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Chapitre 26

Pendant que Pascal courait sur la route de Nogent, à la recherche de Midoucet, la situation rue de la Sablonnière paraissait s’améliorer.
Pascal était parti au jour naissant ; lorsque dans l’aube des lueurs rosés et jaunes commencèrent à tracer des raies lumineuses, Cerrulas, jusque-là plongé dans un lourd engourdissement, s’agita sur son lit ; péniblement, après plusieurs tentatives, il tourna sa tête du côté de la fenêtre qui s’éclairait, et il ouvrit les yeux.

La lampe brûlait encore sur la cheminée, mais sa lumière rougeâtre s’était affaiblie devant celle du jour, et tout dans la chambre avait déjà pris sa forme distincte et précise. Laure, pâle et brisée, était étendue sur un fauteuil, tandis qu’Abeille se tenait droite et ferme sur la chaise où elle avait passé la nuit.

Durant quelques minutes Cerrulas promena ses yeux par la chambre, allant de Laure à Abeille et d’Abeille à Laure, regardant partout comme s’il cherchait quelqu’un ou quelque chose.

— Que veux-tu, cher père ? dit Abeille en se penchant vers lui.

Il la regarda longuement, et, sans remuer les lèvres, il leva la main et la posa sur l’épaule de sa fille.

— Ne te fatigue pas, dit-elle, tu es bien mieux.

Il la regarda encore avec une expression de tendresse désolée, puis, contractant tous les muscles de son visage comme s’il faisait un effort douloureux :

— Pas… Pascal ! dit-il.

C’était la première parole qu’il prononçait depuis son attaque. Remuée jusqu’au fond du cœur, soulevée par l’espérance, Abeille lui prit la main et la baisa ; la tête inclinée sur cette main, elle n’osait se relever de peur de laisser voir l’émotion que trahissaient ses larmes.

— Pascal ! répéta Cerrulas.

— Il est sorti, dit Laure en s’approchant.

— Il est chez l’huissier, dit Abeille.

— Ah !

Cette exclamation s’échappa de ses lèvres avec un soupir de soulagement, et, comme s’il était désormais assuré contre tout danger, il resta tranquille sur son lit.

En voyant ce calme apparent, Abeille respira : toute la nuit elle était restée penchée sur le lit, étudiant anxieusement la face convulsée de son père, les yeux sur ses yeux, respirant son haleine comme si chaque soupir devait être le dernier. Maintenant il voyait clairement ce qui se passait autour de lui, il entendait, il parlait : une fois encore il était donc sauvé.

Le soleil levant éveilla la vie et le bruit dans le jardin ; les oiseaux qui faisaient déjà leurs nids dans les buissons qu’un printemps précoce épaississait de feuilles naissantes et de bourgeons gonflés de sève, commencèrent à chanter : un merle tout près de la fenêtre, et plus loin, discrètement, une fauvette. Dans le ciel radieux et pur se levait une belle journée.

La chanson amoureuse de la fauvette frappa l’oreille de Cerrulas ; il se tourna du côté de la fenêtre, puis, après avoir écouté durant quelques instants, il regarda sa fille.

La pantomime demande une délicatesse exquise d’intuition ; en la matérialisant et en la transportant au théâtre, on en a fait un art grossier bon pour le vulgaire. Quand deux êtres s’aiment ou sont en communion d’idées ou de sentiments dans la vie, ils ne miment point ces idées ou ces sentiments comme on le fait au théâtre ; pour dire : « Je t’aime ! » ils n’ont pas besoin de mettre la main sur leur cœur en poussant un soupir ; ils se regardent, et de l’un à l’autre passe une flamme, un courant plus puissant, plus éloquent que la parole humaine.

— Tu veux que je te fasse de la musique ? dit Abeille.

— Oui.

Le piano se trouvait dans la pièce qui joignait immédiatement la chambre de Cerrulas ; Abeille, s’étant levée sur le geste de son père, se dirigea vers cette pièce ; mais, avant qu’elle fût sortie, il l’arrêta.

— Non, dit-il.

— Tu ne veux pas de musique ?

— Si.

Elle le regarda avec surprise, ne sachant que comprendre. Sans parler, il agita les mains.

— Tu veux que j’amène le piano ici ? dit-elle.

Il ne répondit pas, mais ses regards valaient les paroles les plus nettes et les plus précises.

Elle fit un signe à Laure, et, toutes deux étant passées dans la pièce voisine, elles tâchèrent de rouler le piano dans la chambre, l’une le poussant, l’autre le tirant ; le parquet inégal et raboteux rendait ce transport difficile pour deux femmes ; cependant, elles en vinrent à bout.

