dans lequel se trouve un gaz raréfié et où se développe de la lumière lorsque l’électricité le traverse. Mais, au lieu de faire passer l’électricité dans ce tube, on peut la produire par le frottement du mercure contre les parois du verre alors que l’on agite ce tube, ma toupie est une application de ce phénomène. Comme le tube, vous voyez qu’elle est en verre ; seulement, ce qui lui donne la qualité lumineuse, ce n’est pas le mercure ; on ne peut pas employer du mercure pour un jouet d’enfant, cela serait dangereux et d’ailleurs cela serait trop coûteux. J’ai remplacé le mercure par un corps que je connais bien, et c’est là que se trouve mon invention que je t’expliquerai d’ailleurs plus longuement, mon cher Pascal, quand je ne risquerai pas d’ennuyer les enfants.

— Les enfants ? dit Abeille.

— Ne te fâche pas ; ce qu’il t’importe de savoir aujourd’hui, c’est que voilà un joujou qu’on peut facilement fabriquer pour 10 sous et qui est assez amusant, je crois, pour être vendu 4.0 ; en donnant 10 sous à l’intermédiaire, il reste un franc de bénéfice. Nous touchons à l’époque du jour de l’an, est-ce fou de croire que pendant cette foire on en vendra 500 par jour sur les boulevards ? 500 francs de bénéfice pendant quinze jours, cela fait 7 000 ou 8 000 francs, c’est-à-dire plus qu’il ne te faut, j’espère, pour attendre sans souffrir. C’est mon cadeau de noces. Demain, tu t’occuperas de trouver deux ou trois bons ouvriers sachant souffler le verre, et nous marcherons. « Voilà le nouveau joujou, la joie des enfants, la tranquillité des parents.

Pendant tout le reste de la soirée, on fit tourner les toupies lumineuses ; c’était vraiment charmant.

— Chercher l’application à l’industrie de la chaleur solaire, dit Cerrulas avec un triste sourire, et trouver un nouveau jouet : la vie est véritablement chose bizarre ! Adieu, mes enfants.

Il y avait dans cette invention originale et ingénieuse une petite fortune à exploiter. Pascal le pressentit, et, ne s’endormant pas dans sa lune de miel, il s’occupa dès le lendemain de monter un atelier pour la fabrication de ces toupies ; trois ouvriers pour souffler le verre suffisaient ; il y avait chez son père des machines à gaz ; les frais d’établissement furent insignifiants.

Les marchands de jouets comprirent que le succès de l’année allait se trouver dans ce nouveau joujou, et ils payèrent sans marchander la première livraison que Pascal put leur faire. Aussitôt que les toupies eurent paru sur les boulevards, tout le monde en voulut, et le nombre des ouvriers fut porté à six ; en même temps Pascal, pour se livrer tout entier à la fabrication, choisit un intermédiaire, une sorte de commissionnaire général, qui se chargea de l’approvisionnement des marchands en détail, et traita directement avec eux.

On respira rue de la Sablonnière ; il y avait longtemps qu’on n’avait eu le lendemain assuré.

— C’est Laure qui nous a porté bonheur, dit Abeille. Cependant, si occupé qu’il fût à la fabrication de ses toupies, Pascal était obligé de s’occuper en même temps de sa faillite et de son procès contre Féline. Presque chaque jour il venait à Paris perdre deux ou trois heures en conférences avec son avocat, son avoué ou son syndic.

Un jour qu’il attendait chez ce dernier, il vit entrer Midoucet, et, comme il n’avait nulle envie d’engager une conversation avec lui, il se colla le visage contre la fenêtre et regarda obstinément dans la rue.

Mais Midoucet n’était pas dans les mêmes dispositions ; il vint à lui, et, le saluant poliment :

— Monsieur Cerrulas, dit-il, je suis heureux de la circonstance qui nous réunit ; nous ne nous sommes pas trouvés seuls ensemble depuis l’incendie de ma fabrique, et je voulais vous remercier.

Pascal s’inclina sans répondre.