Lorsque le piano fut arrivé dans la chambre, Abeille voulut le pousser dans un coin, mais Cerrulas lui fit signe de l’approcher du lit.

— Là, dit-il.

Là, c’était à quelques pas du lit, de telle sorte qu’Abeille, assise devant le clavier, eut les yeux juste en face de ceux de son père ; ainsi non seulement il l’entendrait, mais encore il la verrait, il l’embrasserait du regard.

Elle s’assit. De tous les morceaux qu’elle jouait d’ordinaire, celui qu’il préférait, quand il était dans ses heures de malaise ou de découragement, était l’Aurore, de Beethoven, qui ne manquait jamais de lui rendre le calme et la sérénité ; elle lui joua l’Aurore.

Aux premières mesures, son visage s’épanouit.

— Oui, dit-il, oui.

Et les yeux sur ceux de sa fille, le visage presque souriant, il écouta avec béatitude.

L’Aurore est probablement le morceau le plus éclatant, le plus sonore qui ait été écrit pour le piano, mais il y a dans l’introduction au finale des oppositions de notes claires et sombres, des silences poignants et des reprises triomphantes qui tombent sur le cœur comme des coups de marteau et l’écrasent. En arrivant à ce passage, Abeille, qui jouait les yeux levés vers le ciel pour ne pas regarder son père, ne fut pas maîtresse de l’émotion qui l’étouffait : ses doigts s’arrêtèrent un moment et ses yeux s’abaissèrent.

La tête soulevée par ses oreillers, les lèvres entrouvertes, les joues baignées de larmes, il écoutait en la regardant.

— Va, dit-il, va.

Elle reprit.

L’heure avait marché ; au moment où Abeille frappait les dernières mesures, la porte s’ouvrit, et le médecin parut.

Tout surpris de voir un piano auprès de son malade qu’il s’attendait à trouver à l’agonie, sinon mort, il interrogea Abeille du regard.

— Mon père a voulu un peu de musique, dit-elle ; il parle, monsieur, il parle.

— Ah ! il parle.

Et, s’approcliant du lit, il examina Cerrulas.

— Eh bien ? demanda Abeille, qui, suspendue à ses yeux, suivait cet examen avec une cruelle angoisse.

Sans répondre, il fit un signe qui semblait signifier que tout allait bien.

— Continuez la glace, dit-il.

— C’est tout ?

— Cela suffit. Je reviendrai.

Mais avec Laure il fut plus sincère.

— Voilà un cas extraordinaire, il ne devrait pas parler, il ne devrait pas comprendre, il devrait être déjà mort, et cependant il parle, il comprend et il n’est pas mort.

Avec cette finesse d’oreille qui se rencontre chez certains musiciens, Abeille entendit ces derniers mots, bien qu’ils eussent été prononcés à voix basse. D’un bond, elle fut auprès du médecin.

— Mort ! s’écria-t-elle.

— Eh ! non ! chère demoiselle ; sans doute l’état est grave, mais il n’est pas désespéré. Je vais revenir dans une heure avec un de mes confrères de l’hôpital Sainte-Eugénie ; nous vous le sauverons, rassurez-vous.

Se rassurer ! Elle tomba foudroyée sur une chaise. Mort… perdu… son père…

— Abeille ! cria Cerrulas.

Elle essuya ses larmes ; elle essuya la sueur glacés qui l’inondait, et elle rentra.

— Pascal, dit-il, Pascal, ne… re… vient pas… extraordinaire.

Les mots restaient dans sa gorge, ses lèvres s’agitaient sans pouvoir les former. De la main il lui indiqua le piano.

— Quelque chose de doux, dit-il ; je suis mieux ; quelque chose de serein.

— Une sonate de Mozart, le thème en la ?

— Si tu veux.

À peine s’était-elle assise devant son piano, que Laure parut dans le cadre de la porte et lui fit un signe qui signifiait, à ne s’y pas tromper, qu’elle avait quelque chose de très grave à lui dire.

Abeille se leva et passa dans la pièce où Laure avait reculé.

— Les gens qui viennent pour enlever les meubles ! dit celle-ci.

— Mon Dieu ! il faut leur dire que Pascal va revenir et les payer.

— Je l’ai dit ; ils ne veulent rien écouter.

— Mettez-vous au piano, dit-elle, je vais leur parler.

Laure entra dans la chambre du malade, tandis qu’Abeille sortait dans le jardin. Elle s’assit au piano, mais Cerrulas la reconnut bien.

— Non, dit-il, Abeille.

— Elle va revenir.