— Je sais, continua Midoucet, que vous m’en voulez, et je le comprends ; cependant, il faut que vous sachiez que cela n’est pas juste ; j’ai beaucoup de sympathie pour vous, j’admire votre courage et j’estime votre force de persévérance ; vous êtes un homme. Si je pense tout cela de vous, devez-vous vous dire, pourquoi suis-je parmi vos ennemis ? Parce que je ne suis pas maître de moi, parce que je suis dans la main de Féline, obligé de marcher et d’agir quand il tire la ficelle. C’est un homme auquel on ne résiste pas.

— Je lui ai résisté cependant, et lui résisterai encore, je l’espère.

— Lui résisterez-vous jusqu’à la fin ? voilà toute la question.

— Nous touchons à la fin.

— Vous croyez cela ? Après l’arrêt de la Cour, il y aura le procès en cassation ; après la cassation, le renvoi en province. Non, non, vous n’êtes pas au bout. Aussi, à votre place, je transigerais.

— J’ai voulu vendre mes brevets à M. Féline, il n’a pas voulu les acheter.

— Il n’a pas voulu les acheter cher, mais il les veut, et je crois qu’il les aura ; il les aura parce qu’ils lui sont indispensables et parce qu’il ne reculera devant rien pour les obtenir. Tenez, je vous disais tout à l’heure que j’avais de la sympathie pour vous, je veux vous le prouver en vous montrant ce qu’a été Féline pour vous. Lemarrois chez vous chargé d’empêcher votre installation, c’est Féline qui l’a mis ; le coup, de couteau, Féline ; la ruine de votre associé Charlard, Féline. Jour par jour, nous avons su tout ce qui se passait chez vous, et il vous a conduit aussi sûrement à la ruine et à la faillite que s’il vous avait passé une bride au cou. Demandez à Baïf, qui vous a poursuivi si durement, pour qui il agissait ; – pour Féline. Vous êtes venu un jour le trouver et vous lui avez demandé 500 000 francs de vos brevets ; ce jour-là, il savait bien que le banquier Charlard était perdu, et que ces 500 000 francs le sauvaient ; voilà pourquoi il ne vous les a pas donnés, et aussi parce qu’il espère avoir les brevets à meilleur compte ; et, je vous le répète encore, je crois qu’il les aura.

— Nous verrons bien.

— Savez-vous pourquoi vos brevets ne seront pas vendus dans votre faillite ? C’est parce que Féline, craint qu’ils ne soient achetés par quelqu’un qui aurait de grands capitaux et avec lequel il faudrait qu’il comptât. Il aime mieux avoir affaire à vous ; il vous connaît, il connaît vos ressources, et il sait qu’un jour ou l’autre vous serez obligé d’en venir à une transaction. À votre place, je l’accepterais tout de suite.

— Êtes-vous donc chargé de me la proposer ?

— Je vous jure qu’en parlant ainsi, ce n’est pas dans mon intérêt que j’agis. Je vous donne cette idée de transaction, parce que je la crois bonne pour vous. Aujourd’hui, Féline connaît aussi bien que vous la qualité de votre noir décolorant. Par votre résistance, vous avez prouvé que vous n’étiez pas un mouton qu’on égorge sans qu’il crie. Il traiterait donc probablement sur une base raisonnable, et ne vous offrirait pas, comme autrefois, dix misérables mille francs. Est-ce que 50 000 francs comptant et 20 pour 100 dans les bénéfices ne vaudraient pas mieux pour vous que tous les tourments de vos procès ?

Pascal regarda longuement Midoucet ; dans quel but parlait-il ainsi ? Ses paroles étaient-elles dictées par un sentiment d’envie et de haine chez un inférieur ? ou bien étaient-elles une ruse d’associé ? Mais Midoucet n’était pas homme à laisser surprendre par son attitude ou ses regards ce qui se passait en lui.

— Je vous remercie de vos conseils, répondit Pascal, j’y réfléchirai, je verrai.

— Vous parlez ainsi parce que dans ce moment vos toupies vous donnent de beaux bénéfices ; mais il arrivera peut-être un jour où la fabrication des toupies ne donnera plus rien ; alors, vous penserez peut-être à accepter cette transaction que vous repoussez ; s’il en est ainsi, je vous demande de vous adresser d’abord à moi ; je sais comment on prend Féline, je ne le laisserai pas maître de vous jouer quelque mauvais tour. Vous verrez alors si j’ai vraiment de la sympathie pour vous. Adieu, monsieur Cerrulas, ou plutôt au revoir !

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