— Tout de suite… pas me quitter… Je suis bien mal ! C’est fini… Abeille ! Pascal !…

Mais Abeille ne pouvait revenir : dans le jardin, elle avait trouvé deux hommes qui paraissaient être des déménageurs.

— Nous venons chercher les meubles saisis, dit celui des deux qui, sans doute, était le chef.

— Mon frère va revenir ; il est parti chercher l’argent pour vous payer.

Ils se mirent à rire en haussant les épaules.

— Mon père est là, très malade ; il a été frappé d’une attaque d’apoplexie, vous ne pouvez pas le déranger.

— Et la vente qui est fixée à deux heures, croyez-vous qu’on peut la retarder ?

— C’est impossible, vous n’entrerez pas, s’écria-t-elle avec résolution.

— Vous savez, s’il faut aller chercher ceux qui peuvent nous faire ouvrir les portes, on ira.

Elle voulut leur donner des explications pour les faire patienter et attendre le retour de Pascal : son père mourant, l’argent qui allait arriver, mais à toutes ses raisons ils répondaient par un seul mot : « La vente est annoncée pour deux heures. »

Elle était à bout de forces, anéantie par les larmes qui étouffaient son cœur et paralysaient ses idées. Laure sortit de la chambre.

— Il vous demande, dit-elle, il ne veut que vous. Il fallait rentrer.

— Commencez par ces deux pièces, dit-elle en montrant sa chambre et la salle à manger, mais pas ici, par grâce.

— Il n’y a pas de danger, le lit n’a pas été saisi.

Elle rentra dans la chambre, tandis que les déménageurs entraient dans la salle à manger.

— Tu m’abandonnes, dit Cerrulas en la regardant tendrement.

— Non, père ! cher père !

— Joue-moi ta sonate.

Elle se mit au piano ; mais dans la pièce voisine les déménageurs qui emportaient les meubles faisaient un tapage assourdissant ; la sonate, d’un caractère doux et voilé, ne pouvait pas couvrir ce bruit qu’il fallait cependant étouffer.

— Si tu voulais l’Aurore ? dit-elle.

Et, sans attendre de réponse, elle reprit avec une énergie désespérée le passage le plus bruyant ; son cœur éclatait ; de ses yeux, les larmes, qu’elle ne pouvait plus retenir, tombaient sur les touches du piano et faisaient glisser ses doigts. Haletante, éperdue, folle d’angoisse, elle n’osait regarder son père.

Mais celui-ci ne s’apercevait pas de son émotion ; depuis quelques instants, le sang avait rougi sa face pâle, et, comme s’il revenait à la vie, ses mouvements paralysés avaient repris plus de liberté ; des mots sans suite s’échappaient de ses lèvres.

— Les carbonates ne peuvent pas donner de résultat… les réactions chimiques sont une folie… Il fallait régénérer la substance végétale.

Puis tout à coup, s’interrompant et interrompant Abeille :

— Pascal… il faut aller chercher Pascal. Dis à Laure qu’elle le fasse venir tout de suite, tout de suite.

En voyant qu’il ne l’écoutait pas et qu’il suivait sa pensée ou son délire, Abeille s’arrêta ; mais au même moment les déménageurs qui étaient dans le laboratoire laissèrent tomber une pièce de cuivre, et elle reprit pour dominer leur tapage.

— Qu’est-ce ? dit-il ; que Laure ne fasse pas tant de bruit, cela me fatigue. Je souffre de la tête. Joue, continue ; encore, encore !

Elle continua, revenant toujours aux passages les plus sonores.

Cependant, les déménageurs avaient chargé dans leurs voitures tout ce qui pouvait être emporté ; ils frappèrent à la porte de la chambre.

Abeille se leva et passa dans la pièce voisine.

— Que voulez-vous ?

— Le piano.

— Mon piano !

— Il est sur le procès-verbal.

Elle voulut parler, mais les sanglots et l’émotion l’étouffèrent.

— Excusez ! dit l’un des déménageurs, en voilà qui ne se privent de rien ! mourir en musique ; quel genre ! mâtin !

Heureusement, elle n’entendit pas. À ce moment, Laure entra, précédant un grand vieillard au maintien résolu, à la tête intelligente et noble.

— Nous sommes sauvés ! dit-elle.

Et avant qu’Abeille pût lui demander l’explication de ces paroles étranges, le vieillard s’adressa aux déménageurs.

— Laissez cela, dit-il avec un accent anglais fortement prononcé ; je vais vous payer ce qui vous est dû.

— Nous ne sommes pas là pour recevoir de l’argent, mais pour enlever les meubles saisis.

— Si vous touchez maintenant à une seule chose, je vous casse la tête, dit le vieillard en relevant ses deux poings.

— Ne vous gênez pas.

— Allez chercher votre maître.

Les deux déménageurs parurent se consulter du regard ; puis, après un moment d’hésitation :

— Vas-y, dit l’un ; moi, je reste là à garder les voitures et les meubles ; mais on ne m’y reprendra pas à venir chez les gens qui sont en train de mourir.

— Permettez-moi d’entrer auprès de monsieur votre père, dit le vieillard ; ma présence lui fera du bien ; je suis un ami.

Disant cela, il entra dans la chambre, suivi de Laure et d’Abeille, celle-ci ne sachant plus ce qui se faisait, ce qui se disait autour d’elle.

Il marcha droit au lit, et, prenant la main du malade :

— Cerrulas, dit-il, c’est moi, votre ami le docteur Forthingham.

En entendant ce nom, Abeille revint à elle.

— Forthingham ? dit Cerrulas.

— Vous ne me reconnaissez pas ; c’est que depuis dix ans j’ai changé, j’ai vieilli. Je viens en Europe pour vous, mon ami : notre collège, grâce à la libéralité d’un riche commerçant, vient de s’enrichir d’un million de dollars ; de nouvelles chaires ont été créées ; j’ai obtenu pour vous celle de physique appliquée à la technologie ; vous y ferez un cours sur la chaleur solaire : vos travaux sont connus là-bas ; vous êtes honoré ; vous trouverez toutes les facilités pour continuer vos recherches et vos expériences.

Un éclair de joie passa sur la figure de Cerrulas, et son regard chercha celui d’Abeille.

— Pascal, dit-il, Pascal ne vient donc pas ? J’aurais voulu qu’il fût là.

— Ne vous tourmentez pas, continua le docteur Forthingham, guérissez-vous ; nous partirons tous ensemble, quand vous serez rétabli.

Mais Cerrulas, secouant faiblement la main, fit un signe de désespérance.

— Trop tard, dit-il.

Et il montra son front.

— C’est la seconde.

À ce moment, Pascal haletant entra dans la chambre.

— Ah ! Pascal ! dit Cerrulas, je suis heureux.

— Tout est arrangé, dit Pascal ; tranquillisez-vous, mon père.

Cette nouvelle le laissa parfaitement indifférent ; il parut ne pas l’avoir entendue, ou tout au moins ne pas l’avoir comprise : renversé sur son oreiller, les yeux au ciel, il paraissait suivre sa pensée intérieure ; mais la sueur visqueuse qui baignait son visage et ses mains, sa respiration haute et oppressée montraient au docteur Forthingham que le moment fatal approchait.

Pendant plus d’un quart d’heure, il resta ainsi ; personne n’osait parler. Abeille était prosternée près du lit ; Laure et Pascal se tenaient par la main, tandis que l’Américain, plus endurci contre la mort, restait sur une chaise, regardant ce triste tableau.

— Forthingham, dit tout à coup Cerrulas, n’est-ce pas que j’aurais trouvé ? Dites à mon fils que je n’étais pas un fou, dites-lui que j’aurais trouvé.

Il se fit un silence, mais de peu de durée.

— Abeille, dit Cerrulas, joue-moi la marche funèbre, mon enfant.

À ce mot, elle ne put retenir ses sanglots : bien des fois son père, dans ses jours de tristesse, dans ces moments où l’on parle volontiers de la mort, mais sans trop croire qu’elle nous frappera, lui avait demandé de lui jouer la Marche funèbre, de Chopin, à l’heure de sa mort. Il se sentait donc mourir, qu’il demandait l’exécution de cette promesse ? Refoulant son émotion, elle se mit au piano, puis, par un suprême effort de volonté, elle commença à jouer. Mais ses forces trahirent son courage : cette musique horriblement douloureuse, qui, alors même que nous sommes dans les conditions ordinaires de la vie, nous trouble et nous émeut jusqu’au fond des entrailles, fit éclater son cœur : aux premières mesures, il lui sembla que la nuit éternelle les enveloppait tous, son père, son frère, elle-même, et, en arrivant au finale, à ce passage où les notes toujours les mêmes, sans repos, sans variation, frappent sur le cœur comme le roulement funèbre du tambour recouvert d’un crêpe, elle se jeta à genoux contre le lit, et, saisissant la main, de son père, elle la baisa couvulsivement.

Cerrulas ne s’aperçut pas de cette interruption ; déjà l’agonie avait commencé, et ses sens n’étaient plus sensibles aux choses de la terre.

Elle fut courte et sans douleur. À midi son souffle, devenu de plus en plus faible, s’éteignit tout à fait.

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